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Le président américain John Fitzgerald Kennedy signe l'ordre de blocus naval de Cuba, le 24 octobre 1962 à la Maison Blanche, pendant la crise des missiles cubains.
Le président américain John Fitzgerald Kennedy signe l'ordre de blocus naval de Cuba, le 24 octobre 1962 à la Maison Blanche, pendant la crise des missiles cubains.
©FICHIERS AFP / AFP

Bonnes feuilles

Crainte de l’Armageddon nucléaire : Cuba, une affaire de missiles (1962)

Jean-Marc Le Page a publié « La Bombe atomique : De Hiroshima à Trump » aux éditions Passés / Composés. Des explosions nucléaires au Japon en 1945 à la récente escalade entre l'Iran et les États-Unis, en passant par la crise du détroit de Formose entre Taïwan et la Chine populaire (1954), celle des missiles du Cuba (1962) ou encore la guerre du Kippour (1973), Jean-Marc Le Page dévoile les coulisses des moments où l'humanité retint son souffle. Extrait 2/2.

Jean-Marc Le Page

Jean-Marc Le Page

Jean-Marc Le Page est professeur agrégé et docteur en histoire, chercheur associé à l'EA Tempora de l'université Rennes 2. Diplômé de l'IEP de Paris, il est spécialiste de la guerre d'Indochine, d'histoire du renseignement et de la guerre froide en Asie. Il est notamment l'auteur des Services secrets français en Indochine paru en 2012.

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Notre politique nous obligera à considérer toute attaque atomique venant de Cuba et dirigée contre l’un des pays de l’hémisphère occidental comme une attaque directe de l’URSS contre les États-Unis, et appellera de ce fait des mesures de représailles dirigées contre l’URSS. […]

J’adresse un appel à M. Khrouchtchev pour lui demander de mettre fin à cette menace sournoise, téméraire et intolérable pour la paix du monde.

C’est par ces mots que, le 22 octobre 1962 au soir, la population des États-Unis apprend avec angoisse que l’Union soviétique a positionné dans l’île de Cuba plusieurs dizaines de missiles nucléaires qui ne peuvent pas avoir d’autre objectif que leur pays. Le monde entre alors dans une séquence dangereuse qui le met au bord du gouffre, selon l’expression consacrée. John F. Kennedy et Nikita Khrouchtchev ont entre leurs mains l’avenir de l’humanité. Ce sentiment est parfaitement illustré dans un dessin de presse de Leslie G. Illingworth, publié le 29 octobre 1962 dans le journal britannique Daily Mail. Les deux chefs d’État sont représentés à bord d’un navire, absorbés, malgré un fort tangage, dans un bras de fer aux conséquences monstrueuses, le doigt prêt à appuyer sur un bouton qui déclenchera l’explosion des bombes  H sur lesquelles ils sont assis. Leur détermination paraît totale et rien ne semble pouvoir les faire céder.

Pendant treize jours, le monde est suspendu aux décisions de ces hommes qui ont la possibilité de déclencher l’Armageddon. À ce titre, la crise de Cuba est considérée comme le point culminant de la guerre froide. Et les armements nucléaires en sont le cœur. À chaque instant, et avant même le déclenchement « officiel » de la crise, nous les retrouvons et ils ne sont pas tous soviétiques, ni tous installés à Cuba. Entrent dans le jeu la Turquie, l’Italie et le Royaume-Uni, preuve supplémentaire du caractère mondial de la guerre froide.

 

La course aux missiles et l’enjeu cubain

Le 4 octobre 1957 est un véritable choc pour les États-Unis. Ce jour-là, les Soviétiques réussissent à placer en orbite le premier satellite artificiel de l’histoire, Spoutnik  1. Le problème n’est pas tant l’objet en lui-même que le vecteur qui a permis son lancement. Il montre la capacité balistique de l’URSS, et confirme le premier vol d’une fusée intercontinentale le 21  août de la même année. Pour de nombreuses personnes, l’URSS va rattraper et dépasser les États-Unis dans le domaine militaire et économique. Ces performances, répétées avec l’envoi d’autres satellites et surtout du premier homme dans l’espace, Youri Gagarine – le 12 avril 1961 –, conforte au sein des administrations Eisenhower puis Kennedy la représentation d’un adversaire disposant d’une avance stratégique qui peut se révéler déterminante. L’obsession du missile gap, d’un retard des États-Unis dans la course aux missiles, fait son chemin dans l’opinion, savamment entretenue par l’Air Force qui souhaite voir augmenter ses crédits. Néanmoins, la crainte d’un Pearl Harbor nucléaire est réelle.

Entre avril et octobre  1959, l’administration Eisenhower prend la décision d’installer des escadrons de missiles nucléaires à portée intermédiaire (Intermediate-Range Ballistic Missile –  IRBM) en Europe  : quatre escadrons de missiles Thor au Royaume-Uni, soit soixante vecteurs pouvant transporter une tête nucléaire de 1,4 mégatonne avec une portée de 1 500 milles ; deux escadrons de missiles Jupiter de quinze missiles chacun dans la province de Bari en Italie ; un escadron de quinze missiles Jupiter près d’Izmir en Turquie. Les caractéristiques des Jupiter sont proches de celles des Thor. La charge et la portée sont identiques, mais les seconds, entièrement développés par l’Air Force, sont plus précis que les premiers, développés dans un premier temps par l’Army. L’intérêt d’une telle installation est de disposer de forces nucléaires à proximité de l’URSS, alors que les missiles intercontinentaux ne sont pas encore opérationnels, mais surtout de rassurer les partenaires de l’OTAN. Dans les trois cas, les systèmes de missiles sont sous le commandement des forces aériennes nationales : Royal Air Force, Aeronautica militare et Türk Hava Kuvvetleri. L’Air Force garde, de son côté, le contrôle des têtes nucléaires. Logiquement, en cas de crise grave et dans l’hypothèse de tirs, la décision est conjointe aux gouvernements.

Ce déploiement ne passe pas inaperçu et provoque la colère de Nikita Khrouchtchev qui supporte mal la présence de Jupiter turcs pratiquement « dans son jardin ». D’ailleurs, lors de séjours dans sa datcha sur la mer Noire, il propose régulièrement à ses invités, très étonnés, de prendre des jumelles afin de voir les missiles américains en Turquie. Cette implantation provoque en lui une colère sourde. Il n’y voit qu’une provocation supplémentaire à son égard. Il est vrai que, de son point de vue, la liste commence à être longue, en particulier au tournant des années 1960 : survol du territoire soviétique par les avions espions U2 –  l’un d’eux est d’ailleurs abattu au-dessus de l’Oural le 1er mai 1960 ; le débarquement avorté de la baie des Cochons à Cuba en avril 1961 renforce l’idée de la nécessité de protéger un allié déterminant dans le pré carré américain afin de faire face à aux velléités impérialistes de l’ennemi principal ; la décision américaine de mai 1961 de relancer les essais nucléaires « frappe le Kremlin au plexus solaire » et renforce la suspicion soviétique quant à la volonté américaine de s’affirmer militairement dans les Caraïbes ; l’échec de la conférence internationale de Vienne en juin est interprété par Khrouchtchev comme une marque d’arrogance – « les États-Unis souhaitent tout bonnement que l’URSS, comme un bon élève, reste tranquillement assis avec ses bras sur le pupitre » – dont le point d’achoppement est le statut de Berlin-Ouest. En février  1961, Robert McNamara, alors qu’il n’est secrétaire à la Défense que depuis trois semaines, précise lors d’une conférence de presse qu’il ne croit plus au missile gap annoncé par Kennedy durant sa campagne, qu’il n’existe pas, ou alors au bénéfice des États-Unis, affirmation renouvelée de façon très officielle le 21 octobre 1961 par le numéro 2 du secrétariat à la Défense, Roswell Gilpatric. Ces événements convainquent Khrouchtchev qu’il faut impérativement réagir. C’est une question de prestige pour l’Union soviétique. Il est intolérable pour lui que l’URSS ne soit pas considérée à sa juste place, c’est-à-dire un égal des États-Unis d’Amérique, son peer competitor. Dans ce « jeu », la place des armes nucléaires est déterminante. Étant le levier pour accéder au statut enviable de grande puissance, elles seront au cœur de la riposte de Khrouchtchev.

Les raisons de la décision prise par Khrouchtchev de placer à Cuba un système de missiles nucléaires sont complexes. Les travaux sur la crise de Cuba sont nombreux : elle est disséquée minutieusement, la plupart des acteurs ont « parlé », les archives américaines sont totalement ouvertes, à la différence des archives du gouvernement soviétique. C’est ce dernier point qui maintient toujours un voile d’incertitudes autour des buts soviétiques. Cependant, il ressort des multiples études sur le sujet que le secrétaire général cherche à pérenniser le régime de Fidel Castro dans l’île, c’est là encore une question de prestige, alors que le Lider Maximo semble de plus en plus attiré par l’aura de Mao Zedong à une époque où les relations entre les deux géants du communisme mondial se tendent. L’annonce du soutien de Khrouchtchev aux mouvements de libération et à Cuba, le 6 janvier 1961, en est l’incarnation. En effet, le 1er janvier 1959, Fulgencio Batista s’enfuit sur l’île de Saint-Domingue après que l’offensive menée en décembre par les guérilleros de Fidel Castro a débouché sur la prise de contrôle de nombreux points stratégiques de l’île. Le dictateur parti, le pouvoir se met en place, sans que Fidel Castro ne se tourne prioritairement vers le modèle soviétique. Ce rapprochement est d’abord l’œuvre de Raul Castro et d’Ernesto Che Guevara, tous deux membres du PC cubain. En avril 1959, ils demandent et obtiennent une assistance militaire de Moscou. Ce n’est qu’en mars 1960 que Fidel Castro se rapproche du Kremlin. Il est convaincu que les États-Unis se préparent à intervenir pour défendre leurs intérêts économiques, mis à mal par les réformes agraires et la nationalisation d’une partie des biens de production de l’île. Ce rapprochement se transforme en soutien sans fard le 9  juillet lorsque Khrouchtchev menace Washington d’une frappe nucléaire en cas d’attaque de l’île. C’est une victoire pour Castro puisque son régime bénéficie désormais du parapluie nucléaire soviétique. La rencontre entre les deux hommes à New York, à l’occasion de l’assemblée générale de l’ONU en septembre, confirme les a  priori positifs de Khrouchtchev vis-à-vis du Lider Maximo. Le désastre de la baie des Cochons d’avril  1961, autorisée par le jeune président Kennedy, ne fait que confirmer les pires craintes de Castro et de son allié. Pour eux, cet échec américain ne peut qu’être provisoire. D’ailleurs, le KGB a vent de projets d’invasions de l’île, non plus menées par des réfugiés cubains cornaqués par la CIA, mais mis en œuvre par l’armée des États-Unis. Ces impressions ne sont pas sans fondements puisque l’on sait que les frères Kennedy nourrissaient une volonté féroce de se débarrasser de Castro et de son régime. Si l’Army prépare des plans d’invasion (qui, en soit, ne sont pas extraordinaires, puisque toutes les armées du monde se préparent à la guerre), c’est surtout la CIA qui doit jouer un rôle central avec l’opération Mongoose, dirigée par l’un de ses « maîtres espions », passé par les Philippines et le Vietnam, Edward Lansdale. Elle prévoit l’élimination physique de Fidel Castro et le soutien à tous les mouvements d’opposition du régime. Les craintes sont réelles. L’enjeu est donc de taille pour Khrouchtchev. Il faut défendre un régime ami, dans une zone géographique des plus stratégiques, dans un contexte de rivalité à la fois avec les États-Unis mais également avec la Chine communiste. Les pays du tiers monde sont au cœur de cette partie d’échec à trois et il est hors de question pour l’URSS de perdre l’une de ses pièces maîtresses.

(…)

Le président Kennedy est officiellement averti de la présence des missiles le 16  octobre au matin. Sa première décision est la création de l’Excomm pour Executive Commitee of the National Security Council. Il réunit autour de lui un groupe de quatorze conseillers parmi lesquels le vice-président Lyndon Johnson, le secrétaire à la Justice Robert Kennedy, le secrétaire à la Défense Robert McNamara, le secrétaire d’État Dean Rusk, le conseiller à la sécurité nationale McGeorge Bundy, le directeur de la CIA John McCone, le directeur du FBI J. Edgard Hoover, le chef d’état-major des armées Maxwell Taylor… Cette cellule de crise doit concevoir la riposte des États-Unis au défi que représentent les fusées russes. La première réunion débute dès 11 h  50 le 16  octobre, avec une présentation par Sidney Graybeal des photographies les plus édifiantes. Il précise qu’à cet instant les missiles ne sont pas encore opérationnels. Après les premiers instants de stupeur, les premières questions portent sur la validité, la pertinence des renseignements, et sur les capacités militaires des Soviétiques sur l’île. La première décision consiste à ordonner six survols de l’île par des U2 dans la journée afin de circonscrire au maximum la menace. Les échanges sur les options à envisager sont parfois vifs. Elles sont quatre à se dégager : 1) une frappe unique, chirurgicale, sur les sites de missiles ; 2)  une attaque de plus grande envergure sur les moyens militaires soviétiques et cubains ; 3) une attaque aérienne massive puis l’invasion de l’île ; 4)  le blocus de Cuba. C’est à ce moment des discussions que Robert Kennedy aurait fait passer à son frère une note : « Je comprends maintenant comment pouvait se sentir Tojo au moment où il décide Pearl Harbor. »

Très rapidement, les conseillers se divisent, l’option du blocus est minoritaire. La question d’une frappe est sérieusement posée d’autant plus que les renseignements se précisent. Les nouveaux survols et le rapprochement avec les renseignements d’« Ironbark » lèvent davantage le voile sur la gravité de la menace. Aux SS-4 découverts le 14  octobre s’ajoute, le lendemain, la découverte de SS-5 IRBM d’une portée deux fois supérieure. Mais, surtout, le degré de préparation des SS-4 MRBM est très avancé. Trente-deux de ces missiles devraient être opérationnels en une semaine et le déploiement s’accélère. Le 18, les délais de lancement des MRMB sont de dix-huit heures et seulement de huit heures le 2024. L’Excomm peut suivre presque heure par heure l’évolution des travaux et surtout faire le constat du degré de préparation des forces soviétiques.

Face à ces informations, le président Kennedy se doit de réagir. Il est profondément indigné par ce que la CIA lui révèle. Il est en colère, il se sent trompé par les Soviétiques. D’autant plus que le 4 septembre, il s’est engagé publiquement, devant le peuple américain et le monde à ne pas tolérer la présence d’armes offensives à Cuba. Si la présence des armes russes, dans le fond, ne présente pas de rupture stratégique majeure, ce sont vraiment les mensonges des officiels soviétiques, réitérés après la découverte, qui le mettent hors de lui. Ce qui est en jeu, c’est sa crédibilité et celle des États-Unis d’Amérique vis-à-vis de sa population, de ses alliés occidentaux et latino-américains. C’est à ce titre que la présence des SS-4 et autres SS-5 est intolérable et que la réponse doit être forte… mais proportionnée. Il est conscient également de sa responsabilité. Il ne veut en aucun cas être à l’origine d’une guerre nucléaire. Il perçoit les risques de frappes plus ou moins massives sur Cuba. Dès les premières heures de l’Excomm, Berlin est dans les esprits de chacun. Il craint des représailles si Cuba est frappée. C’est un élément déterminant dans la retenue des États-Unis et qui va aboutir à l’abandon d’une action aérienne, pourtant souhaitée par presque tous dans les premières heures. L’autre risque d’une attaque sur Cuba est l’incertitude dans laquelle se trouvent les forces américaines de détruire toutes les installations soviétiques. Il n’y a aucune assurance qu’un lanceur n’échappe pas aux bombes et que l’officier russe en charge, « pour ses hommes et la patrie », ne décide d’ouvrir les Enfers. Cette crainte est confirmée le  21 par le général Sweeney, commandant du Tactical Air Command, lors d’une rencontre dans le bureau ovale. Il ne peut garantir la destruction que d’environ 90 % des missiles, malgré plusieurs centaines de sorties de bombardement. Ces éléments, en plus du refus d’être les initiateurs d’un conflit aux conséquences inconnues et terribles, conduisent le président, seul, à prendre la décision du blocus, ou plutôt de la quarantaine –  le blocus étant considéré par le droit international comme un acte de guerre. C’est la voie la moins risquée, qui a l’avantage de donner du temps à la négociation. Le 20, la décision est prise. Elle est définitivement approuvée le 21.

À partir de ce moment, les mesures s’enchaînent. Les alliés de l’OTAN sont prévenus et l’on recherche leur soutien. C’est le  22, à 11 heures, que Dean Acheson informe le général de Gaulle. Au même moment, le Premier ministre britannique, MacMillan, reçoit l’ambassadeur David Bruce. Les alliés apportent leur soutien. Les forces stratégiques américaines sont mises en état d’alerte de niveau 3 – DEFCON 3 – qui se traduit par un état de préparation supérieur à la normale  : un huitième des B-52 du Strategic Air Command sont maintenus continuellement dans les airs, 183 B-47 sont dispersés dans trente-trois aéroports militaires et civils sur le territoire et l’Air Defense Command fait de même dans seize autres bases. Pour la première fois de leur histoire, ses appareils sont équipés d’armes nucléaires. En Grande-Bretagne, cinquante-neuf des soixante missiles Thor sont en « alerte 15  minutes », c’est-à-dire prêt à être lancé dans ce laps de temps, sur décision britannique – sans que les Américains soient mis au courant. Face à cette activité, la presse commence à se poser de nombreuses questions et à trouver les réponses. Pour éviter toute fuite prématurée, le 21, le président informe directement les rédacteurs du New York Times et du Washington Post, McNamara se chargeant de celui du New York Herald Tribune. Les trois journaux acceptent de garder les informations sous le coude au nom de la sécurité nationale. Deux heures avant l’annonce télévisée, les leaders du Congrès sont avertis. Une heure avant, Anatoly Dobrynin, l’ambassadeur soviétique à Washington, est prévenu de la teneur du discours et apprend par la même occasion la présence des fusées à Cuba. Au même moment, à Moscou, son homologue américain Foy Kohler prévient le Kremlin.

Le 22 octobre 1962 à 19 heures, heure américaine, le président Kennedy prononce un discours de dix-sept minutes et annonce au peuple américain et au monde la présence des missiles offensifs russes à Cuba. Il informe de la mise en place de la quarantaine et prévient l’URSS de la réaction américaine face à une action offensive de sa part.

Le monde est alors suspendu aux décisions des deux grands. Il suit avec anxiété le déplacement des cargos soviétiques qui poursuivent leur route vers Cuba, avec face à eux l’armada américaine. Khrouchtchev s’indigne et affirme qu’il ne respectera pas le blocus. Les forces soviétiques et du pacte de Varsovie sont mises en état d’alerte. À l’ONU, l’ambassadeur américain Adlai Stevenson fait face à son homologue Valerian Zorin, et apporte la preuve de la duplicité russe. Il demande explicitement aux Soviétiques s’ils ont bien installé des armes offensives à Cuba. Il attend une réponse et se déclare prêt à l’attendre jusqu’à ce que « l’enfer gèle ».

Tout le monde se prépare au pire. Les forces américaines s’apprêtent à envahir Cuba, 40 000 Marines sont prépositionnés en Floride aux côtés des parachutistes des 82e et 101e divisions. Les forces stratégiques américaines passent en DEFCON  2, les forces armées sont prêtes à se déployer en six heures. À Cuba, Fidel Castro pousse à la rupture et demande des frappes préventives.

Une éclaircie apparaît le 26. John Scali, journaliste à ABC, fait parvenir un courrier de Moscou, validé par le Politburo. Khrouchtchev accepte l’idée d’une négociation. En échange de la sécurité de Cuba, il veut bien stopper ses navires et retirer les fusées déjà en place. Évidemment, il réaffirme l’objectif défensif de ces armes et qualifie la quarantaine d’acte de piraterie. Cette volte-face est révélatrice des sentiments du secrétaire général. Il ne veut pas la guerre, et surtout pas une guerre nucléaire. Et les informations qu’il reçoit du KGB montrent que Kennedy ne bluffe pas. À Washington, cette lettre est reçue avec soulagement. Enfin un signe positif qui montre qu’une sortie négociée de la crise est possible. C’est d’autant plus urgent que, dans l’entourage de Kennedy, les faucons sont de plus en plus virulents : Taylor comme McCone poussent de plus en plus vers l’intervention.

 

Le « Black Saturday »

Mais la journée du  27 montre que rien n’est jamais acquis. Le « samedi noir » semble entraîner le monde vers les abysses. Les événements s’enchaînent et font craindre que le pire est toujours possible. Loin de la Maison-Blanche ou du Kremlin, la mécanique infernale se met en branle. Dans la nuit du  26 au 27 octobre, le général Pliyev, commandant les forces soviétiques à Cuba, poursuit l’installation de ses forces nucléaires. En l’occurrence il s’agit d’installer un régiment d’armes tactiques à moins de 15 milles de la base américaine de Guantanamo. Ce déploiement s’effectue dans le plus grand secret. Au même moment, l’USS Oxford se positionne dans le détroit de Floride à 90 milles de La Havane. Ce navire espion, armé par la NSA, doit détecter les mouvements radios et radars en provenance de l’île pour prévenir toute attaque sur les États-Unis. Lors de ses premières vacations à 2 h 10, heure locale, les analystes du bord détectent les signaux des radars de recherche des sites de missiles anti-aériens SA-2. Ils sont en activité et surveillent l’espace aérien cubain. L’information est diffusée au quartier général de la NSA, à Fort Meade dans le Maryland, dès 2 h  43. À cette heure tardive de la nuit, la base aérienne de McCoy à Orlando, Floride, prépare les quatre vols de U2 programmés le 27 octobre. L’objectif est toujours le même : déterminer la menace soviétique. Cependant, trois vols sont annulés, officiellement à cause d’une météo défavorable, sans doute à cause de l’avertissement de la NSA. Le vol 3128 est cependant maintenu. Le major Anderson doit se rendre au-dessus de Banes où un important site de missiles SA-2 a été détecté. Déjà, le 25 octobre, une mission menée par le major MacIlmoyne a été programmée au-dessus de ce site, mais elle fut interrompue à cause d’un tir de deux missiles SA-2 dont le major aurait été la victime et qu’il aurait évité. À son retour, un général trois étoiles de l’Air Force lui aurait demandé de garder le silence et de ne pas mentionner ces tirs ! À 9 h 09, le vol 3128 décolle. L’appareil est piloté par le major Rudolf Anderson Jr. Son plan de vol prévoit de passer à la verticale de Guantanamo et de Banes. Dès 8 heures, le général Garbuz, commandant adjoint des forces soviétiques de Cuba, avec le général Grechko, commandant les forces anti-aériennes, prennent la décision d’abattre les avions espions qui pourraient détecter les mouvements autour de Guantanamo. À 11 h 16, alors que la mission d’Anderson est terminée et qu’il prend la direction de la Floride, l’ordre de l’abattre est donné. Deux missiles sont tirés  : le major Anderson est tué sur le coup. La décision du tir n’a pas été prise du Kremlin, mais bien par les autorités militaires à Cuba –  peut-être influencées par l’attitude de Fidel Castro qui insistait pour interdire les survols de l’île. L’idée était clairement de protéger les nouveaux mouvements « hostiles » à proximité de la base américaine. Le message de l’Oxford n’a pas empêché tous les survols de l’île malgré la menace. Lorsque l’information de l’appareil abattu arrive, elle fait l’effet d’une douche froide sur tous les protagonistes. D’autant plus qu’au même moment, au-dessus de la Sibérie, un autre U2 est en difficulté. Entré par « accident » dans l’espace aérien soviétique, il est « escorté » vers la sortie par des chasseurs armés. En réponse, deux intercepteurs américains F-102 décollent pour protéger l’avion espion. Les appareils sont équipés, par erreur et à cause de la précipitation de l’alerte, de missiles nucléaires. Heureusement, l’U2 retrouve sa route et les deux aviations n’auront pas à s’affronter.

La tension est vive dans les airs, elle est dramatique sur et sous les mers. La quarantaine est mise en place dès l’annonce télévisée de Kennedy. Près de 200 navires de surface de la Navy sont positionnés pour arrêter les cargos soviétiques et des centaines d’avions survolent les eaux des Caraïbes pour traquer les navires russes. Le 26, Khrouchtchev ordonne l’arrêt des moteurs et le retour des cargos. Cependant, la flotte soviétique ne se résume pas à ses navires de surface. Depuis le 1er octobre, quatre sous-marins diésel de la classe « Foxtrot » sont en mer. Les quatre bâtiments de la 69e  brigade sous-marine (B-4, B-36, B-59 et B-130) doivent quitter le port de Saida dans la péninsule de Kola pour rejoindre le port de Mariel à Cuba afin d’installer une nouvelle base sous-marine. Le déplacement doit se faire dans le plus grand secret. L’armement est classique mais présente une particularité : chaque navire, en plus des vingt et une torpilles conventionnelles, dispose d’une torpille à tête nucléaire d’une puissance de 10 kt. Les communications sont minimales. Dans le cadre de la quarantaine, le 24  octobre, une note de la Navy est diffusée. Elle explique la procédure employée pour forcer des sous-marins inconnus à faire surface afin de les identifier. La marine américaine prévient qu’elle emploiera des mines sous-marines d’entraînement à faible pouvoir explosif, donc pratiquement inoffensives, mais extrêmement bruyantes. Le département d’État communique cette note aux autres gouvernements, y compris à l’URSS. Aucun commandant soviétique ne semble cependant avoir reçu le message. Le 22 octobre, la 69e brigade est en approche. Les conditions de vie à bord sont difficiles et se dégradent. Les bâtiments, et en particulier le B-59, connaissent de nombreuses avaries : la température en plongée est de 45 à 50 °C dans les compartiments et peut atteindre 60 °C dans la salle des machines, la ventilation ne fonctionne plus, les réserves en eau et nourriture s’épuisent –  l’équipage ne reçoit plus que 25 cl d’eau par personne et par jour, la teneur en CO2 ne cesse d’augmenter et entraîne de nombreux malaises, il est impossible de se laver et les problèmes de peau se multiplient… c’est donc un équipage affaibli qui va affronter l’armada américaine dans la mer des Sargasses. Alors qu’il est en surface pour recharger ses accumulateurs, le B-59 est repéré une première fois. Ce n’est pas une surprise pour la Navy puisque ses différents capteurs suivent les mouvements des Foxtrots. Un à un, les sous-marins soviétiques sont contraints de faire surface. Mais à bord du B-59, la crise est ouverte : le commandant Savitsky doit faire face aux explosions des charges sous-marines et il se sait traqué par tout le groupe aéronaval du porte-avions Randolph, soit quatorze navires. Cela fait plus de vingt-quatre heures qu’il n’a pas reçu de nouvelles de Moscou, et les dernières étaient très inquiétantes. Ces mouvements le portent à croire que la guerre a débuté. Une dernière explosion de charges sous-marines est celle de trop. À bout de nerfs, il réunit son état-major – composé de son officier en second Vasili Arkhipov et de l’officier politique Ivan Maslennikov  – et décide de lancer sa torpille nucléaire  : « Nous mourrons mais nous les coulerons tous, nous ne déshonorerons pas notre marine ! » La procédure oblige une décision unanime des trois officiers de l’état-major pour effectuer le lancement. Si Savitsky et Maslennikov sont prêts, c’est Arkhipov qui réussit à les en dissuader. Il incite le commandant à refaire surface et à prendre des informations auprès de Moscou. Le déclenchement du feu nucléaire a donc été évité grâce au sang-froid d’un homme, le capitaine en second Vassili Alexandrovith Arkhipov.

Cette série d’événements montre l’extrême tension qui règne alors au sein des gouvernants et de leurs troupes. La catastrophe peut arriver d’un moment à l’autre en raison de comportements individuels. Le manque de communication entre les différents échelons est fondamental dans ces événements. À Cuba, le général Pliyev demande quelle attitude tenir face aux vols d’U2 qui se répètent : il ne reçoit aucune réponse. Lui et ses subordonnés doivent alors trouver une solution tandis que Fidel Castro ne cesse de réclamer des actions fortes. Sur les mers, la procédure de la Navy n’est jamais communiquée aux bâtiments soviétiques et, de toute manière, diffusée le 24  octobre, elle arrive bien tard. Dans les deux cas de figure, la faiblesse des communications pousse au drame. Cela est vrai au niveau opérationnel, c’est également le cas au niveau des gouvernements. Il n’existe pas encore de liens directs entre la Maison-Blanche et le Kremlin. Les communications se font par lettres, par ambassadeurs interposés, donc très lentement. Le délai de transmission entre le Kremlin et son ambassade de Washington est de huit heures !

 

Le dénouement

La nouvelle de la destruction de l’U2 du major Anderson arrive à l’Excomm à 16 heures. La réaction est immédiate et violente : les faucons demandent une intervention. Pour le général Taylor, c’est au minimum une frappe sur le site de missile SAM qui a abattu Anderson, ainsi que la destruction de moyens anti-aériens cubains qui le matin même avaient déjà engagé un RF-8 de reconnaissance à basse altitude de l’Air Force. Pour McNamara, tous les moyens pour une invasion de l’île sont en place. Le président Kennedy est plus mesuré. Il subit des tensions terribles. Le risque de guerre devient une réalité avec le premier mort. Il refuse de se voir engagé dans un conflit majeur qui se traduirait par des destructions et des pertes humaines épouvantables. La sortie de crise n’est pas une option et elle ne peut être militaire. Elle sera donc diplomatique. Il faut temporiser, reprendre contact avec Moscou, faire des propositions. Éviter que sur une erreur le monde ne bascule. En face, à Moscou, les sentiments sont proches. Du fait du décalage horaire, il est près de minuit lorsque le secrétaire général apprend la nouvelle. Elle fait l’effet d’une bombe. Selon son fils, Sergueï, c’est à ce moment précis que son père a pris conscience que la situation commençait à lui échapper, qu’il a senti de manière instinctive que les missiles devaient être retirés pour éviter le pire. Et qu’il fallait s’entretenir avec Kennedy.

La question des Jupiter en Turquie redevient alors centrale. Ces quinze missiles peuvent être la solution. La veille, Khrouchtchev avait déjà demandé leur retrait. Kennedy se décide alors pour l’échange. Sa décision est prise, seul. Il rédige, avec quelques conseillers et son frère, un message à l’intention de Dobrynin, l’ambassadeur soviétique. La communication est faite le soir même par Robert Kennedy. En substance, les États-Unis acceptent de retirer leurs fusées de Turquie et jurent de ne pas envahir Cuba contre le démantèlement des SS-4 et 5. La seule condition est que ce retrait américain, qui sera effectif quelques mois plus tard, doit rester secret. Il en va de la confiance des alliés de l’OTAN qui ne comprendraient sans doute pas que leur sécurité soit sacrifiée sur l’autel de ce compromis. Lorsqu’il apprend la nouvelle, Nikita Khrouchtchev accepte tout de suite la proposition, malgré le désaccord des militaires qui l’entourent. Il le fait savoir par une intervention radiophonique le 28.

Dès le 29  octobre, McNamara demande au général John McNaughton de commencer le démantèlement des Jupiter turcs qui devra être achevé le 1er  avril 1963. Il souhaite que le général ne lui pose aucune question sur les raisons de cette décision. Finalement, le démantèlement débute le 1er  avril, et le  25, il peut annoncer à Kennedy « que le dernier missile Jupiter de Turquie a été démonté hier et que la dernière tête nucléaire quittera la Turquie samedi ». Les trente Jupiter italiens sont mis en pièce le 23 avril. Les soixante Thor, qui ne figuraient pas dans l’accord, le sont en septembre. Des fusées qui, le 27  octobre, sans que les gouvernements britanniques ou américains ne le sachent, ont été mises en « alerte 15  minutes » équipées de leurs têtes nucléaires. Cette décision, prise de manière unilatérale par le général commandant les forces aériennes, l’Air Marshall Cross, montre à quel point la situation était volatile, également du côté occidental.

La peur de la guerre nucléaire, provoquée par une escalade totalement incontrôlée, initiée par des officiers qui prennent des initiatives personnelles, explique la fin rapide de la crise. Les présidents ont pris conscience, à ce moment précis, qu’une guerre nucléaire était possible. Ils ont pris seuls, l’un comme l’autre, la décision d’y mettre un terme en négociant directement.

A lire aussi : La bombe atomique, le péché originel (1945) 

Extrait du livre de Jean-Marc Le Page, « La Bombe atomique : De Hiroshima à Trump », publié aux éditions Passés / Composés.

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