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Corse : ces dangers auxquels la victoire des indépendantistes pourrait mener l’île de Beauté (et non, il n’y a pas que le risque de sécession)
©PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP

Large victoire

Corse : ces dangers auxquels la victoire des indépendantistes pourrait mener l’île de Beauté (et non, il n’y a pas que le risque de sécession)

Après une large victoire, les nationalistes corses appellent à des négociations. Le Premier ministre Edouard Philippe, lui, s’est dit prêt à recevoir Gilles Simeoni à Paris.

Jean-Michel Verne

Jean-Michel Verne

Jean-Michel Verne collabore à Paris-Match, La Tribune de Genève et a récemment publié Main basse sur Marseille… et la Corse (Nouveau Monde éditions).

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Atlantico : Les indépendantistes l'emportent largement en Corse avec 56% des suffrages exprimés. S'agit-il avant tout d'une grande victoire pour eux ou est-ce le signe de l'écroulement des partis traditionnels sur l'île ?

Jean-Michel Verne : C'est les deux. C'est une victoire de la part des nationalistes, écrite depuis quelques années. Pour vous dire : il y a quatre ans, un des chefs nationalistes m'avait dit "quand la Corse sera autonome", phrase très forte qui montre qu'il y a une stratégie menée de longue date, d'abord avec le rapprochement de Gilles Simeoni de Inseme et le Parti de la Nation corse de Jean-Christophe Angelini. Il faut savoir qu'en 2010, il y avait de fortes dissensions au sein des groupes nationalistes corses. Par la suite, rien n'a été simple entre Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni. Ils ont trouvé une plateforme commune et Simeoni a pris le leadership. Puis il a fallu faire la même chose avec les indépendantistes de Corsica Libera. Cela n'a pas été simple, mais ils se sont rendu compte qu'ils étaient face à un mouvement d'histoire. Attention, on est face à une classe politique extrêmement intelligente. Et ces leaders nationalistes forment une nouvelle classe politique très au-dessus de la classe politique traditionnelle corse, qui ne leur arrive pas à la cheville. Ce sont des stratèges, des personnalités de haut-niveau intellectuel, Jean-Guy Talamoni est professeur à l'Université de Corte, Siméoni est avocat… ce sont des gens brillants.

Les partis traditionnels corses ne sont-ils pas minés par le clanisme qui fait que la politique est bien trop souvent plus une affaire de famille que d'intérêts idéologiques ?

C'est le clanisme qui a fait exploser la classe politique corse. Mais le danger est qu'aujourd'hui naisse un nouveau clanisme, qui est un peu dans l'ADN de la politique corse. C'est un vrai danger, mais il y a une telle force dans le mouvement nationaliste aujourd'hui que ces questions-là risque de passer au second plan.

Les autonomistes ont affirmé ne pas vouloir pousser à une indépendance rapide, sur l'exemple Catalogne. Cependant, on entend beaucoup d'avis contradictoires si on se penche sur la question. La Corse s'avance-t-elle malgré tout une indépendance totale ?

Cette victoire électorale ne peut être parfaite que s'il y a une modification institutionnelle, avec, par exemple, une autonomie fiscale. C'est là, à mon avis, que pour les nationalistes, cette victoire est un peu une victoire à la Pyrrhus. Sans évolution institutionnelle, cette élection n'aura servi à rien. Il faudrait  que derrière l'État français suive ce vote et accepte la volonté de démembrer le territoire national. Parce que c'est de cela qu'il est question finalement. Un statut de "résident" comme certains le demandent en Corse est complètement contradictoire avec la Constitution française. La vraie question aujourd'hui est plus que jamais : doit-elle sortir ou rester ? Car quand on voit la Catalogne, on peut se dire qu'à terme la Corse sortira de la République française. On peut y penser vraiment.

Et l'autonomie pose d'énormes problèmes stratégiques par ailleurs, parce que n'oublions pas que la Corse est un porte-avions pour la France sur la Méditerranée et particulièrement sur l'Afrique. Les intérêts stratégiques et militaires français seraient fortement impactés par la perte de la base de Solenzara pour dire les choses simplement. Les négociations devraient être rudes sur ce point.

Et il ne faut pas oublier que le risque de contamination en Bretagne ou en Savoie serait important. Ces régions ont envie d'autonomie (souvenons nous des bonnets rouges) , elles pourraient le demander. C'est une marmite explosive pour Paris.

Qu'est-ce qui pourrait encore limiter les projets autonomistes ?

Il y a simplement les questions fondamentales qui pourraient entamer les intérêts stratégiques, économiques ou politiques de la France. Et les questions constitutionnelles.

Et en interne ?

Aucune force ne peut contrer cette vague aujourd'hui. Le FN est KO. Les communistes ont disparu, comme toute la gauche, alors qu'elle a toujours été présente. Les communistes étaient attachés à la République. Mais ils ne sont plus là. Il reste la droite, mais elle est coupée en deux, avec d'un côté les pro-natios de Mondoloni, et de l'autre ce qui reste d'une droite affiliée à LR qui ne représente plus grand chose. Pour toutes ces anciennes forces, c'est désormais une guerre de tranchée probablement perdue d'avance.

Le pire qui puisse arriver aux autonomistes, ce serait que dans l'allégresse et l'ivresse de leur victoire, ils ne contrent pas un mouvement de renaissance des ces forces traditionnelles autour des trois fiefs de Corte, Ajaccio, Porto Vecchio. Mais je n'y crois pas beaucoup.

Car le problème c'est que ces forces politiques n'ont plus de classe politique pour se régénérer. 

Entre les deux tours, deux assassinats semblent avoir aussi remis la mafia dans le jeu…

Oui, il y a eu les deux assassinats qui viennent rompre le silence des mafieux dont nous avions parlé il y a une semaine. Ils sont sortis du bois de façon très bruyante. On dit que cela n'a rien à voir avec les élections. Peut-être, mais cela se passe entre les deux tours, et c'est un enseignement. Ceux qui ont été assassinés sont des membres très influents du milieu corse, particulièrement Jean-Luc Codaccioni. Le danger de voir émerger à nouveau une tentative d'emprise mafieuse sur la Corse est réel.

Et c'est aussi le principal danger qui menace la quiétude de l'évolution institutionnelle de la Corse.

Un dernier mot sur l'abstention, que Simeoni a relativisé après l'annonce des résultats ?

Il faut noter malgré tout l'omerta de la majorité silencieuse en Corse. Il y a beaucoup de gens qui ne disent rien. Parce qu'ils ont peur de représailles. Parce qu'ils ne savent plus pour qui voter. Ou tout simplement parce qu'ils n'ont pas envie de s'exprimer. C'est un problème assez difficile à cerner.

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