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Conseil de déontologie de la presse : pourquoi il s’agit d’une fausse bonne idée

Françoise Nyssen a donné son accord au lancement d'une mission de réflexion sur la création d'un « conseil de déontologie du journalisme », une proposition portée par Jean-Luc Mélenchon en décembre dernier. Un projet qui inquiète et fait resurgir le spectre d'un journalisme sous surveillance.

Jean-Marie Charon

Jean-Marie Charon

Jean-Marie Charon est sociologue, spécialiste des médias et chercheur au CNRS. Il a notamment co-dirigé avec Arnaud Mercier l'ouvrage collectif Armes de communication massives : Informations de guerre en Irak 1991-2003  chez CNRS Éditions

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Atlantico : Qui choisirait les membres de cet organisme ? Comment garantir une indépendance idéologique avec une définition aussi floue ?

 

Jean-Marie Charon : Au stade où nous en sommes l’annonce de la ministre reste très générale et reprend les principes qui se retrouvent dans nombre de pays, soit trois collèges : journalistes, éditeurs, société civile. La ministre annonce confier une mission à Emmanuel Hoog, ancien dirigeant de l’INA, puis de l’AFP, afin que celui-ci préfigure les moyens « d’aboutir à une solution opérationnelle ». Parmi les sujets les plus délicats va se poser la question du choix des membres. Si dans l’idéal il est possible d’imaginer que journalistes et éditeurs soient désignés par leurs pairs, au travers de leurs organisations professionnelles - ce qui est déjà le cas dans un certain nombre d’instances paritaires, à commencer par la Commission de la carte de presse - les choses se compliquent à propos de la « société civile » ou du « public » des médias. La question des instances et des conditions de désignation seront d’autant plus sensible qu’il s’agit d’une démarche initiée par l’Etat et les politiques, comme l’illustre assez bien le tweet de « victoire » de Jean-Luc Mélenchon.

Une question encore plus décisive concernera les moyens par lesquels l’Etat entend convaincre les journalistes et les éditeurs de créer un tel Conseil de presse. Jusqu’ici toutes les initiatives ont échoué, y compris la démarche initiée dans le cadre des Assises du journalisme faisant suite aux Etats généraux de la presse écrite. La ministre qui dit ne pas pouvoir mener à bien ce projet sans la « participation » des journalistes et des éditeurs, ira-t-elle jusqu’à déposer une loi pour la création d’un tel Conseil. Si c’est le cas qui peut dire aujourd’hui quelles seront les prérogatives (avis, blâmes, suspension de la carte de presse,…) que le parlement conférera à cette instance dans l’ambiance de surenchère des politiques, y compris du Président de la République à l’égard des médias et des journalistes.

 

  1. Alors que la défiance envers les médias se généralise, créer un superviseur du journalisme ne risquerait-il pas d'ajouter du grain à moudre à ceux qui pointent du doigt des médias sous influence ?

  2.  

Il y a déjà nombre d’années que la question de la création d’un conseil de presse est évoquée comme remède à la crise de confiance de la société française à l’égard des médias. Déjà en 1999, la question m’était posée par Catherine Trautmann dans la mission qu’elle m’avait confié concernant les propositions d’action en faveur de la déontologie. Dans mon rapport remis alors [« Réflexions et propositions sur la déontologie de l’information… »] j’insistais sur le fait que les sujets pointés par le public (manque de fiabilité, excès de faits divers, respect des personnes, hiérarchie des sujets, refus de la critique, etc.) relevaient d’une crise de la responsabilité qui traversait toute la profession de journaliste de la base au sommet de celle-ci. Toute la question est de savoir si le moyen le meilleur pour réactiver cette responsabilité dans un domaine en permanence dominé par l’urgence et le caractère inattendus de sujets qui surgissent inopinément est de le surplomber d’une instance de jugement. Ce sont des milliers de situations et de gestes professionnels, mettant en cause des exécutants et des décideurs, qui sont en jeu. Quelle instance peut prétendre s’en acquitter en évitant un certain arbitraire dans le choix des faits examinés. Quels seront d’ailleurs les moyens dont disposerait un tel comité pour examiner des situations souvent complexes, mettant en jeu des chaînes de commandements.

Alors que faire ? Il est en tout cas difficile d’imaginer que ce soit à l’Etat et au politique d’en décider pour une matière qui relève de la déontologie et de l’éthique. D’aucuns relèveront qu’il est paradoxal de créer une telle instance au moment où les moyens des rédactions sont réduits face à l’effondrement des modèles économiques, où les effectifs des journalistes diminuent alors que ceux-ci doivent travailler sur davantage de supports, où la précarité augmente (pige, statut d’auto-entrepreneur, recours au statut d’intermittents, etc.). Et c’est ce même Etat qui est à la manœuvre,qui n’a de cesse de demander aux entreprises de l’audiovisuel public de faire des économies, avec des répercussions inévitables sur les rédactions et les moyens dont elles pourront disposer demain. Il est sans doute plus facile de donner l’impression d’agir en annonçant la création d’une nouvelle instance, même si ce n’est pas une autorité et plus un lieu de médiation. Encore que, nous n’avons pas les préconisations d’Emmanuel Hoog et encore moins les arbitrages au niveau de l’Etat. Plus facile que de créer les conditions pour que se développent des échanges, des réflexions, des formations où les questions émanant de la société civile sont reprises, analysées, travaillées par les journalistes et les éditeurs, dans leurs entreprises et au-delà dans des lieux et des moments ad hoc.

 

  1. Ce conseil de déontologie des médias existe déjà en Belgique depuis 2009. Quel est le résultat de cette expérience ?

  2.  

Il existe en effet des Conseils de presse chez nos voisins européens, notamment belges et suisses, parfois depuis nombre d’années. Si l’on se limite à la Belgique ou à la Suisse une première observation s’impose qui est de voir ces instances jouer d’abord un rôle de médiation entre le public et les médias. Une seconde observation concerne la question de la confiance pour observer que celle-ci est également mise à l’épreuve dans ces pays. Faut-il d’ailleurs s’en inquiéter et doit-on considérer que la montée de la critique serait le signe que les conditions de production de l’information se dégradent significativement ? Une fois les partis pris idéologiques écartés, ne faut-il pas plutôt considérer que la critique des journalistes est plutôt saine et émane d’un public plus éduqué, plus exigeant, parfois autant voire plus compétent que le journaliste sur un sujet traité ? Ne faut-il pas y voir aussi le signe que dans une société où toutes les formes de sociabilité refluent (familles, syndicats, partis, églises, etc.) les individus vont chercher les ressources pour leur vie quotidienne dans les médias. Dès lors la tolérance aux erreurs, aux approximations, aux contresens devient nulle. En se trompant les médias nous mettent en danger. A ces questions il faudra bien plus que la création d’un quelconque Conseil quelque soit la vertu et le talent de ces membr

  1.  

 

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