Comment Nicolas Sarkozy a théorisé le mépris français | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Politique
Nicolas Sarkozy prononce un discours durant une réunion publique à Nîmes, le 18 novembre 2016.
Nicolas Sarkozy prononce un discours durant une réunion publique à Nîmes, le 18 novembre 2016.
©PASCAL GUYOT / AFP

Bonnes feuilles

Comment Nicolas Sarkozy a théorisé le mépris français

Sébastien Le Fol publie « « Reste à ta place... ! » : Confronté(e)s au mépris, ils (elles) en ont fait une force » aux éditions Albin Michel. Le mépris est au centre de la société française, dans tous les domaines. Tapie, Pinault, Onfray, Sarkozy, Hidalgo, Luchini et bien d'autres... Tous ont un point commun : à un moment ou à un autre, ils ont été confrontés à cette épreuve dont ils ont fait une force. Ils se sont confiés à Sébastien Le Fol. Extrait 2/2.

Sébastien Le Fol

Sébastien Le Fol

Sébastien Le Fol est journaliste. Après avoir été directeur adjoint du Figaro, il est aujourd'hui directeur de la rédaction du journal Le Point.

Voir la bio »

Rue de Miromesnil, à Paris, un livre est posé sur le bureau de l’ancien chef d’État : Le Tour du malheur, de Joseph Kessel. Nicolas Sarkozy s’est-il reconnu dans le personnage central de ce roman-fleuve que l’auteur des Cavaliers composa pendant près de trente ans ?

– Richard Dalleau, c’est qui ? lance-t‑il. Un gamin qui a fait les tranchées à 19 ans. Il vient d’une famille très modeste et il devient avocat. Il porte la croix de guerre avec palme et ça lui ouvre toutes les portes. Mais en 1922, terminé, plus personne n’en parle, de ça.

L’impatience de vivre, l’ambition, la profession d’avocat… Tout cela parle à l’ancien président de la République. Il y a du Richard Dalleau en lui. Même idéalisme de jeunesse, même volontarisme. Fougue et culot les réunissent. Mais la comparaison s’arrête là. Le destin du héros de Kessel s’égare dans le jeu, l’alcool, les drogues et les orgies. L’énergie de Dalleau n’en demeure pas moins très sarkozyenne. Ce mot d’« énergie » l’agace :

– Contrairement à la plupart des personnalités politiques, je ne suis pas le produit du système élitiste. Que dit-on de ceux qui ont fait les grandes écoles ? Qu’ils sont intelligents par principe. À l’inverse, on a dit de moi que j’avais de l’énergie ! Toute réussite dans notre pays qui n’est pas adoubée par notre système méritocratique est considérée comme un hold-up. La mienne parmi tant d’autres…

Nicolas Sarkozy bondit comme un lion. Moi, je suis entré dans notre entretien comme un chat dans une pièce occupée par un chien. Nous sommes dans les premiers jours de 2021. Le mois de janvier a toujours des allures de grasse matinée.

L’ancien président, bien réveillé, me tend une boîte de chocolats :

– Tout ce que je vous dis n’est pas le fruit d’une amertume. Je décris une réalité.

On a tant écrit qu’il avait une revanche à prendre dans sa vie. Le divorce de ses parents. Le sentiment d’être « surnuméraire » dans la bonne bourgeoisie du XVIIe arrondissement de Paris et de Neuilly-sur-Seine. « Il a longtemps fait payer tout ça aux autres, me confie un de ses proches. Je me demande s’il arrive vraiment à jouir de la vie. »

Au point de céder au travers qu’il a tant reproché aux autres. À propos de son premier quinquennat, Ségolène Royal a parlé de « régime de mépris ». François Bayrou, Manuel Valls et tant d’autres l’ont taxé de « méprisant ». Il s’en est expliqué dans ses Mémoires : « J’ai eu tort, j’ai été trop arrogant, trop pressé, trop satisfait de ma personne. Mais tout ça était dû à mon inexpérience. Combien de fois me faudra-t‑il répéter que l’expérience est irremplaçable ? »

Sans doute ressent-il encore le syndrome de l’imposteur, cette obsession de l’illégitimité. On le sent à son besoin récurrent de prouver quelque chose, à son esprit de compétition permanente. Je l’ai rencontré à quatre ou cinq reprises ces dix dernières années, lors d’entretiens et d’un déjeuner avec la rédaction du Point. J’ai été frappé qu’à chaque fois il veuille absolument nous parler en détail des livres qu’il avait lus. J’étais touché par cette manière boulimique dont il dévorait les romans les uns après les autres. J’avais lu aussi, compulsivement, entre 20 et 40 ans. Pour combler ma culture mais aussi mettre des mots sur ce que je ressentais de manière confuse. Mais lui ?

L’origine de sa frénésie est peut-être à chercher du côté du… mépris. Quand je lui demande un souvenir marquant, il me renvoie sans hésiter à un article paru dans Le Nouvel Observateur, le 22 janvier 2009, sous la plume de Jacques Drillon et de Fabrice Pliskin. Son titre : « Le Sarkothon 2009 ». Son chapô : « Le 28 janvier, Nicolas Sarkozy aura 54 ans, et il souffre d’une maladie, l’allergie à la littérature. C’est pourquoi nous lançons une grande opération thérapeutique : redonner le goût de la lecture à l’ennemi personnel de Mme de La Fayette. » Contacté, l’un des deux auteurs de l’article, Jacques Drillon, me répond : « Il est normal que les gens méprisables soient méprisés. » Et il m’apprend que Pliskin et lui avaient envoyé à l’Élysée l’ensemble des livres qu’ils conseillaient à Sarkozy.

– Ce n’est rien d’autre qu’un mépris de classe, me dit l’ancien président.

Pour être sincère, je m’attendais à tout sauf à ça. J’imaginais l’ancien président de la République me citant une humiliation infligée par Jacques Chirac, une couverture sur sa vie privée… Rien de la sorte.

La Princesse de Clèves ? Je ne l’avais pas lu moi-même avant de rédiger ce chapitre. Ce roman publié anonymement en 1678 se situe entre octobre 1558 et novembre 1559 à la cour d’Henri II puis de François II. Il narre le dilemme amoureux d’une jeune aristocrate de 16 ans, Mlle de Chartres, mariée à un prince de Clèves qu’elle n’aime pas, lui préférant le duc de Nemours.

Nicolas Sarkozy a mentionné au moins deux fois publiquement l’auteure de La Princesse de Clèves, selon les journalistes Éric Mandonnet et Laurence Debril, qui ont enquêté sur ce « couple aussi inattendu qu’emblématique ». Qu’a-t‑il dit exactement à son propos ? Le 23 février 2006, à Lyon, devant les militants UMP, il déclare : « L’autre jour, je m’amusais […] à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle ! »

Le 4 avril 2008, lors d’un discours sur la modernisation des politiques publiques et la réforme de l’État, il défend « la possibilité pour quelqu’un d’assumer sa promotion professionnelle sans […] réciter par cœur La Princesse de Clèves ».

Dans la première citation, je ne peux m’empêcher de voir au moins une forme de mépris : le mépris social pour la guichetière, à qui est déniée toute curiosité intellectuelle et artistique. C’est une femme et une guichetière : deux raisons pour la juger inculte.

Pour le reste, je vois très bien ce qu’a voulu dire Nicolas Sarkozy : les programmes des concours sont bien souvent déconnectés de la vie quotidienne des candidats et des compétences mêmes que l’on attend d’eux pour exercer un emploi. Non, on ne devrait pas avoir besoin d’avoir lu La Princesse de Clèves pour espérer devenir attaché d’administration !

Treize ans après la petite polémique suscitée par ses propos, il me tient ce raisonnement. J’acquiesce tout en m’étonnant que la plaie soit encore si vive en lui.

– Ce qui compte, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, c’est le procès qui m’a été fait : j’étais différent donc j’étais inculte. Beaucoup de ceux qui m’ont critiqué n’avaient jamais lu La Princesse de Clèves.

Quels livres lui recommandaient donc les journalistes du Nouvel Observateur en 2009 ? Surveiller et punir de Michel Foucault, Le Rire d’Henri Bergson, La République de Platon…

Je n’ai pas eu la présence d’esprit de le lui demander, mais mon petit doigt me dit que Nicolas Sarkozy les a tous lus. Et même mieux que tout le monde. Il me confiera d’ailleurs s’astreindre à lire cinquante pages chaque jour.

– Je ne suis pas totalement autodidacte, j’ai fait Sciences Po… Ce n’est pas la voie royale mais ma culture s’apparente à celle d’un self-made-man. Les études ont suscité chez moi un très grand ennui. Les études de l’élite font songer au processus du foie gras : on gave les oies, on gave les étudiants. On les gave jusqu’à plus soif. Ils connaissent tout, mais ils n’incarnent rien. La lecture est trop scolaire. Pour être le premier, il faut régurgiter ce que l’on vous met dans la tête. De préférence sans originalité.

J’aime ce pays où un ancien président me parle de Kessel. Mais je me dis, en l’écoutant, que nous sommes sacrément sadiques pour que cet homme se sente à ce point jugé sur les lacunes supposées de sa culture littéraire.

Au fil du temps, Nicolas Sarkozy a théorisé le mépris français. En 2007, c’est sur ce thème-là qu’il a mené sa campagne victorieuse. En 2012 aussi, il se présentait comme le candidat qui « veut apporter des réponses qu’on ne comprendra pas dans un certain nombre de cercles dirigeants, des réponses qu’on va regarder avec cette méprisance [sic], cette attitude hautaine ».

– Le premier mensonge français, m’explique-t‑il en 2021, est lourd, fort, puisqu’il est contenu dans notre devise républicaine, c’est le mensonge à propos de l’égalité. Elle n’existe pas, l’égalité. Nous, les humains, nous n’avons ni la même énergie ni les mêmes aptitudes. Ce mensonge crée de la jalousie et de l’envie. C’est pourquoi je suis pour la justice et donc contre l’égalitarisme. C’est ce même mensonge qui nous rend incapables de faire vivre « la différence » et de considérer que celle-ci puisse être une source de richesse. On nie les différences entre les personnes sous prétexte qu’elles seraient facteurs d’inégalités. Au contraire, je pense que les différences sont un vivier de richesses. L’objectif devrait être que chacun, qui est en lui-même un univers, puisse aller au bout de ses possibilités. L’obsession égalitaire produit des injustices. Elle n’a rien à voir avec le mérite. Cet égalitarisme aboutit à ce que l’on valorise un seul chemin de réussite.

Quel est ce chemin ? L’école prétendument égalitaire, de la maternelle jusqu’aux grandes écoles.

Selon Nicolas Sarkozy, il existe deux formes de succès en France : le légitime, que produit le système élitiste des grandes écoles, et l’illégitime, celui de ceux qui réussissent sans être issus de cette voie royale. Lui se sent illégitime.

Je lui demande si, à ce stade de sa vie, cette adversité ne l’a pas rendu plus résilient et plus fort. En somme, si ce n’est pas une chance d’être méprisé. Aurait-il réussi s’il n’avait pas rencontré autant de digues ?

– Ce mépris est à l’image d’une digue, me répond-il. Vous pouvez doubler, tripler la hauteur de votre digue, la mer gagnera toujours. Comme la pulsion de vie est plus forte, les digues du système finissent par céder. La logique de la vie, c’est la différence, pas l’égalité. On ne peut pas défendre la biodiversité d’un côté et refuser la diversité des parcours et des talents de l’autre ! Il n’y a pas que les crapauds à dos orange qu’il faut préserver, mais aussi la petite fille et le petit garçon différents. Eux aussi ont le droit de réussir, à leur manière.

Nicolas Sarkozy est aujourd’hui l’un des monuments nationaux les plus visités de Paris. De nombreux politiques le consultent, mais aussi des jeunes entrepreneurs, qui voient en lui un professeur de niaque. Quels conseils leur prodigue-t‑il ?

– Quand quelqu’un vient me demander : « Je voudrais faire de la politique, comment je fais ? » Je lui dis : « Fais autre chose. Vouloir sans faire, ce n’est pas vouloir. Arrête de rêver, fais ! Tu n’es sans doute pas fait pour ça puisque tu viens me demander la permission ou l’autorisation. C’est déjà une erreur. De toute façon, l’expérience est une lanterne qui éclaire derrière, en tout cas pour les autres. »

Comment a-t‑il fait, lui, pour compenser ses manques ?

– Très tôt, j’ai compris que si on n’était pas invité à dîner, il faut venir avec la nappe, les couverts, la boisson et la nourriture ; ça facilite l’invitation ! C’est ce que j’ai fait, au fond.

Le conseil présidentiel ne vaut pas que pour la politique…

– Quand je travaillais, ajoute-t-il, je cherchais à me rapprocher le plus près possible de mes patrons. Je voyais ainsi leurs qualités mais aussi leurs défauts. On apprend beaucoup des défauts des autres.

Et des siens aussi, si j’en crois mon entretien avec Nicolas Sarkozy.

A lire aussi : Le mépris, une pathologie bien française

Extrait du livre de Sébastien Le Fol, « « Reste à ta place... ! »:  Confronté(e)s au mépris, ils (elles) en ont fait une force », publié aux éditions Albin Michel

Lien vers la boutique : cliquez ICI et ICI

Le sujet vous intéresse ?

Mots-Clés

Thématiques

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !