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Comité d’entreprise Air France : dérapage ou dialogue social à la française
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Un vrai dialogue de sourds

Comité d’entreprise Air France : dérapage ou dialogue social à la française

À la suite des événements qui ont secoué Air France et provoqué l'émoi dans l'opinion publique, Henri Pigeat, ancien président de l'Agence France-Presse (AFP) publie un billet intitulé "Comité d’entreprise d’Air France, dérapage ou dialogue social à la française ?" sur le site d'ILISSOS, qu'il préside dorénavant. Partenariat.

Henri Pigeat et ILISSOS

Henri Pigeat et ILISSOS

Henri Pigeat est l'ancien Président de l'agence France-Presse et préside désormais la revue ILISSOS.

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Malheureux dérapage ou illustration d’une réalité profonde que l’on veut ignorer ? 

Les photos du comité d'entreprise d’Air France du 5 octobre 2015 invitent à réfléchir sur notre pratique du dialogue social. De tous les pays industrialisés, la France est sans doute celui qui semble faire du dialogue social une obligation quotidienne. Aucun bord politique ne manque de vénérer cette vache sacrée. Rares sont cependant ceux qui, observant ses réalités, osent dire qu’il est largement un théâtre d’ombres, une hypocrisie de principes et le mauvais conservatoire d’une vieille nostalgie révolutionnaire. 

L’organisation, les principes, la politique et la culture se conjuguent en la matière.

Pour l’organisation de ce dialogue, nous n’avons jamais été avares de moyens. Les instances de concertation sont multiples et redondantes, comme les calendriers de réunions et les délégations de toutes sortes. Le cumul des heures payées pour activités syndicales peut facilement représenter pour une entreprise de 2000 personnes  l'équivalent de plus de 20 personnes à temps plein. Les participants à l’exercice sont toutefois devenus depuis longtemps des  représentant professionnels permanent de moins en moins représentatifs. Le taux national de syndicalisation est de l'ordre de 8 % du total des salariés. Encore ce chiffre moyen n'est-il  atteint que grâce au pourcentage plus élevé du secteur public. Le taux de syndicalisation du secteur privé est plus proche de 2%. L'essentiel du dialogue social ne se situe pas près des réalités des entreprises, mais au niveau national, donc proche de la sphère politique. Pour sortir du théâtre d’ombres, il faudrait transférer l’essentiel des négociations sociales au niveau de l'entreprise, mais l’accompagner aussi d’une représentativité plus exacte des syndicats et, sur les sujets importants, de votes de tous les salariés comme cela se pratique dans de nombreux pays européens.

Les principes de la négociation cachent une hypocrisie fondamentale. Sauf exception l’objectif du dialogue n’est pas la recherche d’un compromis, mais la capitulation de l’adversaire. Le premier acte d’une négociation est souvent la grève  préalable dite d' « avertissement ». Elle est destinée à établir un rapport de forces. La négociation ne peut porter que sur un supplément de bénéfices. Les « avantages acquis » sont intangibles, fussent-ils des privilèges dont les fondements ont depuis longtemps disparus, tels ceux des pilotes par exemple. 

La politique pratiquée depuis plus d’un demi siècle a conduit à ce « non dialogue » de fait. Dans un souci originellement légitime de mieux équilibrer les forces entre salariés et employeurs, les responsables politiques ont fini par  créer le déséquilibre inverse. Les réglementations, contrôles et régulations sociales de toutes sortes ont fait de la gestion sociale de l’entreprise un parcours d’obstacles  et de pièges à éviter plus que la recherche de compromis favorables aux intérêts permanents de sa communauté.

L’État entrepreneur a complété son interventionnisme de législateur en affichant un exemple souvent étranger à celui de l’intérêt économique. Les entreprises publiques, en effet, ne sont pas seulement exposées à un risque structurel de mauvaise gestion financière, elles sont condamnées à une gestion sociale impossible. Le compromis entre employeur et salariés y est inévitablement biaisé, par l’existence d’un troisième partenaire, par nature moins sensible aux intérêts de l’entreprise qu’à ses propres intérêts politiques si ce n’est électoralistes. L’inénarrable grève de Radio France au printemps  de 2015 en en est un exemple, tout comme l’appel récent à l'intervention de l'État  par certains syndicats d'Air France, oublieux de ce que celui-ci ne dispose plus que de 16 % du capital de la société.

Enfin,  la culture nationale joue ici également son rôle. La lutte des classes, comme la Révolution,  a ses nostalgiques, en France plus qu’ailleurs. Les patrons sont par nature les héritiers des nobles oppresseurs de l’Ancien Régime. Le  « libéralisme » dont il sont les artisans ne peut qu’être assimilé à la persécution systématique du peuple. Si les faits ne sont plus véritablement conformes à cette vulgate, leur mémoire historique se trouve restaurée par la crainte des effets de la mondialisation. Elle est aussi entretenue par une bonne partie du monde intellectuel et par le conformisme médiatique. Cette culture persistante qui tend à exclure tout compromis avec l’ennemi de classe peut expliquer la passivité résignée de l’opinion et la prudence d’une large part de la classe politique.

L’établissement des conditions d’un véritable dialogue social appellerait une évolution culturelle profonde, fondée un travail intellectuel libéré, une information plus indépendante et une éducation plus ouverte. 

L’effort risque d’être long. Son premier acte pourrait être d’appeler les choses par leur nom.

>>>>>>>>>>>>>>>>>> À lire aussi sur le site de la revue ILISSOS, éditeur indépendant publiant une lettre destinée à inciter à la réflexion sur des sujets de l'actualité et à favoriser la confrontation de point de vue.

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