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Des personnes se rassemblement lors d'une manifestation contre l'invasion de l'Ukraine par la Russie, devant l'ambassade de Russie à Varsovie, en Pologne, le 24 février 2022.
Des personnes se rassemblement lors d'une manifestation contre l'invasion de l'Ukraine par la Russie, devant l'ambassade de Russie à Varsovie, en Pologne, le 24 février 2022.
©Wojtek RADWANSKI / AFP

Erreur stratégique majeure

Combien d’années avant que l’Europe ne parvienne à s’extraire du piège dans lequel elle s’est elle-même enfermée après la guerre d’Ukraine de 2014 ?

A ce moment-là, la Russie s’était préparée à subir des sanctions. Non seulement l’Europe ne les a pas imposées mais plutôt que de réduire sa dépendance à l’énergie russe, elle l’a accrue…

Anastasiya Shapochkina

Anastasiya Shapochkina

Anastasiya Shapochkina est maître de conférences en géopolitique à Sciences Po Paris. Elle est notamment spécialisée sur l'Europe et de la Russie.

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Atlantico : Après que le conflit ukrainien a pris un nouveau tournant ces derniers jours, les pays occidentaux s’apprêtent à mettre en place de lourdes sanctions à l’encontre de la Russie. Pourtant, les exportations russes de pétrole, de gaz et de charbon constituent une source d'énergie essentielle pour les consommateurs et les entreprises européennes. A quel point notre dépendance à l'égard de la Russie s'est-elle accrue ces dernières années, notamment sur le plan énergétique ?

Anastasiya Shapochkina : Si l’on regarde les projections de l’agence internationale pour l’énergie datant de plus de 10 ans, les prévisions annonçaient une demande en baisse de l’Europe à l’égard de la Russie, mais cela n’a pas été le cas. La demande a même augmenté. En parallèle de cette demande croissante, la production locale de gaz naturel en Europe a été en baisse surtout au Royaume-Uni et aux Pays-Bas. Et si l’on regarde les importations de gaz par la Russie, les capacités ont été en augmentation. Nous importons du gaz russe car les exportations de GNL américains privilégient les marchés le plus haut possible. 

La dépendance à la Russie sur le plan énergétique ne se limite pas seulement au gaz naturel, mais aussi au pétrole (25 % du pétrole importé par l’Union européenne vient de la Russie) et au charbon. Si le gaz naturel est une dépendance complexe à remplacer à court terme, les sources de pétrole ou de charbon existent sur le marché et sont transportables. 

L’électricité est aussi une dépendance européenne à la Russie. À la chute de l’URSS, les pays d’Europe centrale comme la République tchèque ou la Pologne faisaient partie du réseau électrique soviétique. Leurs fréquences étaient alignées à celles des alliés du Pacte de Varsovie, mais aujourd’hui les systèmes de ces pays ont basculé vers le système européen. Les pays baltes, eux, ne l’ont pas encore fait, mais sont en train de le faire. L’Ukraine était en train de réaliser cette opération durant l’attaque militaire russe du 24 février. 

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L’autre point important à aborder est la question du nucléaire. La Russie exporte sa technologie et de nombreux pays d’Europe centrale utilisent celle-ci. Quand il y a des contrats de coopération de la sorte, on peut se poser la question de la dépendance énergétique stratégique. 

Comment expliquer que les Européens soient devenus encore plus dépendants des exportations de combustibles fossiles russes depuis 2014 alors même que l'annexion de la Crimée avait montré que la Russie n'était pas un allié fiable ?

Les questions diplomatiques relèvent d’une problématique différente de tout ce qui concerne le business. Lorsque l’on parle de l’annexion de la Crimée, il s’agit de l’attitude géopolitique de la Russie. Cette action a été condamnée par l’Occident, mais rappelons-nous que les sanctions introduites contre la Russie ont été instaurées à la fin du mois de juillet 2014 alors que l’annexion du territoire a eu lieu début mars. Jusqu’à aujourd’hui, malgré la Géorgie, la Crimée et les autres événements, la Russie a toujours été perçue en deux dimensions : en tant qu’État et en tant que partenaire fournisseur d’énergie. Les Européens arrivaient toujours à faire une distinction entre ces deux pôles. La Russie a bien compris cela et Moscou a toujours joué avec les deux casquettes pour exploiter les divisions européennes.

En tant que fournisseur fiable de gaz, les Russes ont toujours garanti leurs livraisons même pendant les crises ukrainiennes. Les Russes étaient aussi très attentifs aux renégociations des contrats de prix gaziers depuis 2011 avec la révolution du gaz de schiste qui a fait évoluer les prix. Beaucoup de contrats ont été faits sur le long terme. Et en tant que partenaire fiable, les Russes ont tout fait pour maintenir cette image avec plus ou moins de succès. 

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Ce qui explique l’augmentation de la dépendance du gaz russe en Europe est que les événements comme la guerre en Crimée ou dans le Donbass n’étaient pas perçus comme tragiques par le reste de l’Europe. Cela n’a pas endommagé l’image de la Russie pour les hommes d’affaires. 

Qu'aurait pu faire l'UE pour réduire sa dépendance à la Russie après 2014 ?Pourquoi cela n'a-t-il pas été fait ?

Les Européens auraient pu faire quelque chose s’ils ne faisaient pas cette division entre le politique et le business. Ils auraient pu varier de fournisseur d’importateur de gaz, il y a d’autres possibilités que la Russie. La solution aurait pu être de diversifier le mix et partir du gaz pour aller vers autre chose. L’Allemagne a répondu avec le charbon, mais ce n’est pas en corrélation avec la politique verte de l’Europe. Si l’on ne remplace pas le gaz par le charbon, il faut que l’on construise des centrales nucléaires et la filière européenne n’existe pas. Il y a des filières nationales, mais la construction est complexe et depuis Fukushima le nombre de pays pro-nucléaire en Europe a baissé. La difficulté la plus importante est donc de savoir avec quoi on remplace le gaz. On aurait pu payer le gaz plus cher en choisissant du GNL américain, mais on a préféré payer moins cher avec le russe. 

L’énergie renouvelable est intermittente et les solutions de stockage ne répondent pas au défi et le marché de l’hydrogène n’est pas encore né. 

L’Union européenne est-elle aujourd'hui prête et en capacité de couper les ponts avec Moscou ? Existe-t-il des solutions pour s’affranchir de cette dépendance ?

Les Européens se sont enfermés dans un piège entre un partenaire fiable fournisseur d’énergie et un ennemi sur le plan géopolitique. Aujourd’hui, cette division se croise à un niveau supplémentaire avec cette réalité militaire. La réponse européenne s’arrête pourtant à l’économie et elle ne va pas jusqu’au militaire car la question ne concerne pas l’Europe. Les Russes jouent de cette ambiguïté.

Si c’est nécessaire, l’Union européenne peut couper les ponts avec Moscou, mais techniquement c’est impossible de le faire à court terme.

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