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Chute libre dans les sondages : l’étrange destin commun de Donald Trump et Emmanuel Macron
©ALAIN JOCARD / AFP

Messieurs 36% de satisfaits

Chute libre dans les sondages : l’étrange destin commun de Donald Trump et Emmanuel Macron

Dans un sondage publié par Yougov pour CNews et le Huffington post, la popularité d'Emmanuel Macron vient de chuter lourdement pour en arriver à un seuil de 36% de personnes favorables à son action. Un chiffre équivalent (37%) à la popularité actuelle du Président américain; Donald Trump.

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections. Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques. Il est notamment l'auteur de Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? (éditions de La Documentation Française, 2014) et Histoire d’une révolution électorale (2015-2018) avec Anne Muxel (Classiques Garnier, 2019).

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Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa est spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’université Assas-Paris II. Il est chercheur au centre Thucydide. Il est notamment l'auteur de Hillary, une présidente des Etats-Unis (Eyrolles, 2015), Qui veut la peau du Parti républicain ? L’incroyable Donald Trump (Passy, 2016), Trumpland, portrait d'une Amérique divisée (Privat, 2017),  1968: Quand l'Amérique gronde (Privat, 2018), Et s’il gagnait encore ? (VA éditions, 2018), « Joe Biden : le 3e mandat de Barack Obama (VA éditions, 2019) et la biographie de Joe Biden (Nouveau Monde, 2020). Son dernier livre : Kamala Harris, L'Amérique du futur, aux éditions Nouveau monde (septembre 2021).

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Atlantico : Pour l'un et l'autre Président, quels ont été les causes de leur érosion dans les sondages, et quels sont les électorats concernés par ce retournement de popularité ?

Bruno Cautrès : Dans le cas d’Emmanuel Macron, on peut évoquer une première donnée très importante du sondage Yougov : dans la vague précédente de l’enquête, datant d’il y a un mois, la proportion de ceux qui déclaraient de ne pas savoir s’ils avaient une bonne ou mauvaise opinion sur l’action d’Emmanuel Macron et sur son programme étaient près de deux fois plus importante qu’aujourd’hui. On voit qu’une part non-négligeable des électeurs était hésitante et que cette hésitation s’est transformée en opinion négative. Mais on voit également dans cette même enquête que la progression des opinions négatives se fait dans tous les segments de l’électorat à l’exception du centre, et encore.  Les causes en sont multiples mais en regardant de près les données de ce sondage très détaillé, on voit que le premier tour de la présidentielle est en train de se rappeler à nous : seuls 20% des personnes interrogées sont d’accord avec l’opinion selon laquelle « le gouvernement protège les intérêts des personnes comme moi » ; de même, seuls 28% sont d’accord avec l’idée que «la société que prône le gouvernement est globalement celle dans laquelle je souhaite vivre ». Ces données sont plus inquiétantes pour Emmanuel Macron et le gouvernement que les chiffres de popularité. Elles nous rappellent avec force qu’une large partie de notre pays n’est tout simplement pas d’accord avec l’agenda et l’horizon des réformes voulues par le chef de l’Etat, ce que nous savons en fait depuis le soir du premier tour de la présidentielle…Su ce terreau, il semble commencer à s’installer un écart entre la réalité de ce que vivent plusieurs segments de l’électorat (seniors qui s’inquiètent pour les retraites, salariés du secteur public mais aussi travailleurs précaires et pauvres qui ont le sentiment qu’on ne pense qu’aux riches) et la communication présidentielle.

Jean-Éric Branaa : La situation de Donald Trump défie toutes les règles observées jusqu’alors : ce n’est pas un président très bien élu, puisqu’il n’a pas réussi à obtenir le vote populaire et qu’il a commencé son mandat avec une côte de popularité autour de 44% (sur une moyenne des sondages). L’érosion a été limitée dans son cas puisqu’il s’est stabilisé autour de 40% assez rapidement. Cependant il a connu une très forte hausse parmi ceux qui le rejettent : ceux-là étaient également autour de 44% en début de mandat et la progression a été rapide jusqu’à atteindre 58% aujourd’hui.

Ceux qui s’opposent ouvertement à Donald Trump choisissent de sortir de l’observation d’une moyenne pour ne rapporter que les sondages les plus défavorables. Ces derniers oscillent entre 38% et 36%. Ceux qui lui sont au contraire favorables remarquent que le taux de satisfaction reste très haut chez les Républicains, et se contentent généralement de cela. Tous cependant laissent de côté cet aspect des choses qui pourrait potentiellement peser lourd dans l’avenir : le président n’a quasiment aucune marge de progression. Or, ça, c’est plutôt inédit et c’est à surveiller.

D’habitude, le président américain se tourne vers le centre et tente de satisfaire les uns puis les autres, avec l’espoir que tous se retrouveront dans sa candidature à un renouvellement de mandat, ou autour de celui ou celle qui veut lui succéder. C’est une opération à laquelle ne peut pas se livrer Donald Trump : il est condamné à rester lié aux conservateurs car, le moindre mouvement en direction du centre lui fera immanquablement perdre cette base si solide qui le soutient aujourd’hui.

L’autre danger qui est un corolaire du premier est que, en restant si lié à cet électorat, il prend le risque de le décevoir ou de ne pas répondre à son impatience. On a pu observer la chute brutale de sa côte de popularité auprès de son électorat le plus fidèle –celui-là même qui n’avait pas flanché depuis le départ– lorsque le Trumpcare a été mis en échec au Sénat : c’est bien Donald Trump qui a été blâmé pour cet échec par une partie de ses électeurs (environ 5%). Car il leur avait promis qu’il serait un grand négociateur, qu’il mettrait au pas le Congrès, nettoierait ce bourbier qu’est Washington et que la réforme de la santé qui allait être votée, dès le premier jour « serait la plus belle réforme de la santé qu’il n’y a jamais eu dans ce pays. » Ils sont aussi le plus souvent les plus modérés de ses supporters et n’apprécient pas qu’il y ait une brouille entre le président et les Républicains du Congrès. Ceux-là ont été déçus et le font savoir. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils ne reviendront pas.

Comment expliquer un tel paradoxe entre deux hommes également populaires, et pourtant régulièrement présentés sous un angle manichéen, entre l'ombre et la lumière ? Dans l'un et l'autre cas, comment expliquer ce décalage entre image et popularité ?

Jean-Éric Branaa : La popularité de Trump est assez simple à expliquer : il fait ce qu’il a promis. De plus, quasiment tout ce qu’il fait est présenté sans filtre, hors des codes du « politiquement correct ». Donald Trump est clivant ; ses idées et ses manières le sont aussi.

Mais si on met à part l’échec du Trumpcare, les fondamentaux de la campagne ont été respectés. Donald Trump s’est attaqué aux régulations, « pour libérer l’économie et les entreprises », s’est retiré des accords de Paris, a nommé plusieurs juges très conservateurs (il y a eu de nombreuses autres nominations depuis Neil Gorsuch), a défendu l’idée de « l’Amérique d’Abord », même si cela signifie se désengager d’accords économiques qu’il qualifiait de « désastreux » ou de programmes internationaux qu’il jugeait trop onéreux pour les finances des Américains, entre autres. Aujourd’hui il propose un renforcement des lois sur l’immigration dans le but de la réduire : là encore il répond à l’attente de ses électeurs. De plus, il ne faut pas négliger qu’il a fait du chemin pour que les idées des plus conservateurs reprennent la place qu’elles avaient, notamment du temps de Reagan : la majorité morale retrouve des couleurs et les idées progressistes, pro-LGBT, anti-famille, pro-avortement, anti-armes ou laxistes sur le plan sécuritaires sont mises à mal.

Les électeurs de Donald Trump sont majoritairement satisfaits de ces changements et ils espèrent même que cela ira encore plus loin et plus vite. Pour une grande majorité d’entre eux, l’échec du Trumpcare n’est même pas à mettre au débit de leur président : ce sont les élus au congrès qui sont coupables du fiasco. C’est d’ailleurs ce que laisse entendre Donald Trump lui-même et qui explique en partie (mais seulement en partie) la dégradation du climat entre le Congrès et la Maison-Blanche ces dernières semaines.

Bruno Cautrès : Dans le cas français, ce décalage est d’abord et avant tout le fruit du paradoxe de l’élection présidentielle : elle offre un large débat et éventail de propositions au premier tour et ensuite résume cette diversité à un choix binaire au second tour. On n’en oublie donc que de nombreux électeurs qui ont voté Macron au second tour ont voté Hamon, Mélenchon ou Fillon au premier tour. L’élu du second tour, plutôt que d’en tenir compte, se persuade qu’une majorité d’électeurs le rejoint finalement sur son programme, une grave erreur d’interprétation. Le décalage potentiel que cela comporte entre de larges fractions de l’électorat et le vainqueur peut-être plus ou moins prononcé et il peut mettre plus ou moins de temps à se révéler, en fonction du contexte économique et de l’art de gouverner que développe le nouveau pouvoir en place. Par ailleurs, le temps de la campagne électorale n’est pas le même que le temps du gouvernement : on passe brutalement de « tout est possible » à « finalement c’est plus compliqué ». Tout ceci explique le progressif décalage entre l’image de « star » que le vainqueur de l’élection veut donner et sa plus ou moins rapide impopularité. Depuis 2007, la France ne cesse de tourner en rond autour de ce problème. Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron ont essayé différentes postures pour éviter ce décalage : « hyper-président », « président normal », « président jupitérien » ; mais rien de semble y faire et l’impopularité semble même venir de plus en plus rapidement. Le mal démocratique dont souffre la France est profond, structurel. Je pense que le jeu des interactions entre acteurs et mécanismes économiques, sociaux, politiques dans une société moderne, développée et ouverte sur le monde est tout simplement devenu trop complexe pour que les postures de « toute puissance » présidentielle puissent résister longtemps. Rapidement, le « roi est mis à nu » face à l’impossibilité de faire la « révolution » (le titre du livre programme d’Emmanuel Macron) et surtout face à tous les effets inattendus, non-prévus et contradictoires des mesures envisagée ou prises. Combien de politiques publiques censées réduire les inégalités les ont accentuées ? Combien de grands chantiers annoncés avec fracas n’ont jamais vu le jour ? Emmanuel Macron n’est pas en cause à titre personnel, c’est le système de gouvernement de la France qui doit être amélioré ; et ce qui semble le plus absurde dans sa situation est que justement c’était bien le point de départ de sa démarche que d’arrêter la machine à fabriquer de faux espoirs…

Si tout semble opposer les deux hommes, leur utilisation de la communication, qui a pu être considérée comme abusive pour chacun d'eux, tend plutôt à les rapprocher. Quels sont les chances de voir l'un ou l'autre Président être en capacité de reprendre la main au sein de son électorat, et à quelles conditions ?

Bruno Cautrès : Il faut faire la part des choses. Emmanuel Macron a été élu très jeune et dès sa première élection. Il avait sans doute à « imprimer » son style dans l’opinion et à montrer sa « marque de fabrique » dans le style présidentiel. Mais il est certain que sa communication peut (et va sans aucun doute) lui jouer des tours : le doute commence à s’installer dans certains segments de l’électorat sur le thème « tout cela n’est que de la communication ». La seule manière pour Emmanuel Macron de stopper l’hémorragie de sa popularité est tout d’abord une action urgente car le sondage de Yougov montre qu’il y a déjà le feu. L’action urgente consisterait, je pense, à en faire moins dans les images : (poignées de main avec les grands dirigeants, couverture de Paris-Match, posture « jupitérienne », etc…) et à en faire plus dans l’action énergique vis-à-vis des populations les plus fragiles afin de tourner rapidement le dos à l’image d’un Emmanuel Macron vivant dans la bulle de la France qui va bien: la pauvreté ne baisse pas en France, le nombre de personnes âgées vivant en difficulté reste important, les jeunes qui galèrent également. Si la réduction des déficits publics est une donnée que l’opinion partage largement, les moyens d’y parvenir et les finalités de cette réduction ne font pas l’objet d’un consensus national. A un moment donné du mandat d’Emmanuel Macron, la contradiction entre des orientations « social-démocrates » et des orientations « social-libérales » sera vive. Le « et de gauche et de droite » résistera t’il longtemps ? ou devra t’il être clarifié comme « un peu plus de droite que de gauche » ou l’inverse ? 

Jean-Éric Branaa : Alors que l’on sort d’une crise autour du service de communication de Donald Trump, on en a surtout retenu qu’il est en réalité son propre directeur de la communication. Cet homme s’est fait quasiment tout seul, affrontant les grands vents contraires d’une campagne hors normes et particulièrement outrancières : il a été enterré cent fois par ses adversaires, mais toujours trop vite puisque chaque événement de la campagne, une fois le chaos dissipé, a révélé qu’il avait pris trois points de plus dans les sondages. Il sait tout cela et il en a acquis la certitude qu’il ne doit faire confiance qu’à son instinct.

Mais, plus important encore, son électorat le sait aussi et en a fait son champion sous une forme qu’on ne connaissait plus aux Etats-Unis depuis Eisenhower et son slogan « I love Ike ».

Donald Trump continuera donc à agir comme il l’a toujours fait, même si certains prédisent que l’arrivée d’un militaire, général quatre étoiles, à la Maison-Blanche, va y changer quelque chose. Ce ne sera évidemment pas le cas. Déjà, John Kelly a échoué sur un point crucial : il aurait bien aimé faire perdre à son président cette habitude de Twitter, souvent sans réfléchir : Donald Trump a répondu tranquillement : « C’est mon canal privilégié avec 35 millions de personnes ; hors de question que je coupe ce lien direct. »

 

 

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