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La « saillie » grecque de Mme Lagarde démontre un nouveau style de direction du FMI sous la houlette de l’ancienne ministre française des finances.
La « saillie » grecque de Mme Lagarde démontre un nouveau style de direction du FMI sous la houlette de l’ancienne ministre française des finances.
©Reuters

Institutions

Christine Lagarde, incarnation d'un FMI beaucoup plus politique qu'auparavant

L'ex-ministre des Finances désormais à la tête du FMI est beaucoup plus directe, voire brutale que ses prédécesseurs, ce qui pourrait déplaire aux pays débiteurs et endettés contrairement aux Etats excédentaires et créanciers.

Dominique  Carreau

Dominique Carreau

Dominique Carreau est professeur émérite de droit international économique.

Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont Le Fonds monétaire international : FMI (Pedone, 2009).

 

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Nul ne saurait être surpris des nombreuses réactions suscitées par les propos tenus par Mme Lagarde dans un journal anglais il y a peu : dire en effet que le "roi est nu" ne relève à l ‘évidence pas de l’art de la diplomatie. Et pourtant, quant au fond, tout un chacun qui a quelque expérience de la Grèce n’est pas sans savoir que le problème essentiel auquel ce pays doit faire face est d’ordre profondément structurel et va bien au-delà d’un phénomène d’évasion fiscale : il réside dans l’absence d’un Etat fort digne de ce nom et, en conséquence, d’une administration publique correspondante de même nature. Cette carence, malheureusement, ne date pas d’aujourd’hui et n’a cessé de perdurer au cours des ans au vu et su de tous les partenaires européens de ce pays qui, en toute connaissance de cause, l’ont admis – dans la CEE d’abord- puis dans la zone euro ensuite.

En focalisant l’attention sur l’incivisme fiscal, Mme Lagarde était sûre de toucher une corde sensible –non pas tant en Grèce même et ce n’était sans doute pas son but- que chez ses créanciers – à commencer par le Fonds Monétaire International dont elle a directement la charge. En effet, en tant que directrice générale de cette institution, Mme Lagarde a l’obligation de s’assurer que les fonds déboursés seront bien remboursés et ne viendront pas augmenter le volume (jusqu’à présent modeste) des arriérés de paiement – ce qui pourrait mettre en péril sa crédibilité financière. Et c’est la raison pour laquelle l’assistance du FMI est conditionnée par des réformes structurelles chez ses bénéficiaires de nature à leur permettre de retrouver une situation telle qu’ils puissent à la fois rembourser leurs dettes à son égard et se refinancer sur les marchés en cas de besoin. Est-il besoin de préciser que ces programmes de stabilisation et redressement comme celui en vigueur pour la Grèce ont été approuvés en leur temps par les actionnaires du Fonds Monétaire via notamment son Conseil d’administration et se trouvent sous son contrôle permanent tout en étant loin d’être l’œuvre du seul Directeur général.

Certes, traditionnellement, le FMI est une institution « feutrée » où les messages sont transmis aux gouvernements intéressés avec discrétion. Toutefois, cela n’empêche pas l’institution de Washington de se trouver parfois au centre du débat politique en étant présentée comme un bouc émissaire commode. De son côté, le Directeur général, tout en donnant les impulsions qui lui semblent s’imposer, se contente le plus souvent de jouer de sa magistrature morale en se limitant à la formulation de lignes générales ou principes directeurs. On se souvient par exemple que Monsieur Camdessus attacha son nom à la prise en considération de la pauvreté dans la formulation des programmes d’ajustement financés par le FMI. En revanche, lorsque l’un de ses prédécesseurs, Monsieur Schweitzer, aussi un national français, exprima à la fin des années 1960 l’opinion selon laquelle le dollar des Etats-Unis était sur-évalué (ce qui impliquait une dévaluation qui eut d’ailleurs lieu quelque temps après), il suscita une forte opposition américaine qui le priva d’une réélection dans ses fonctions.

Il est sûr que les prises de positions publiques de Mme Lagarde tranchent avec celles de ses prédécesseurs de par leur franchise –et cela s’explique sans doute par le fait que la plupart d’entre eux avaient été des « banquiers centraux »  élevés et opérant dans une tradition de secret. Un ancien ministre des finances –et DSK l’avait déjà montré- est naturellement plus sensible à la communication et à l’aspect « politique » de ses propos. Rappelons-nous, peu de temps après son élection à la tête du FMI, Mme Lagarde avait estimé que les banques européennes avaient besoin d’être recapitalisées – ce qui lui avait valu « une volée de bois verts » de la part de ses anciens collègues…- alors que, et l’avenir l’a bien montré, elle avait entièrement raison.

Cette « saillie » grecque de Mme Lagarde démontre un nouveau style de direction du FMI sous la houlette de l’ancienne ministre française des finances. Son style direct  -certains diront brutal- ne lui vaudra certes pas que des amis dans les pays débiteurs et endettés (voire en passe de l’être) auprès du Fonds monétaire . En revanche, cette même approche ne saurait on ne peut mieux passer auprès des pays excédentaires (Allemagne, Chine) ou créanciers (Canada, Etats-Unis, Japon) sans parler des autres « brics » (Brésil, Russie, Inde )  qui, les uns et les autres, sont sensibles à la discipline financière à laquelle la Grèce (mais aussi les autres pays européens) ne sauraient se soustraire.

Tant que Mme Lagarde prendra , officiellement ou en creux, la défense des pays « vertueux »,  elle aura toute la confiance et le soutien de son Conseil d’administration, quelle que soit son mode d’expression. Et pour tout Directeur général du FMI ,c’est la condition même du succès.

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