Christine Angot ou « l’extension vers le moins » <!-- --> | Atlantico.fr
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Christine Angot vient de publier "Le Voyage dans l'Est" (Flammarion).
Christine Angot vient de publier "Le Voyage dans l'Est" (Flammarion).
©Bouchra Jarrar

Atlantico Litterati

Christine Angot publie « Le voyage vers l’Est » (Flammarion), ou comment survivre aux manipulations d’un père incestueux. L’ex prisonnière de l’emprise paternelle se libère par l’écriture. Sa liberté se reconstitue sous nos yeux.

Annick Geille

Annick Geille

Annick GEILLE est écrivain, critique littéraire et journaliste. Auteure de onze romans, dont "Un amour de Sagan" -publié jusqu’en Chine- autofiction qui relate  sa vie entre Françoise Sagan et  Bernard Frank, elle publia un essai sur  les métamorphoses des hommes après  le féminisme : « Le Nouvel Homme » (Lattès). Sélectionnée Goncourt et distinguée par le prix du Premier Roman pour « Portrait d’un amour coupable » (Grasset), elle obtint ensuite le "Prix Alfred Née" de l'Académie française pour « Une femme amoureuse » (Grasset/Le Livre de Poche).

Elle fonda et dirigea  vingt années durant divers hebdomadaires et mensuels pour le groupe « Hachette- Filipacchi- Media » - tels le mensuel Playboy-France, l’hebdomadaire Pariscope  et «  F Magazine, »- mensuel féministe racheté au groupe Servan-Schreiber, qu’Annick Geille reformula et dirigea cinq ans, aux côtés  de Robert Doisneau, qui réalisait toutes les photos. Après avoir travaillé trois ans au Figaro- Littéraire aux côtés d’Angelo Rinaldi, de l’Académie Française, elle dirigea "La Sélection des meilleurs livres de la période" pour le « Magazine des Livres », qui devint  Le Salon Littéraire en ligne-, tout en rédigeant chaque mois une critique littéraire pour le mensuel -papier "Service Littéraire".

Annick Geille  remet  depuis quelques années à Atlantico -premier quotidien en ligne de France-une chronique vouée à  la littérature et à ceux qui la font : «  Litterati ».

Voir la bio »

«Ma mère avait eu l'idée d'un voyage dans l'est de la France. On a quitté́ Châteauroux au début du mois d'août. On s'est arrêtées à Reims, à Nancy et à Toul. On est arrivées à Strasbourg un jour de semaine, en fin de matinée ». C’est en douceur, voire avec une bonhommie voulue que commence le nouveau roman de Christine Angot et ce « voyage » dans l’Est.  « Ma mère avait commencé comme dactylo à la Caisse Primaire d'Assurance Maladie, et avait gravi les échelons. Elle était secrétaire de direction et chef du personnel d'un établissement hospitalier géré par la Sécurité sociale. » Le père, intellectuel parisien décide de reconnaître sa fille comme la loi le lui permet désormais : a posteriori. La narratrice exulte. Elle portera le nom de ce père tombé du ciel.

Cette fille qu’il n’a jamais vue -et sa mère- attendent dans un hôtel de Strasbourg l’homme providentiel, figure masculine qui manquait au rébus familial. La masculinité en action, l’étincelle de cette virilité à laquelle la narratrice - pas tout à fait une jeune fille mais plus du tout une enfant-, doit la vie. Cette première rencontre avec le père est une quasi renaissance. « Une lumière s’empare de la pièce » lorsque parait le sauveur. “« Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière » dit Victor Hugo (cf. « Les Contemplations »). Dès que surgit la figure du père cette lumière quasi surnaturelle - l’étincelle de la vie ?- est évoquée par la narratrice. « Mon père est entré. L'image que j'avais élaborée, à partir de la photo que je connaissais, ne correspondait pas à la réalité. Je n'avais vu ce genre d'hommes qu'à la télévision ou au cinéma. L'allure élégante et décontractée, pas de cravate (…) ». Après les démarches officielles, le père rentre en Allemagne, où vivent sa femme et ses deux enfants. Puis, il appelle sa nouvelle fille, qui a treize ans. «  (…) Avec toi, j'ai l'impression d'avoir rencontré un autre moi-même. Tu es devenue en quelques jours la personne la plus importante de ma vie.

- Moi aussi je ressens ça. C'est parce qu'on se ressemble, tu crois ?
- Peut-être. Je vais te garder dans mon cœur, et penser à toi. Tu veux bien ?
- Bien sûr, moi aussi.
- Tu sais ce qui se passe, là, quand j'entends ta voix, au téléphone, comme maintenant ?
- Non.
- Mon sexe devient dur.
- ...
- Tu sais ce que ça signifie ?
- Non.
- Ça veut dire que je t'aime. »

L’auteure sait ménager ses effets. Nous n’avions pas jusqu’alors l’impression d’entrer dans une fiction dont certains passages peuvent choquer. Au début de ce récit fictionnel, Christine Angot s’ est attachée en effet à montrer par petites touches la pitié inconsciente que sa narratrice éprouve pour sa dactylo de mère, pitié calquée sur le mépris du père. L’ascenseur social semble à jamais bloqué pour la mère : «  Le ton était sec et le regard froid (dans la voix du père NDLR). Il y avait un sous-texte : Si tu penses qu'il suffit d'inscrire ta fille dans le privé pour appartenir aux couches supérieures de la société, tu te trompes. Et tu entends dans ma voix le mépris que je porte aux efforts que tu fais pour être acceptée par un monde qui ne t'acceptera jamais. » 

"L'inceste" (Flammarion/ 1999), "Une semaine de vacances" (Flammarion /2012 »), « Un amour impossible » (Flammarion/ Prix Décembre 2018), entre autres fictions et autofictions cernent le trio formé par une mère pauvre, juive et provinciale, un père cultivé, bourgeois, parisien et leur fille – non désirée -tous acteurs du huis- clos familial. Christine Angot récidive avec « Le Voyage dans l’Est »  mais elle change la donne : moins d’intrigue, plus de recherche dans ce que Bataille nomme« L’expérience intérieure ». « L’inceste s’attaque aux premiers mots du bébé qui apprend à se situer, papa, maman, et détruit toute la vérité du vocabulaire dans la foulée. »L’écriture ici, mène le bal. « On se contente souvent pour dire des choses essentielles de deux-trois clichés. Ecrire c’est aller contre ça. Je crois que le roman, l’espace fictionnel, la littérature, est le seul endroit, où on puisse faire ça, rétablir les nuances, la complexité des rapports, la vérité des enjeux (…)» (Christine Angot au Point/ 2015).La narratrice n’observe pas cette fois la mésalliance de ses parents. Elle scrute leur enfant-fille, c’est-à-dire qu’elle se contemple (paysages intérieurs), ajoutant à la réalité cette dimension qui donne à cette autofiction sa profondeur de champ. «Il a pris les clés à la réception. Il m'a accompagnée dans ma chambre. Il était très excité. Il effleurait mes lèvres, et les pinçait entre les siennes. Il me disait des mots d'amour, en caressant mes cuisses et mes fesses. Il a introduit le bout de son sexe dans mon anus. — N'aie pas peur. Détends-toi. Tu es trop crispée, là. J'ai dit :
— Attends. Je me suis mise sur le dos. Bras écartés, sans résis
tance. J'ai pensé : Tant pis. J'en ai marre d'essayer d'argumenter. Ça ne sert à rien. Je me suis sabordée. Je ne croyais plus à rien. Je me suis soumise à la réalité. (…) J'étais allongée sur le dos. Je n'avais plus rien à perdre. Ce « Voyage dans l’Est » est un road movie vers l’inconscient d’une enfant -martyre de la sexualité paternelle : la victime de cette déviance effectue une course éperdue vers cette mort qu’est l’absence réitérée à soi- même. La narratrice du « Voyage dans L’Est » devient d’abord une sorte de « sex-toy » du père incestueux, puis une -jeune- femme amoureuse, et enfin – après bien des péripéties- l’écrivain advenant sous nos yeux. La littérature tient le rôle central dans ce « Voyage » glacial.L’écriture ultra travaillée donne à voir l’inutile fuite en avant de la narratrice, exprimant une délivrance impossible : pas d’échappatoire, le père poursuit de son désir sans fin sa propre enfant, il casse le jouet, frôle sa cible, puis l’atteint et l’auteure nous prend à témoins. La phrase court, la narratrice voudrait fuir cet enfer mais l ’enfant puis l’adolescente victimes du père désirant n’ont même pas pour se défendre les outils intellectuels nécessaires. Les mots le montrent assez, la victime veut disparaître, s’abstraire en somme  - Il se passe (la narratrice parle au téléphone avec son père, NDLR) que je n'arrive plus à vivre, que je ne dors plus, que je voudrais qu'on me donne un coup de marteau sur la tête, au moins comme ça je dormirais. Je n'en peux plus. » Heureusement, la désespérée est dotée d’une liberté fondamentale. Elle finira par renverser la table, installant sa volonté d’écrivain en lieu et place de celle du violeur, miracle de l’Art. La chrysalide devient ce qu’elle est, c’est-à-dire un papillon survolant les traumatismes de l’enfance pour mieux alimenter la mécanique romanesque. On songe aux papillons de Nabokov et de sa Lolita : « Toute la fin du roman est habitée par l’image de la métamorphose naturelle, qui montre à Humbert Humbert qu’il n’a pas compris ce qui était en train de se passer, à savoir que sa nymphette était sur le point d’échapper à son emprise et de passer à un stade ultérieur de son développement, au terme duquel il serait incapable de la reconnaître(…) Humbert Humbert découvre donc a posteriori qu’il a été doublé, dans les deux sens du terme, par quelqu’un de plus rusé et pervers que lui.(…)» (Victoire Feuillebois, l'ENS Paris, agrégée de lettres, professeure de littérature à l'Université de Tours.)

Le « processus de métamorphose naturelle »  engendré par le malheur fabrique cette fiction qu’est « Le Voyage dans l’Est », le meilleur texte d’Angot. Il s’agit d’un voyage dans l’intériorité d’une d’une jeune femme d’abord saccagée par l’inceste puis recouvrant sa liberté par l’Art. Le père a souvent -et chaque fois qu’il en avait envie-, abusé de sa propre fille. Ce à quoi nous assistons au fil des pages et des chapitres nous livrant le calvaire de l’enfant devenue femme, sans cesse violentée par ce père pervers, abusant de ce corps disponible, dans l’ intimité des chambres de fortune, loin des regards, à l’abri de tout ordre social : un homme en sa maturité jouissant paisiblement du corps offert de sa fille qu’il désire. Angot décrit ce père « bandant ». « J'étais indifférente à moi-même, à ma vie, à mon avenir. Ça me rendait triste. J'étais triste. Ça n'avait plus d'importance. Puisque faire autrement était impossible. Que c'était inexorable. Je n'avais plus d'argument à opposer à mon père. Je n'en cherchais pas. J'avais vingt-six ans. Celui de la virginité, qui avait été pertinent treize ans plus tôt, ne l'était plus.

Je préfère ça à l'autre solution. Pas longtemps s'il te plaît.

Tu es merveilleuse, Christou... Je n'éjaculerai pas. Je rentre et je sors ».

Et pendant que l’homme jouit de sa fille, la narratrice se dépouille des afféteries de la pudeur, elle n’est plus que viande offerte, une peinture signée Bacon sur l’étal du boucher virtuel qu’est ce père la découpant en morceaux de jouissance. Métamorphose sublime : ce corps réservé au plaisir d’un père pervers se trouve soudain augmenté par l’écriture. Jouissant de lui-même, il exulte en sa puissance. La fille reprend possession d’elle-même. Réfugiée dans « la tranchée des mots », l’ex victime « sous l’emprise » de ce père désirant se délivre sous nos yeux. Une écriture comme haletante, saccadée, échevelée. Une écriture qui propulse le roman vers sa réussite formelle, donc vers les sommets du roman, car en littérature, la forme accomplie n’est pas si courante.« Le temps passait. J'avais l'impression que la malédiction qui pesait sur ma vie amoureuse ne serait jamais déjouée. » conclut la narratrice, après la naissance de sa fille, et de nombreuse « histoires » suivies d’autant de séparations.

« Le voyage vers l’Est » nous conquiert par sa « grandeur »  textuelle, telle que définie par Jean-Michel Delacomptée dans son essai sur Saint-Simon  : la liberté de l’écriture fabrique, lorsqu’elle se produit véritablement, une « extension vers le moins ». Moins d’effets, moins de fioritures et de dorures ou de digressions narratives : plus d’écriture, de littérature en somme. De la littérature à nu, à vif, coupante, de l’art pur et dur, sans afféterie.

Rare, pour ne pas dire exceptionnel.

Le voyage dans l’Est/ Christine Angot/ Gallimard/20 euros/Sélectionné Renaudot

Un extrait : « J’avais mis des barrières pour ne pas penser »

« J'ai pu oublier certains détails. Il est possible que je confonde une visite avec une autre. La logique des évènements a pu glisser avec le temps. Leur succession, bouger dans ma mémoire. J'essaie de restituer l'ordre tel qu'il a été́. Il y a des points fixes, sur lesquels je n'ai aucun doute. Parfois, je parviens à̀ associer des lieux à des climats. D'autres points sont épars, sépares les uns des autres. La logique temporelle est parfois brouillée, estompée, délavée, mais le dessin est là. La forme est là. Ce qui est clair, précis, certain, dont je me souviens parfaitement, sans aucun doute possible, ce sont mes sentiments. Ce que j'ai ressenti. Ce que je me disais à moi-même. Je ne l'ai jamais noté. Je n'en ai fait part à̀ personne. Je m'en souviens avec précision. Avec les tours et les détours. Les oppositions. Les contrastes.

Les choses en balance. Je pourrais refaire la colonne des pour et des contre. Les espoirs. Les décisions. Les résolutions. Les concessions que j'ai arrachées, ou que j'ai cru arracher. La construction des arguments est nette. Je m'en souviens parfaitement. Ainsi que de certaines images, scènes, dialogues. Je peux restituer, et réciter par cœur, certaines phrases. Je ne pourrais pas imiter les tons de voix, mais je les ai en mémoire. Je peux les décrire. Ce qui peut manquer, faire défaut, c'est l'historique. L'ordre. L'enchaînement technique des scènes. La logique de certains gestes. Tel week-end ou tel autre. C'est plus difficile à̀ garantir. Parfois, j'y arrive. Gérardmer, la bouche. Le Touquet, le vagin. L'Isère, l'anus. La fellation, c'est venu tôt. Il n'y a pas de date. Ça arrive bientôt. C'était entre Gérardmer et Le Touquet. L'enchâssement n'est pas toujours certain. Il peut être approximatif et reconstitué. Le point de vue, à tel ou tel moment, est intact. Quand je dis que je ne pensais pas, c'est au sens d'une pensée déliée, partageable, dicible, mais j'avais un point de vue. Je voyais la situation comme de l'extérieur. Je savais ce que j'en pensais. J'avais envie que ça s'arrête. Je ne savais pas comment. Je n'ai jamais été en confiance. J'avais peur. J'ai toujours eu peur. J'étais sur mes gardes. J'étais sur le qui-vive. Je ne m'abandonnais pas. J'attendais des jours meilleurs. Le point de vue, clair. Le corps, en état d'alerte. Il y avait une différence entre moi et ma personne. J'étais à distance de ma personne. Je savais ce que je pensais de la situation. C'était limpide. Je la désapprouvais. Ce qui s'appelle « moi » désapprouvait. Le reste... Quel reste ?

Est-ce que c'était mon corps le reste ? Je ne sais pas. Pas seulement. Le reste ne pensait pas. Le reste attendait. En espérant que ça allait passer. Le reste n'existait pas. Le reste était bloqué. Je ne l'éprouvais pas. Je n'ai pas pu préserver le reste. Je n'ai rien pu faire. J'ai essayé. J'ai cru parfois y arriver. J'ai cru sauvegarder des morceaux. Ça n'a pas marché. C'était illusoire. J'avais mis des barrières pour ne pas penser. Je n'arrive pas toujours à retrouver. Ils ont été sacrifiés. C'est trop tard. Quand je retrouve, c'est désagréable. Parfois, ça m'arrive en faisant l'amour. Ça me gêne.

J'hésite à ce stade. Assembler les pièces éparses, avec le secours de la trame romanesque, et présenter un tissu reconstitué et logique ? Ou, poser les pièces les unes à côté des autres, comme celles d'un vase retrouvé dans des fouilles, pour permettre aux autres de savoir ce qui s'est passé ? Et qu'ils puissent reconstituer l'ensemble ? Dans mes livres précédents, j'ai utilisé les deux options. Ce que je n'ai jamais fait, que je n'ai jamais pu, ou voulu faire, ou cru utile, c'est faire reposer toute l'architecture romanesque sur la solidité de mes points de vue, successifs, leur évolution, leur coexistence. Chaque fois que ce serait possible, ajouter une parole, un mouvement, un paysage. Comme une vie normale, linéaire, pas morcelée, pas non plus imaginée. Il pourrait y avoir un paysage à Nice, et ce qui s'y est passé. Ce qui a été dit. Ce qui a été pensé. À cet endroit-là. Je m'en souviens. Je le sais. Les points de vue sont tous là. Ce que j'ai compris sur une colline, un jour, pendant une conversation. Il faudrait pouvoir l'écrire au rythme de la vie pour que ce soit bien, pour que ce soit juste, pour que ce soit vrai. C'est dur d'écrire la vérité telle qu'elle est, et telle qu'elle a été, alors qu'à l'époque on ne la voyait pas, et de la faire arriver naturellement dans la trame, sans heurt, sans choc, comme si ça coulait, ni imaginé, ni morcelé. La reconstitution. Il faudrait pouvoir intégrer les points de vue à la sensation de quelque chose qui coule. Ce qui n'existait pas pour moi, le corps, la perception, il faudrait le mettre aussi. Le point de vue se complète, se précise, s'affine, progresse, ça prend toute une vie. Par exemple, cette première visite à Reims. Ma mère avait préparé un lit dans le salon. Cette fois- là. La première visite. Je crois. Mais. Est-ce qu'il n'a pas dormi à l'hôtel ? Le divan non défait, ce serait la fois suivante ? Non. Il a peut-être passé une nuit à la maison, et une nuit à l'hôtel. Je pense que c'est ça. Quel hôtel ? L'Hôtel de la Paix, qui se trouvait place d'Erlon ? L'Hôtel Crystal, sur le trottoir d'en face ? Le premier soir à la maison, le deuxième à l'Hôtel de la Paix, ou au Crystal... Est-ce que je ne confonds pas l'Hôtel Crystal et le restaurant du Crystal ? Où je suis allée une ou deux fois avec lui. Ou est-ce que c'était avec Pierre, que j'y suis allée ? Un garçon que j'ai rencontré plus tard, et qui descendait à l'Hôtel Crystal ? C'est possible. Est-ce que c'est important ? Oui. Pour reconstituer le fil. Pour la reconstitution. Ce restaurant avait des fenêtres à petits carreaux, et des boiseries. La salle était vaste, les couleurs chaudes. Il donnait sur la même cour que l'Hôtel Crystal. On avait déjeuné à une table près d'une fenêtre. Il avait lu Le Monde en attendant les plats, les pages dépliées entre lui et moi.

Ma mère rentre du bureau. Elle s'effondre sur le canapé. Il nous propose de sortir dîner. Elle prépare un lit dans le salon.

On est allés au Continental. Ou au restaurant de l'Hôtel de la Paix, qui avait une volière. On entendait des chants d'oiseaux. Des oiseaux de petite taille, et de différentes couleurs. Les murs étaient bleu vif. Ils ont mangé des huîtres. Moi, du saumon fumé pour la première fois.

Le lendemain matin, le divan du salon n'était pas défait. Il y avait un bruit d'eau dans la salle de bains. Ma mère traversait la pièce. Elle s'est arrêtée, et m'a caressé la joue. J'ai pleuré.

— Ben, qu'est-ce qui se passe ?

— Comme les draps n'ont pas été défaits, ça me fait bizarre de voir que mon papa n'a pas dormi dans le divan. C'est rien. C'est bête. Excuse-moi.

— C'est pas facile, tout ça, pour toi...

— Non, c'est moi qui ai tort. J'ai tort de pleurer. Un papa et une maman qui dorment dans la même chambre, c'est normal, c'est tout à fait normal. Je suis contente, au contraire. C'est bien. C'est moi qui suis bête.

Elle a dit, en sortant :
— À ce soir. Promenez-vous bien. »

Copyright Christine ANGOT/Le voyage dans l’Est/Flammarion

Les chiffres de l’inceste en France

 « Massif, dévastateur et encore bien souvent tabou. Tel est l’inceste, aujourd’hui encore, dans notre société. Massif ? Bien qu’encore trop rares, les études sur le sujet montrent qu’entre 5 % et 10 % des Français ont été victimes de violences sexuelles durant leur enfance, qui se déroulent, dans 80 % des cas, au sein de la sphère familiale. Dans un sondage Ipsos réalisé en novembre 2020 pour l’association Face à l’inceste, un Français sur dix affirme en avoir été victime » 

(cf. Le Monde/Janvier 2021)

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