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L’écrivain-éditeur Charles Dantzig publie « Théories de Théories » (Grasset).
L’écrivain-éditeur Charles Dantzig publie « Théories de Théories » (Grasset).
©JOEL SAGET / AFP

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Charles Dantzig : « la littérature est une forme supérieure de l’art »

L’écrivain-éditeur Charles Dantzig publie « Théories de Théories » (Grasset), nous livrant sur un plateau son ressenti de l’époque et la mécanique de son imaginaire.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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« Une théorie (du grec theoria, « contempler, observer, examiner ») est un ensemble  de notions ou d'idées sur un sujet précis, induites par l'observation ou l'expérimentation »,  précisent les contributeurs de Wikipedia. L’écrivain, traducteur et éditeur Charles Dantzig publie « Théories de théories » (Grasset) : « Le mot théorie a deux sens en français, précise l’auteurdans les premières pages de son nouvel essai : « premièrement… Un ensemble d’idées et de notions à propos d’un sujet particulier, bien. Deuxièmement… une grande quantité, une succession d’êtres et de choses les unes derrière les autres, oui ! Si je dis : il y avait dans la cour de la ferme une théorie de chats, cela veut dire un grand nombre de chats avançait à la file. » Spécialiste de la liberté d’esprit, voire d’une certaine insolence toujours courtoise,l’écrivain -éditeur, champion de l’érudition littéraire nous offre « à la file », un foisonnement de pensées et une succession de visions, empreintes d’autant de sagesse que d’ironie. En fait, Charles Dantzig fait son autoportrait en creux : l’artiste et l’homme ici, ne font qu’un. Pour Charles Dantzig (ex enfant triste de la bonne ville de Tarbes), il s’agit en effet de contrer l’une des formes de la barbarie contemporaine, soit « l’ignorance agressive ». Dantzig le fait mine de rien, avec tact (l’un de ses mots préférés). Il y a, pour notre plaisir de lecteurs convertis à sa vision du monde, « la théorie du confinement » (voir extrait ci-dessous), celle « des fleurs coupées », « la théorie de la conversation » (pour que converser soit un plaisir partagé, « il faut être d’accord sur l’essentiel avec nos interlocuteurs»), la « théorie des préjugés » (« les clichés sont l’avant-garde des préjugés »), la théorie dite « de la nuit » (« certains livres manquent de nuit »), celle de de l’amour (« l’amoureux est pesant, l’aimé léger » : soit la théorie de la balançoire chez Barthes), la théorie « de la folie nécessaire de l’artiste » (voir l’exposition Goya au Musée de Lille, avec ces deux tableaux -culte de Francisco de Goya (1746-1828) : « Les Jeunes » et « les Vieilles », c’est-à-dire la théorie de Goya sur le temps. (Exposition Rmn - Grand Palais, Lille (15 octobre- 14 février) «Goya est un mythe. Ces deux toiles, Les Jeunes et Les Vieilles, sont des icônes. Que veut dire Goya en représentant ces jeunes madrilènes paradant devant des lavandières ? Qu’exprime-t-il à travers la caricature des vieilles femmes ? Ces deux chefs- d’œuvres n’ont pas révélé tous leurs secrets. Les Jeunes et les Vieilles de Goya suscitent autant de questions que de théories » ( www.pba-lille.fr#ExperienceGOYA @PBALille).

Dans « Théories de Théories » Charles Dantzig observe l’époque, la fragilité du désir, les fantaisies de l’humeur, les forces de l’esprit, la nécessité de l’art. Nos vies « plus ou moins hâtives », en somme.Toute l’action du livre se déroule en 24 heures. Les 24 heures d’un observateur brillant.

« Le tact est l'imagination de ce que peuventressentir les autres. Qu'il ressortisse de l'imaginationexplique qu'il soit si rare. On a du tactparce qu'on a du coeur », notait Dantzig dans « Encyclopédie capricieuse du tout et du rien » (Grasset/Le livre de poche/ 2009). La première fois que j’ai rencontré Dantzig, nous sommes restés seuls à table, une table dressée pour vingt personnes, qui se sont soudain levées tel un seul homme. C’était l’heure. L’heure terrible des obsèques d’un ami du Freustié en l’église Saint-Germain-des-Prés. Tous s’y rendaient donc. A sa demande, je demeurais au «France »  avec Christiane Teurlay- Freustié pour tenir compagnie à notre lauréat, Charles Dantzig, déstabilisé par le départ de presque tous ceux qui venaient de le distinguer. « Voisin de table, voisin de cœur »,  dit souvent Patrick Besson. Quelques jours plus tard, Charles Dantzig me téléphona pour m’annoncer qu’il allait m’adresser ses places pour «Rigoletto »- si j’aimais l’opéra, bien sûr - car au dernier moment, il était empêché. J’aimais l’opéra. Longtemps, d’ailleurs, j’ai été abonnée à Bastille. Je trouvais ce nouvel ami qui pressentait que j’aimais l’opéra plein de tact . Le tact, c’est la spécialité de Charles Dantzig, son mot de passe. Ce tact lui est resté, je puis en témoigner. Romancier (« Nos vies hâtives » (Grasset 2001/prix Freustié, donc, et prix Nimier),essayiste : (« Dictionnaire égoïste de la littérature française » et « Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale »/ Grasset 2005 et 2019/ : œuvres couronnées par cinq prix, dont le Prix Décembre et le Grand Prix de l’essai de l’Académie française), Charles Dantzig s’est imposé comme l’un de nos meilleurs contemporains. Sa passion pour la littérature, son esthétique intraitable, cette ironie qui le distingue en tous lieux font de ce dandy des arts et lettres une sorte d’Oscar Wilde à la française. Ce « tact » qu’il possède instinctivement et apprécie chez les autres, lui va « comme un gant » (lire sa « théorie des gants » : « Pourquoi ne perd-on jamais deux gants ? »). Dantzig incarne une certaine forme de délicatesse. Je me souviens de ce cocktail au Lutétia qui célébrait sa victoire au Prix Décembre 2OO5 pour son « Dictionnaire amoureux de la littérature française » (Grasset/Le livre de poche), salué par la critique nationale et internationale. Charles Dantzig m’accueillit avec un plaisir qui n’était pas feint. Depuis, nous sommes restés « voisins de table » au sens où l’entend Patrick Besson, car après avoir été lauréat du Freustié 2001, Dantzig est devenu l’un de nos meilleurs jurés. Le plus exigeant, celui qui propose les meilleurs livres. « Qui n'aime pas la beauté en tout ne l'aime en rien, qui n'a pas toujours besoin de l'art n'en a jamais besoin», disait Wilde. Éditeur, Dantzig dirige chez Grasset la collection des « Cahiers Rouges »,  fondée jadis et naguère par un autre gentleman de l’édition : Jean-Claude Fasquelle. (1930-2021).« En 1983, Jean-Claude Fasquelle, président des éditions Grasset-dirigées aujourd’hui par Olivier Nora- crée les « Cahiers Rouges », collection de « semi-poche »  pour faire revivre les « classiques » de la maison : Jean Cocteau, Fitzgerald, Oscar WildeJean Giono, Vladimir Nabokov,Paul Morand et Bernard Frank,entre autres.

Poète(« Les nageurs », « Démocratie des Bords de mer » (Grasset 2010 et 2018), Charles Dantzig a publié de nombreux essais tels « Pourquoi Lire » (Prix Jean Giono 2010), et le « Traité des gestes » (Grasset/Le Livre de Poche). Amateur d’art, l’auteur est très sensible à la peinture du Greco ainsi qu’à l’art de Francis Bacon (voir notre second extrait).

« Il n’y a qu’un seul péché : la bêtise »,disait Wilde. Par delà la mort, Charles Dantzig semble parfois s’entretenir avec lui.Par exemple : «  Dans un roman, il faut des scènes qui ne servent à rien. » Et encore ceci, au sujet des arts  et lettres : «  La notion d’amusement est très importante en art car la création, à un moment ou un autre, c’est joyeux ! » Avec « Théories de théories » plus encore que dans ses fameuses « listes » (cf.« Liste des objets sinistres : Les napperons. Les pendules. Les chapelets. Les vaisseliers. Les planches à découper », etc.), l’auteur livre l’abécédaire de ses passions et détestations littéraires, la littérature étant sa vie. « La narration me rebute jusqu’en peinture ; il me faut de l’art réfléchissant à ce qu’il est (…) Mes formes ! »Charles Dantzig aime le roman qui s’interroge sur lui-même(le style, la construction), la toile qui questionne ses couleurs. Non seulement fait-il preuve d’une subtilité jamais prise en défaut, mais il livre son imaginaire sur un plateau. «  Il pleuvait, c’était Londres, je broyais du rose ».Et encore : « On ne peut jamais définir quelqu’un de bien par un seul mot. Pas même en disant c’est quelqu’un de bien.La vie est moirée, malgré le langage. »

Une littérature du tact .La délicatesse a de l’avenir.

Extrait 1 : Théorie du confinement

« Limitations de la liberté́ de circuler, humiliants papiers d’identité́ à montrer à la police pour sortir, médecins de télévision se prenant pour le maréchal Foch, gronderies des ministres qui remplaçaient la politique par la morale, la France pendant les confinements de 2020 fut réduite à l’état de garderie.

En France, quand un politicien ne sait pas quoi faire, il interdit. Extase sous ces confinements où, pendant des mois, des mois et des mois, le pays a été gouverné dans une semi‐dictature. Plus de Conseil des ministres, décisions prises par le président de la République, le Premier ministre et quelques ministres dans des conseils de Défense normalement réservés aux affaires militaires sans aucun contrôle, un état d’urgence sanitaire étant indéfiniment reconduit, l’Assemblée nationale s’étant mise dans une vacance qui n’était pas prévue par son règlement et les corps constitués s’étant empressés d’approuver tout ce que le gouvernement avait demandé, tel le Conseil d’État entérinant une circulaire de la ministre de la Justice prolongeant la détention provisoire (il faut une loi), avant de se précipiter courageusement dans leurs maisons de campagne pour fuir la contagion. La population sidérée approuvait les restrictions de liberté, que les premières à mettre en œuvre étaient les institutions, bien plus dangereuses en période de crise que les individus. Les Français se ruaient vers la servitude. C’est là que j’ai compris comment Pétain avait obtenu les pleins pouvoirs en quelques semaines. Ah comme ils étaient contents, ces gouvernants de partout qui ne détenaient plus de pouvoir sur grand‐chose, d’avoir la Santé pour devenir chefs ! Délices de sadisme ! Prohibitions ! Gronderies ! Sermons ! Menaces ! On semblait ne plus vouloir de démocratie, chacun, par commodité ou par peur, préférant un système électoral républicain d’où les contre‐pouvoirs avaient été chassés. Nous vivions la conséquence de l’intoxication d’un pays entier, depuis 2001, aux mots « sécurité » et « protection ».

Avait‐on jamais confiné la France entière ? Les quarantaines des épidémies de peste bubonique au XIVe et au xve siècles étaient circonscrites. Au reste, avec la faiblesse des forces de police à cette époque et la dilatation de l’État, les Français se seraient révoltés. Dans six cents ans, à moins que l’on ne soit parvenu à l’État totalitaire mondial, on regardera avec désolation et mépris la peuplade arriérée que nous avons été en 2020 ».

Extrait 2 : Théories du génie en peinture : Le Greco, Francis Bacon

Quand la plupart des peintres se trouvent très vite, le Greco s’est lentement extirpé de la banalité́. Il n’y a pas de Manet, de Bacon, de Tintoret quelconque ; mais Greco, tant de hideurs et si longtemps ! Sa mauvaise humeur aigre, sans rapport avec l’irritabilité́ du Bernin, venait sans doute de l’envie et de la peine à̀ arriver à̀ l’expression de ce qu’il portait. Seul un cœur pareil pouvait concevoir l’idée extraordinaire de faire saint Paul chauve et la barbe mal peignée : le fanatique. Il n’est pas sûr que le Greco l’ait pensé ainsi ; il a donné́ à saint Paul quelque chose qui lui paraissait estimable et à quoi il ne devait pas donner ce nom de fanatisme. Après ses icônes standard fabriquées en Grèce, il ne comprend pas ce qui se passe une fois arrivé à Venise. Venise ! Le village du Titien ! Il continue à̀ peindre sur bois. À Rome il ne comprend toujours pas, même si, de‐ci, de-là̀, dans des coins, éclosent des personnages qui sont presque du grand Greco. Et puis, Tolède. Le génie. Il se pourrait que laforme même de la ville, sur une colline, son alcazar tout en haut, ait éveillé́ en lui la forme montante qui est son mouvement intime. Dans l’Adoration du nom de Jésus, des personnages surgissent, différents de ceux qu’il peignait jusque‐là, comme en fumée, celle‐ci matérialisant le vent qu’il a enfin découvert en lui. Dans le Christ en croix, il est là. Il a mis quarante ans !

Si ces corps du Greco pareils à de la fumée sont tordus, c’est parce qu’il ne peut exprimer sa sexualité, comme Caravage torture les siens ou Michel‐Ange les fait se tordre et batailler ; toute chose n’ayant pas les mêmes causes, Vinci est très tranquille. (Son déplaisant flegme.) Cette torsion fumigène et venteuse des corps est aussi celle de Francis Bacon.

Parfois, en vieillissant, une folie se libère dans l’artiste, qui devient alors vraiment grand. Fi, les règles, fi, les formats, fi le regardable le lisible l’audible ! Toutes ces choses ne contraignent que si l’on croit qu’elles existent, elles n’existent pas, je m’envole, le spectateur lecteur auditeur aussi. Les naïfs qui croyaient au beau en découvrent un nouveau qu’ils qualifient de laid. Il n’y a pas de plus grand Greco que quand il peint jusqu’à̀ l’année de sa mort L’Ouverture du cinquième sceau. Un papillon s’envole.

Dans l’œuvre extraordinaire de Francis Bacon, deux caractéristiques me frappent plus que l’intensité de sa peinture. Il a d’abord l’idée des triptyques, qui lui per‐ mettent des mises en forme tout en variations. Sauf à la fin de sa vie où il use de couleurs jolies, presque décoratives, des orange en particulier, il use d’une gamme de rouges éteints allant du rose au lie‐de‐vin qui lui per‐ mettent, placés qu’ils sont en fond, de faire saillir ses personnages malgré́ leurs vêtements tristes, costumes gris, imperméables mastic. Tout le contraire de Manet, Zurbarán, Vélasquez (qu’il aimait), plaçant des personnages en costumes éclatants sur des fonds olive ou bruns. Faites le contraire de ce qui semble la raison (mais pas pour cela), vous atteindrez à la singularité (qui ne suffit pas). De plus, de plus, écoutez‐moi, on ne vous l’a jamais dit, Francis Bacon est un grand moqueur. Ce n’est pas tant d’Irlande, il y est né mais de parents anglais, que pourrait provenir un humour sarcastique de vaincu, il a mieux que de l’humour, cette fente d’escrime sociale : un comique qui renverse les formes en rugissant. Et cela c’est son apport. La torsion, la liquéfaction des corps, frappante, admirable, en fait un frère du Greco (ceci permet à son tour de se rappeler combien le Greco était douloureux), quoiqu’il soit plus proche de Goya. Ça criaille, mais ça raille. Le tableau du pape en cage, n’est‐ce pas. Quelle douleur ! Quel pamphlet !

Charles Dantzig/ « Théories de théories »/Grasset/410 pages

« Les Jeunes » vues par GOYA

(Palais des Beaux- arts de Lille/14 octobre)

« Les Vieilles » vues par GOYA

(Palais des Beaux- arts de Lille/14 octobre)

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