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Vladimir Poutine et son ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, lors d'une cérémonie officielle.
Vladimir Poutine et son ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, lors d'une cérémonie officielle.
©Kirill KUDRYAVTSEV / POOL / AFP

Divisions

Cette guerre souterraine entre factions qui semble s’ouvrir au sommet du pouvoir en Russie

Les luttes intestines se multiplient dans l'ombre de Vladimir Poutine. Le chef de l’organisation paramilitaire Wagner, Evgueni Prigojine, a critiqué le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou. L’un des propagandistes de Prigojine, Alexey Slobodenyuk, a été arrêté par les services spéciaux de la Garde nationale proche de Poutine.

Viatcheslav  Avioutskii

Viatcheslav Avioutskii

Viatcheslav Avioutskii est professeur à l'ESSCA.

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Atlantico : Alors que la Russie est dans une situation militaire difficile en Ukraine et a décrété la mobilisation partielle, une guerre souterraine semble s’ouvrir au sommet de l'État. Qu'en savons-nous exactement ?

Viatcheslav Avioutskii : Les « kremlinologues » parlent souvent de la « guerre des tours ». On fait référence ici aux tours du Kremlin : l’armée, le FSB, la police … Il est vrai qu’aujourd’hui, il y a une sorte de règlement de comptes en réaction à la violente série de défaites sur le front ukrainien. Cette guerre des tours, ou des clans, s’est réactivée dans le but de trouver un responsable aux revers militaires russes. Par exemple, nous avons pu assister à des réactions assez violentes de la part de Ramzan Kadyrov ou de Evgueni Prigojine, qui critiquent Sergueï Choïgou, le ministre de la Défense.  

Il y a aujourd’hui deux ou trois clans autour de Poutine. L’armée, le FSB et des électrons libres plus ou moins autonomes mais tout aussi importants. Il y a donc Prigojine, chef du groupe de sécurité privée Wagner, ou bien sûr Kadyrov, qui dirige les combattants tchétchènes, bien qu’ils soient rattachés à la Rosgvardia, la Garde Nationale russe.  

Il y a quelques jours, Kadyrov a tenu un général Alexandre Lapine, et à travers lui Sergueï Choïgou comme responsable des revers russes en Ukraine. Il a d’ailleurs été promu au rang de colonel-général,le troisième grade de commandement le plus élevé dans la hiérarchie militaire russe,  et profiterait du soutien de Vladimir Poutine. Encore un signe des tensions qui existent au sommet de l’État russe.  

Depuis le conflit ukrainien, le pouvoir du FSB s’est renforcé, notamment vis-à-vis de l’armée. Si les choses continuent de cette manière, le FSB pourrait prendre le dessus, ce qui créerait un certain verrouillage idéologique en Russie puisque c'est le FSB qui pousse le plus Poutine vers une réelle rupture avec l’Occident. C'est aussi le FSB qui a orchestré un anéantissement de toute opposition politique, sous le prétexte de la lutte contre la cinquième colonne.  

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La « guerre froide » qui semble avoir lieu au sommet de l’État russe est-elle en train de basculer en conflit ouvert ? 

Je ne pense pas, du moins pas pour le moment. Si Vladimir Poutine a commis de nombreuses erreurs, il est aussi connu pour être un fin tacticien et sait parfaitement gérer les différents clans. Lors de sa prise de pouvoir en 2000, il y avait au moins cinq clans : la Famille (proches de Eltsine), les oligarques, les gouverneurs régionaux, le FSB et les libéraux. Progressivement, il les a tous mis au pas, jouant les uns contre les autres.  

Actuellement, il faut trouver un responsable aux revers russes sur le terrain. Sergueï Choïgou, qui a commencé sa carrière dans le civil, est la cible parfaite. Son limogeage pourrait être une solution pour Poutine. Mais s’il était limogé, qui pourrait le remplacer ? Il n’y a pas de successeur naturel, ce qui met Poutine dans l’embarras. 

Evgueni Prigojine, connu sous le nom de « cuisinier de Poutine » et proche du chef du Kremlin, utilise-t-il Wagner pour mettre en scène des vidéos visant à affaiblir Choïgou ? Comment expliquer cette situation

En Ukraine, nous avons clairement vu que l’armée russe n’est pas aussi puissante qu’on le croyait. Elle a de nombreux problèmes structurels : elle est mal organisée, mal gouvernée, mal approvisionnée, pas assez flexible … En même temps, Vladimir Poutine utilise Wagner pour remplacer partiellement l’armée qui semble échouer sur de nombreux points. D’ailleurs, la société militaire privée est située au seul endroit du front, dans le secteur de Bakhmout dans l'Oblast de Donetsk, où la Russie arrive à gagner un peu de territoire et où malgré la contre-offensive ukrainienne dans les régions de Kharkiv et Odessa l'offensive russe semble se poursuivre. Wagner, qui a sa propre artillerie, sa propre aviation, a également largement contribué à la chute de Severodonetsk et de Lougansk. La société dispose de fonds importants et peut même recruter des prisonniers. En somme, elle dispose de nombreux avantages par rapport à l'armée russe qui est complètement démotivée. 

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Ndlr : Fait intéressant, à Moscou, la police a arrêté un employé du groupe de médias de Evgueni Prigojne, Alexey Slobodenyuk, qui gère un réseau de chaînes Telegram connues pour avoir attaqué Choïgou, Volodine et d'autres. Une guerre intense parmi l'élite russe est bien une réalité à ce stade.

Si Prigojine utilise Wagner pour mettre en scène des vidéos visant à saper Choïgou, alors Poutine a vraiment perdu le contrôle de la situation.

Le propagandiste de Prigojine, Alexey Slobodenyuk qui a attaqué Choïgu en ligne a été arrêté à Moscou par l'unité SOBR Rosgvardia spetsnaz. Les SOBR sont très fidèles à Vladimir Poutine. Le fait que cette arrestation n'ait pas été effectuée par le FSB, comme on pouvait s'y attendre, est révélateur d'une lutte de pouvoir interne et d'une méfiance. Slobodenyuk a géré une douzaine de chaînes Telegram pour Prigozhin, dont "Release the Kraken" (282 000 abonnés) et "Scanner" (150 000 abonnés), un projet "anti-corruption" qui a ouvertement appelé au meurtre de Lavrov, Peskov, Volodin et d'autres.

Qu’est ce que cette guerre des clans signifie pour Vladimir Poutine ? A-t-il peur d’une révolution de palais ? Souhaite-t-il écarter tout fauteur de troubles pour mieux régner ?

On parle souvent d’un coup d’État orchestré par un proche de Poutine et son remplacement par quelqu’un de plus modéré, qui va arrêter la guerre. À l’heure actuelle, je ne vois pas un renversement de Poutine car la guerre au sein de l’État n’est pas menée contre Poutine mais entre les différents clans. Comme je l’expliquais précédemment, le plus puissant est le FSB, dont l’idéologie est encore plus extrême que celle de Poutine. 

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L’erreur tactique de Poutine

Poutine, en grand tacticien, a toujours été au milieu de cette guerre des clans. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il a été désigné successeur de Boris Eltsine et ce qui lui a permis de se faire élire Président de la Fédération de Russie. Il a toujours joué sur les contradictions entre les clans, et c’est pour cela qu’il a promu Ramzan Kadyrov. La révolution de palais ayant pu être orchestrée par l’armée, Poutine pourrait vouloir affaiblir Sergeï Choïgou. Je pense que Poutine s’inquiète, mais il est entouré par des fidèles et a des relations de très longue durée, des gens qu’il connaît depuis 35 ou 40 ans. Par exemple, on retrouve aux postes clefs de l'administration russe des hommes et des femmes qu'il connait depuis le début des années 1990 lorsqu'il travaillait avec Sobtchak à la mairie de Saint-Pétersbourg. En cas de révolte des généraux, cette garde rapprochée pourrait l’aider. Si Poutine souhaite se séparer d’un de ses proches, il lui trouvera un petit poste éloigné, loin du pouvoir. Il s'agit des méthodes très soft de gouverner son entourage le plus proche. On est loin de l'époque de Staline lorsque des hauts responsables étaient jugés sommairement et exécutés très fréquemment. Certains opposants peuvent aussi être envoyés en prison et le fait de critiquer ouvertement Poutine peut être qualifié de haute trahison.  

Ces rivalités sont-elles le signe que le sommet de l'Etat, parmi les soutiens de Poutine, est en train de se déchirer ?

Le pouvoir personnel de Vladimir Poutine est pour l’instant immuable. Cependant, toute la structure qui existe actuellement et les relations entre les clans pourrait s’ébranler. Si la hiérarchie militaire, étatique et administrative s’effondre, alors la Russie connaîtra une terrible crise politique. Cela pourrait perturber la société et l’effort de guerre mais cette crise, si elle arrive, ne signera pas forcément la fin du règne de Poutine.

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