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Cette guerre des générations qui vient
©Chris Delmas / AFP

Division générationnelle

Cette guerre des générations qui vient

Aux Etats-Unis, les démocrates sont en train de devenir rapidement le parti des jeunes, tandis que les républicains s'appuient de plus en plus sur les retraités, en particulier la génération silencieuse (née avant 1945).

Anne Deysine

Anne Deysine

Anne Deysine est juriste (Paris II) et américaniste. Spécialiste des questions politiques et juridiques aux Etats-Unis, elle est professeur à l'université Paris-Ouest Nanterre. Enseignant aussi à l'étranger, elle intervient régulièrement sur les ondes d'Europe 1, RFI, France 24, LCI... Auteur de plusieurs ouvrages, dont "La Cour suprême des Etats-Unis" aux éditions Dalloz, ses travaux sont consultables sur son site Internet : deysine.com.

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Serge Guérin

Serge Guérin

Serge Guérin est professeur au Groupe INSEEC, où il dirige le MSc Directeur des établissements de santé. Il est l’auteur d'une vingtaine d'ouvrages dont La nouvelle société des seniors (Michalon 2011), La solidarité ça existe... et en plus ça rapporte ! (Michalon, 2013) et Silver Génération. 10 idées fausses à combattre sur les seniors (Michalon, 2015). Il vient de publier La guerre des générations aura-t-elle lieu? (Calmann-Levy, 2017).

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Atlantico : D'après une étude publiée par Niall Ferguson et Eyck Freymann, une large majorité de jeunes électeurs américains soutient des politiques économiques qu'on pourrait qualifier de "socialistes". Est-ce surprenant ?

Anne Deysine : Oui certains démocrates comme AOC aiment à se qualifier de « socialistes » mais leur la vision est celle d’un État providence protecteur à l’opposé de la vision conservatrice de l’opposition à tout État qui coûte trop cher et qui redistribue (toujours trop). Le point commun de cette génération bien représentée par AOC dont les positions reflètent celles de cette génération, c’est un État qui s’oppose aux entreprises et à leur position dominante sur l’économie et qui garantit un certain nombre de droits : une protection médicale et un droit à l’éducation.

Une des caractéristiques de ces jeunes qui sont allés à l’université est qu’ils croulent sous les dettes et ne parviennent pas à les rembourser. Quand ils ne se mettent pas en faillite, les dettes les empêchent d’accéder à la propriété. Ce n’est pas une coïncidence si ce qui a fait le succès de Bernie S, c'est sa proposition d’un enseignement supérieur gratuit et pas seulement ses attaques contre les lobbys et les politiques à la solde des entreprises et des lobbys. Mais en répétant ses attaques, il les a portées sur le devant de la scène et a augmenté la prise de conscience que les États-Unis sont devenus une ploutocratie.

Entre une population qui sera majoritaire dans dix ans mais qui vote peu (génération Z, les Millennials) et une autre qui se mobilise mais n'incarne pas l'avenir du pays (les baby-boomers, la génération silencieuse), dans quelles générations les partis politiques ont-ils intérêt à investir ?

Anne Deysine : Compte tenu de leur cœur de cible, les démocrates doivent conquérir les jeunes et les minorités, deux catégories qui se recoupent. Alors que les plus de 70 ans sont blancs en majorité, la proportion parmi les deux générations est d’à peine plus de 50 %.

Mais les démocrates doivent prêter attention aux priorités de cette jeune génération, en particulier la couverture médicale et le combat anti armes à feu. La mobilisation de près de 2 millions de personnes pour la grande marche de Parkland après la tuerie en Floride est le signe que ces jeunes ont leurs priorités et le parti devra suivre.

Les républicains peuvent s’accrocher aux retraités mais à terme ceux-ci vont mourir, cela donc semble donc une stratégie vouée à l’échec.

Serge Guérin : À propos du Brexit, on pense souvent que les vieux ont voté pour sortir tandis que les jeunes ont voté pour rester. C'est faux : les jeunes n'ont pas voté pour rester, ils ne sont pas allés voter. C'est davantage une division géographique entre centre et périphérie qu'une division générationnelle. Dans les grandes villes, qu'on soit jeune ou vieux, on vote pour l'intégration : c'est donc plus une question sociale et culturelle. Voilà pourquoi il n'y a pas de guerre des générations. Bien-sûr que la question générationnelle existe, mais elle est très minoritaire par rapport à la question sociale, culturelle, c'est-à-dire religieuse.

Ce qui est intéressant, c'est que tous les hommes politiques ont un discours destiné aux jeunes, alors que ce sont les personnes âgées qui font tenir le système. C'est d'ailleurs pour ça que, juste avant les européennes, le président Macron s'est adressé explicitement aux seniors : ils sont de plus en plus présents dans le corps électoral et en moyenne votent 15 points de plus que les autres. Si les partis politiques souhaitent réintégrer d'une manière ou d'une autre la question générationnelle, il faut qu'ils déterminent comment inventer un système politique où les personnes peuvent participer. Aujourd'hui, l'adhésion à un parti politique est globalement très faible parce que ce que cela rapporte intellectuellement faible, contrairement à ce que représentait un parti par le passé. Les partis doivent déterminer comment réintroduire une forme de contribution à la collectivité et à la personne, afin que l'engagement politique fasse partie du cursus honorum de chacun. Toutes les générations confondues ont une exigence de pragmatisme et d'utilité dans leur engagement politique.

Sur quelles autres divisions propres à la société américaine (sociales, raciales, religieuses etc.) la fracture générationnelle repose-t-elle ? Quelles seront les majorités et les minorités qui se partageront le débat public aux Etats-Unis dans la décennie à venir ?

Anne Deysine : Deux groupes sont en croissance rapide, les jeunes et ceux qui ne sont pas blancs, les deux groupes se recoupant partiellement.

Lorsque l’on regarde la campagne de 2018 et le résultat des élections, on constate que ce sont elles/eux qui ont joué un rôle majeur, qui sont parfois parvenues à emporter la primaire démocrate contre un élu de longue date, trop centriste ou trop à la solde des intérêts spéciaux (ce n’est pas une exclusivité des républicains). Et compte-tenu du découpage électoral partisan, une fois qu’un candidat a remporté les élections primaires, s’il est de la bonne couleur pour la circonscription, il ou elle est certain(e) de gagner les élections générales.

Les républicains vont continuer de jouer sur la peur du grand remplacement car les blancs représentent une proportion déclinante de la population. Il sort minoritaires entre 2040 et 2050.

Une génération se définit non seulement par une année de naissance, mais aussi par la principale expérience historique que ses membres ont partagée. De ce point de vue, qu'est-ce qui oppose aujourd'hui les baby-boomers (nés entre 1946 et 1964), la génération X (nés entre 1965 et 1980), les Millennials (nés entre 1981 et 1996) et la génération Z (nés après 1996) ?

Serge Guérin : Il n'y a plus de réelles oppositions entre les générations, parce que depuis mai 68 il n'y a pas eu de moments historiques particuliers pour fédérer certaines générations et en opposer d'autres. La génération de 14 est une vraie génération : il n'y a pas de comparaison possible avec celles qui suivent. Mais aujourd'hui, toutes les générations sont touchées par le chômage, les séparations, les divorces et sont toutes concernées d'une manière ou d'une autre par les questions autour du numérique. Si l'on prend par exemple la question de la retraite : lorsque Macron a cru bon d'augmenter la CSG pour soutenir les actifs, les jeunes ne sont pas entrés dans la guerre des générations que le gouvernement souhaitait inventer. Il y a plutôt une alliance entre les générations aujourd'hui, et une compréhension bien meilleure entre les générations par rapport aux années précédentes. Quelqu'un de vingt ans peut avoir du mal à trouver un travail, quelqu'un de cinquante ans du mal à le garder : les générations ont, en quelque sorte, un destin commun. En termes de sensibilités politiques, on pense généralement que les jeunes sont à gauche tandis que les personnes âgées sont davantage à droite : c'est faux. J'ai écrit avec Christophe Guilly qui montrait justement que dans les classes populaires ce sont les jeunes qui votent le plus à l'extrême-droite et les plus âgés qui freinent le mouvement. Contrairement à toutes les présentations, les plus âgés sont souvent les plus modérés.

Pourquoi la division générationnelle, qui est de plus en plus déterminante dans la politique américaine, n'a-t-elle pas cette importance en France ? Risque-t-elle d'occuper un rôle central dans les années à venir ?

Serge Guérin : C'est sans doute prétentieux, mais peut-être a-t-on encore de quoi espérer de la France. Un des leviers de transformation et d'évolution d'un pays est justement sa solidarité intergénérationnelle. Parmi les grands mythes de mixité sociale ou interculturelle, le seul qui a un corps réel c'est la question générationnelle parce qu'elle est vécue par tout le monde. Anthropologiquement, il y a une différence forte entre la France et les Etats-Unis sur ce sujet. La pertinence électorale d'une stratégie aussi exclusive reste néanmoins à prouver, même si les Etats-Unis ont une démographie un peu différente, du fait de l'immigration. Opposer les générations n'est pas une stratégie politique viable : Macron n'y est pas parvenu en France, parce que la jeune génération n'est pas cliente de cela. Les partis politiques s'en sortiront en faisant travailler les programmes par les adhérents et les cercles concentriques.

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