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Nos économistes sont-ils myopes ?
Nos économistes sont-ils myopes ?
©Reuters

C’est grave docteur ?

Cette étrange myopie qui pousse nos économistes à s’inquiéter constamment de la déflation au Japon sans jamais voir celle qui nous pend au nez

Plus de deux ans après la mise en place des grandes réformes économiques par le Premier ministre Shinzō Abe, le Japon retombe dans la déflation. La gravité de la situation économique est cependant à mesurer. La deuxième étape de la politique des abenomics est attendue fin octobre.

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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Pour la première fois depuis avril 2013, le Japon retombe dans la déflation. Comment analyser cette situation ? Dans quelle mesure la politique de grandes réformes économiques entamée début 2013 par le premier ministre Shinzo Abe, les abenomics, et le quantitative easing sont-ils responsables ?

Matthieu Mucherie : Le Japon ne retombe pas dans la déflation. Il faut arrêter de faire une homologie sauvage entre l’inflation/déflation et la mesure du phénomène (les indices de prix du type CPI ou CPI core) ; nous devrions le savoir en zone euro où cette erreur nous a tant coûté en 2008 et en 2011 par exemple. On peut parfaitement être en déflation intense et avoir deux années de suite une inflation CPI à 3%/an : l’Espagne l’a prouvé, sous le regard béat de nos officiels. On se focalise sur des prix à la consommation, victimes de nombreux biais statistiques, pétroliers et fiscaux, et on oublie trop souvent les prix des actifs (maisons, actions) et d’autres paramètres clés pour l’économie présente et future (les prix à la production, la masse monétaire, les taux de changes).

Les prix sont quasi-nuls au Japon sur 12 mois glissants ? Oui c’est vrai, mais… c’est aussi vrai aux Etats-Unis, en zone euro, en Chine, au Royaume-Uni, un peu partout sur cette planète en dehors du Venezuela. Doit-on en conclure à une déflation mondiale ? Pourquoi pas, les tendances monétaires depuis 7 ans vont dans ce sens, avec moins de création monétaire par le secteur privé (voire d’authentiques destructions quand les agents se désendettent ou font faillite) et 10 trillions d’achats d’actifs par les banques centrales qui ne compensent qu’imparfaitement cette réalité et les anticipations baissières qu’elle engendre. Après tout, le CAC40 n’est plus à 6500 points, les prix immobiliers ont baissé dans de nombreux coins de l’Occident, et plus personne ne table sur des taux longs allemands à 4 ou 5% ; et certains commencent même à dire que les cibles d’inflation à 2%/an sont inatteignables (cela fait 7 ans que la FED se situe en dessous et… elle parle malgré tout de monter ses taux !!), et d’autres achètent des taux nominaux négatifs sur des maturités longues : si ce n’est pas la déflation qui rentre dans les esprits (après être rentré dans les systèmes productifs et les logiciels monétaires), cela y ressemble. Mais, au Japon, la déflation avait commencé en 1990, pas en 2008, et il se trouve que, depuis 3 ans, le problème est enfin traité. Qu’on en juge :

1/ doublement de la base monétaire, chute salutaire du Yen, amélioration des perspectives de PIB nominal. Les anticipations d’inflation ne sont certes pas ancrées à 2%, mais elles ne sont plus négatives, c’est déjà ça.

2/ redressement très net de l’investissement productif (ce n’est pas comme en zone euro, où on nous parle de reprise mais sans aucun retour de l’investissement productif, bravo le concept).

3/ amélioration sensible de la profitabilité des entreprises, et doublement du Nikkei (en lien avec le point n°2). Contester les Abenomics, c’est donc sortir du cadre analytique des marchés efficients ; pourquoi pas, mais qu’on m’explique alors comment berner pendant trois ans les nombreux opérateurs d’un marché qui est le 3e au monde par sa taille (quatre fois la capitalisation totale du Shanghai composite).    

4/ poursuite de la baisse du chômage, début de mieux sur les salaires après des années d’atonie. Et même un début de mieux sur des indicateurs plus structurels comme la participation des femmes au marché du travail. 

Peut-on espérer mieux en moins de 3 ans dans un pays vieillissant et le tout dans un contexte de désinflation mondiale et de ralentissement chinois ?? Que ce serait-il passé sans le QE ? Qu’elle était l’alternative des détracteurs du QE japonais pour sortir de la déflation ? Faire un don à la FIFA ? Au fond ces gens qui critiquent les Abenomics sont pitoyables, mesquins et grotesques. Ils ne proposent rien, se servent de la moindre contrariété pour faire l’éloge de l’inaction, et en fait ils sont pires que les pires tétrarques de la Bundesbank. Ce sont les mêmes qui hurlaient au feu en plein déluge en 1931 comme en 2009, ce sont les mêmes qui critiquaient la Hongrie quand elle commença à baisser ses taux à 6% fin 2011, ou qui critiquent en zone euro et aux USA l’idée de cibler le PIB nominal plutôt que de vieux indices de prix à la conso. 

   

Les dernières décisions de la FED de reporter une hausse des taux d’intérêt a-t-elle un impact ?

Impact indirect, le Japon n’est pas le pays le plus affecté par les USA et par le dollar. C’est un pays relativement fermé, où la déflation n’est pas un produit d’importation et où la FED ne crée plus des remous comme dans les années 80. Impact plutôt positif, au demeurant, car éviter ou reporter une erreur est toujours positif pour l’Amérique et pour le monde, y compris à la marge pour le Japon. La hausse des taux de la FED aiderait à la baisse du Yen mais elle déprimerait encore les marchés et les échanges internationaux déjà ralentis par la pénurie de dollars : ce n’est dans l’intérêt de personne, ni des brésiliens ou des turcs endettés en USD, ni des japonais, ni des américains eux-mêmes dans un contexte d’inflation inexistante.    

La NASA vient de découvrir de l’eau sur Mars. Peut-être devrait-elle envoyer une sonde vers la FED pour savoir s’il y reste des traces de vie intelligente. Un robot Curiosity analyserait des échantillons des discours de Yellen et de Fischer pour y trouver des fragments de contact avec le monde réel, c’est-à-dire avec les réalités désinflationnistes de l’Amérique et du monde ; mais il n’est pas sûr que le test soit positif, ou plutôt il changerait tous les trois jours, au gré de l’humeur du Comité (ils appellent cela la « data dependence », en fait un vecteur de volatilité). Il ne reste plus qu’à prier ; et même là ce n’est pas gagné : à chaque fois que le pape visite les USA, la bourse chute, alors à qui se fier, je vous le demande ?

Peut-on espérer que l’annonce de la deuxième phase des Abenomics relance l’économie à court/moyen/long terme ?

On attend la décision de la Banque du Japon le 30 octobre, comme chaque année. En cas de nouveau souffle pour la détente monétaire, le Yen repartira vers le bas, le Nikkei repartira vers le haut, les anticipations d’inflation et le PIB nominal seront stimulés, probablement pas au point de provoquer un choc de +20% de PIB nominal comme l’a claironné Abe il y a quelques jours mais de quoi compenser pour quelques mois les basses eaux de la croissance mondiale, et le choc à venir sur la TVA en avril (quelle idée loufoque de pénaliser une nouvelle fois l’expérience de reflation via des hausses d’impôts), et peut-être de quoi préparer les élections parlementaires de juillet. Les critiques continueront de critiquer sans rien proposer d’autre que de vagues réformes structurelles qu’ils conseillent à tout le monde sauf à eux-mêmes (ce sont souvent de vieux profs qui n’ont jamais envoyé un CV de toute leur vie et qui seraient les premières victimes d’un marché plus flexible) ; mais bon, ça ira.

Dans le cas contraire, on peut s’asseoir sur l’objectif japonais des 2% d’inflation, et à l’échelle globale on peut s’asseoir sur l’un des derniers moteurs de la création monétaire pour 2016. La balle serait alors encore plus dans le camp de la BCE, qui devra de toute façon préciser/amplifier/élargir son QE, « normalement » dès décembre prochain au moment où elle révisera encore vers le bas ses prévisions trafiquées d’inflation. Dans le cas contraire, abandonnez l’idée de passer un hiver sympa et serein. Et c’est d’ailleurs pourquoi les marchés sont assez tendus depuis quelques semaines…

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