Ces vraies plaies du capitalisme dont la gauche de la gauche (et les autres) feraient mieux de se préoccuper plutôt que d'ânonner sur les soi-disant cadeaux faits aux entreprises | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
France
"La concurrence abusive n’existe pas."
"La concurrence abusive n’existe pas."
©Reuters

Inculture économique

Ces vraies plaies du capitalisme dont la gauche de la gauche (et les autres) feraient mieux de se préoccuper plutôt que d'ânonner sur les soi-disant cadeaux faits aux entreprises

Etat des lieux en sept points des véritables problèmes du capitalisme à mettre sur la table.

1. L'obsession des 15% de rentabilité et du court terme

Gaspard Koenig : La fameuse “obsession des 15%” fait partie de ces mythes qu’il faut déconstruire de toute urgence. Les économistes Augustin Landier et David Thesmar ont montré de manière très claire dans leurs ouvrages combien cet idée du “court-termisme” des investisseurs est une fiction idéologique qui ne résiste pas à l’analyse des chiffres, ni à l’expérience du monde extrêmement varié des fonds d’investissement. S’il y a un problème de court-termisme dans l’économie, il est bien plutôt du côté des managers, dont les stock-options sont directement liées à la valeur actionnariale de l’entreprise. Enfin, on peut soulever la question non pas du long terme mais du “très long terme” (plus de trente ans), notamment pour tout ce qui concerne l’innovation et l’environnement : de ce point de vue et de ce point de vue seulement, l’intervention de l’État peut être justifiée.

Alexandre Delaigue : Ce chiffre fait partie de quelque chose qui relève de la mythologie. Il a été sorti à une époque mais qui ne correspond pas à la pratique. En pratique, le rendement attendu par les entreprises n'est pas du tout de ce niveau-là. Néanmoins, il y a tout de même un phénomène clair : il existe une demande de rendement. Le dernier ouvrage de Thomas Piketty décrit assez bien la demande de la part des marchés de capitaux pour un rendement du capital supérieur à celui de la croissance. Ce qui signifie que les gens qui ont du capital vont, progressivement grâce à l'héritage, toucher beaucoup plus d'argent que ceux qui se fondent uniquement sur le mérite personnel et le travail. C'est quelque chose qui se rencontrait beaucoup au XIXème siècle, qui a disparu durant l'entre-deux guerre (la forte croissance permettait de l'éviter) et qui est en passe de revenir en ce moment. Si on voulait chercher une solution simple, on pourrait s'interroger sur les droits de successions. Une taxe sur le capital existe déjà, l'ISS, et n'a pas transformé la France en pays communiste. Cela n'irait donc pas à l'encontre du capitalisme.

2. Les abus sur la concurrence

Gaspard Koenig : Fallait-il empêcher Atlantico d’exister pour éviter trop de concurrence dans le secteur des medias? Personne ne conteste que la concurrence est un facteur d’émulation individuel et de progrès collectif. Ce n’est pas seulement vrai pour les économistes : Emmanuel Kant par exemple, illustrait les vertus de la concurrence par la différence entre un arbre seul au milieu d’un champ, qui lance ses branches en toute liberté mais reste rabougri, avec une forêt de pins serrés les uns contre les autres, et donc forcés de pousser haut et droit pour chercher la lumière… Le problème en France, c’est bien évidemment l’absence de concurrence dans de nombreux secteurs réglementés (les rapports sur le sujet se succèdent et se ressemblent depuis 50 ans… regardez les taxis, qui résistent à tous les gouvernements!), et les ententes qui peuvent régner entre certaines grandes entreprises. La concurrence, c’est la justice sociale, en ce qu’elle permet aux petits innovants et créatifs d’attaquer les rentiers.  

Roger Lenglet : La libre concurrence est la vertu centrale du capitalisme et son fondement. Mais comme toutes les libertés, si cette libre concurrence ne reçoit pas de limite, elle tend à s’autodétruire en permettant à certains acteurs de s’imposer et de se développer au point de devenir des monopoles de fait. Or, le monopole est le contraire de la libre concurrence. Sur leurs secteurs, les multinationales les plus puissantes ne permettent plus aux petites entreprises de rivaliser. Pour prendre l’exemple des marchés publics, il est aujourd’hui banal de constater que ce sont les trois ou quatre plus grands groupes qui seuls peuvent se présenter. Au point qu’ils sont obligés de se présenter souvent face à leurs propres filiales pour sauver les apparences de concurrence. Ces géants asphyxient les entreprises modestes en leur interdisant l’accès à ces marchés qui deviennent littéralement captifs. Cette liberté de domination extrême paralyse la libre concurrence.

Pourtant les budgets publics consacrés à ces marchés sont énormes et pourraient permettre de consolider  d’innombrables sociétés et d’en créer de nouvelles tout en faisant baisser les prix, donc les dépenses publiques.

Erwan Le Noan : La concurrence abusive n’existe pas. La concurrence est, en principe, un processus vertueux qui est au cœur de la croissance économique, c’est à dire de la création de richesse, de l’innovation, de la mobilité sociale. Sans concurrence, tout reste figé et se meurt. La concurrence c’est le sel de l’économie, son moteur, son âme.

Lorsqu’on parle de « concurrence abusive », en réalité, on désigne le mauvais coupable : au lieu de parler de « concurrence abusive » du e-commerce, ne devrait-on pas plutôt parler des réglementations qui contraignent trop le commerce en magasin ou des impôts excessifs qui asphyxient les commerçants ? au lieu de parler de « concurrence abusive » des pays en développement, qui s’enrichissent ainsi sortant des millions de gens de la pauvreté, ne devrait-on pas plutôt parler de l’incapacité de la France à adapter son appareil productif en le tournant vers l’innovation et la qualité ?

La concurrence n’est pas un mal, c’est au contraire ce qui empêche les rentiers de s’endormir et exploiter les consommateurs. C’est ce qui interdit aux monopoles d’abuser des plus fragiles. La plaie du capitalisme ce n’est pas la concurrence, c’est la réglementation abusive. 

Alexandre Delaigue : Adam Smith disait que des personnes qui font le même métier ne peuvent pas se rencontrer sans que, d'une manière ou d'une autre, à un moment donné, ils finissent par s'entendre pour faire monter les prix. Inutile de dire que ça n'a rien de nouveau, et que finalement, ça ne date pas du capitalisme. A toutes les époques les gens ont cherché à profiter de leur position, de leur pouvoir de marché, pour obtenir des conditions plus favorables. Un système de marché ouvert à tendance à limiter ce genre de choses. La concurrence vise à limiter les rentes. Les rentes ne sont pas acquises de façon définitive, ce qui ne veut pas dire que les gens ne cherchent pas abuser, mais ça ne relève pas tant du capitalisme que de la nature humaine. On ne peut pas envisager une société purement méritocratique ou on perd un avantage aussitôt qu'il est gagné.

3. Le problème des patrons voyous

Gaspard Koenig : Je préfère parler d'individus voyous. Il y en a dans tous les métiers et toutes les couches de la société. Mais marteler l'expression “patrons voyous”, c’est utiliser le langage, comme dirait Gramsci, pour imposer une vision idéologique, celle d’un patronat qui serait par nature voyou. Or, non seulement cela ne correspond à aucune réalité intrinsèque, mais cela perpétue des distinctions de classe archaïques : le monde de demain sera celui des entrepreneurs et des auto-entrepreneurs, où chacun est dans une certaine mesure son propre patron, où les rapports hiérarchiques s’effacent au profit de modes d’organisation en réseau.

Alexandre Delaigue : Ici, par patron voyou, on désigne le patron qui maltraite ses employés. Celui qui les licencie pour un oui ou pour un non, qui les exploite et les sous-paie, etc. C'est donc quelque chose qui relève de l'abus de pouvoir. La relation salariale ne relève pas de la relation marchande pure, comme quand l'on se rend chez son boulanger : il est clair que le salarié ne peut pas décider de changer d'employeur comme il peut décider de changer de boulanger. En revanche, il est nettement plus facile pour un employeur de décider de changer de salarié, particulièrement quand il en a un certain nombre. C'est une relation de pouvoir qui est par nature déséquilibrée. Et, dès lors que le pouvoir existe, on sait que mécaniquement il donnera lieu à des abus. La façon d'améliorer les choses, ici, c'est le plein emploi. Qu'est-ce qui rend les choses compliquées pour le salarié ? C'est le fait qu'il ne puisse pas partir, qu'il soit coincé. S'il devient aussi facile de quitter son employeur que sa boulangerie, cette relation n'est plus aussi déséquilibrée. La vraie question est donc la suivante, est-ce que les économies capitalistes permettent le plein emploi ? Ne reposent-elles pas sur le besoin de soumettre les salariés ? C'est une vraie question, en dépit des périodes de plein emploi qu'on a déjà connu. Peut-être faudrait-il s'interroger sur des formes d'organisations alternatives, qui ne détruisent pas le capitalisme mais rendent la situation différente.

4. Le capitalisme de connivence

Gaspard Koenig : Voilà un vrai sujet! Jean-Marc Daniel a bien montré à quel point la France est rongée par ce faux capitalisme. Exemple : les Inspecteurs des Finances sont à la tête de trois des quatre plus grandes banques françaises (dans la quatrième, c’est le numéro deux qui est “IGF”). Je remarque que l’Etat joue un rôle majeur pour créer et entretenir la connivence. Il est temps de mieux séparer les fonctions : que le pouvoir politique se contente d’édicter les règles du jeu, sans être un acteur du jeu, ce qui encouragerait automatiquement l’émergence d'outsiders. Montebourg s’est couvert de ridicule en prenant parti pour Bouygues contre Numéricable dans le rachat de SFR. La Caisse des Dépôts investit sans aucune limite dans tous les secteurs de l'économie en évinçant des acteurs privés. Le problème, ce n’est pas seulement que le business s’allie à l’Etat, c’est aussi que l’Etat s’amuse à faire du business, pour reprendre l’expression très malheureuse du Directeur Général de la BPI. 

Alexandre Delaigue : On fait référence à la connivence entre une certaine élite patronale et les autorités. C'est effectivement quelque chose qui existe, et qu'il faut noter. Pour autant, le capitalisme a eu pour effet de réduire cet aspect-là : par le passé, les grandes compagnies avaient toutes une licence d'état. Avec le capitalisme, c'est plus contestable. Pour autant, dès lors qu'une situation de pouvoir existe, cette situation de connivence se forme également. On ne peut pas espérer que la vertu apparaisse d'un seul coup et sauve le monde. Cependant, la démocratie politique est quelque chose qui permet au capitalisme d'exister. Un capitalisme qui n'est pas ouvert politiquement finit indéniablement par sombrer dans un capitalisme de connivence.

5. Des banques sans foi ni loi, un système fait pour elles et par elles, too big to fail

Gaspard Koenig : Parfaitement d’accord. Le FMI s’en est d’ailleurs ému récemment. Mais attention, tout le monde se tient par la barbichette : les Etats sauvent les banques (à hauteur de 300 milliards de dollars en Europe!), mais les banques sauvent les Etats en achetant massivement leurs bons du Trésor. La réglementation Bâle 3, mise au point par les Gouvernements, encourage ainsi les institutions financières à charger leurs bilans de dette souveraine, réputée “sûre”… Là comme ailleurs, il faudrait séparer et responsabiliser les uns et les autres ; l’Islande avait opté pour une solution radicale en laissant les banques “too big” faire faillite et, après une période de crise très difficile, semble aujourd’hui repartir sur des bases plus saines. Par ailleurs, il est nécessaire d’encourager l’émergence de nouvelles banques plus petites, y compris et surtout de banques de détail. MetroBank montre que c’est possible au Royaume-Uni : pourquoi pas en France, où une poignée d’acteurs se partagent le marché en toute tranquillité ? 

Alexandre Delaigue : On a toujours eu besoin des banques. Il s'agit d'une institution indispensable et peut être un peu trop décriée. On s'est toujours dit que celui qui maitrise l'argent a un pouvoir considérable. Au-delà des aspects de capitalisme de connivence dont nous avons déjà parlé et en France il est évident qu'il y a une forme de capitalisme de connivence entre Bercy et les grandes banques qui emploient les mêmes inspecteurs des finances, ce qui n'est pas sain… Indépendamment de cela, une concurrence raisonnable et une régulation tout aussi raisonnable dans le secteur bancaire (comme on l'a parfois connu dans les années 50-60) ou une multiplication des alternatives aux banques permettrait de faire office d'un contrôle de ce pouvoir des banques.

6. Le poids des lobbies (hydrocarbures et lutte contre la pollution, agro-alimentaire, industries pharmaceutiques etc.)

Gaspard Koenig : On fantasme beaucoup sur les “lobbies”. Que des secteurs d’activité se regroupent pour présenter leurs intérêts au législateur, c’est tout-à-fait légitime et conforme à une bonne pratique de la démocratie, où les représentants élus doivent disposer des informations nécessaires pour peser le pour et le contre. L’administration n’est pas omnisciente et entretient ses propres biais. Là comme ailleurs, c’est aussi une question de mots : si on remplace “lobbies” par “société civile”, vous verrez que soudain tout changera de couleur…

Cela dit, il faut s’assurer que (bien évidemment) les lobbyistes ne corrompent pas les élus, et que leurs pratiques soient aussi transparentes que possible. De nouvelles réglementations ont été récemment adoptées à cet effet (créant par exemple un “registre des représentants d’intérêt” admis à l’Assemblée), et je pense qu’elles vont dans le bon sens.

Roger Lenglet : La logique est la même, avec des méthodes d’influence dont les conséquences sont pires encore. Dans mon dernier livre, Nanotoxiques – Une enquête, je montre que le lobbying exercé à l’échelle mondiale par les groupes dominants organisés en coalitions de lobbys peut aller jusqu’à paralyser les règles de prévention sanitaire, fausser les normes et retarder les mesures de bon sens. L’exemple de la mise sur le marché précipitée des nanomatériaux dans la chaîne alimentaire, dans les cosmétiques, les textiles, etc., sans test toxicologique préalable, est éloquent. Cette paralysie a été permise par leur lobbying international. Les gouvernements n’ont pas osé bouger, ils débloquent même chaque année des milliards d’euros de subventions d’Etat pour favoriser leurs grands groupes dans la compétition générale, alors qu’ils répètent qu’il faut réduire les dépenses publiques et ne pas trop intervenir dans la concurrence. Le résultat est une hypothèque sur la santé publique et sur l’avenir même des marchés des nanotechnologies, alors que les investissements s'y sont concentrés !

Alexandre Delaigue : On revient encore une fois sur le principe du capitalisme de connivence. Néanmoins, le jeu des lobbies est un jeu tout à fait naturel dans notre société. Le fait que des gens puissent s'exprimer, y compris sur des aspects économiques, est légitime. La question est de savoir comme la classe politique réagit à ces expressions. De ce point de vue là on peut s'interroger sur le fonctionnement du système politique et des institutions. C'est un problème de corruption, et on touche au système politique.

7. La souffrance au travail

Gaspard Koenig : C’est un problème qui n’a pas grand-chose à voir avec le capitalisme… Ne souffrait-on pas dans les sociétés agraires, sans parler des sociétés communistes? Au contraire, les progrès technologiques permis par le capitalisme (lui-même n’étant qu’un moyen de financer l’innovation) réduisent tous les jours la pénibilité du travail. 

S’agissant des aspects psychologiques (harcèlement, stress, etc), je dirais que c’est essentiellement une question de droit du travail. Si le marché du travail était plus flexible, si les salariés pouvaient du coup être plus mobiles, et les embauches ad hoc plus faciles (en cas de surcroît d'activité, par exemple), je pense que les relations dans l’entreprise gagneraient elles aussi en souplesse.  

Enfin, comme le montrent Patrice Huerre et Mathieu Laine dans leur essai La France Adolescente, il existe tout de même un tropisme national à la lamentation (illustré par la consommation record d’antidépresseurs…) qui cessera j’espère quand les Français réaliseront qu’ils vivent dans le plus beau pays du monde. 

Alexandre Delaigue : Le capitalisme peut induire une certaine forme de souffrance au travail en raison de points que nous avons abordés plus tôt. Subordination des salariés, objectifs de rendements… Néanmoins, là encore, il s'agit de quelque chose qui n'est pas nouveau et qui ne date pas du capitalisme. De tout temps le travail a été pénible. Ce qui est frappant, c'est qu'on pensait se débarrasser de ce genre problèmes via les machines. On constate que ça continue, à la fois pour des souffrances physiques, au sens vraiment physique du terme, auquel on a ajouté la souffrance psychologique. On dit parfois que c'est spécifiquement capitalistique, et c'est vrai qu'on a beaucoup tendance à valoriser le travail, particulièrement en France. La souffrance a beau être réduite elle persiste. C'est quelque chose d'assez culturel qui date de l'invention de l'agriculture, et le travail en tant qu'institution. C'est une dérive dont on pensait se débarrasser mais qui reste coriace.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !