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Ces failles de plus en plus apparentes du modèle économique et financier allemand
©TOBIAS SCHWARZ / AFP

Commerce extérieur

Ces failles de plus en plus apparentes du modèle économique et financier allemand

La grande faille économique de l'Allemagne est paradoxalement ce qui a fait sa force : le commerce extérieur.

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot est économiste, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste des marchés de capitaux. Il a poursuivi une double carrière de stratégiste de marché dans le secteur financier et d’expert économique sur la zone euro et les marchés émergents pour divers think tanks.

Sur la zone euro, ses études traitent des divergences économiques, de la BCE, du jeu politique européen, de l’Allemagne et des questions industrielles.

Parallèlement à ses travaux, il enseigne l’économie de l’Union européenne dans le cadre de l’IRIS-Sup. Il est diplômé de l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace (SupAéro) et de l’Ecole d’économie de Toulouse.

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Atlantico : Avant de rentrer exactement dans le vif du sujet -qu’est la condition commerciale de l’Allemagne, pourriez-vous expliquer concrètement à nos lecteurs quelles sont les conditions pour que le commerce extérieur d’une puissance puisse relever d’une dépendance au point de constituer une faiblesse pour ce pays alors qu’on aurait tendance à penser qu’une forte puissance commerciale (extérieure) pourrait donner au contraire des avantages immenses à ce pays ? 

Rémi Bourgeot : Les flux financiers mondiaux compensent au jour le jour les déséquilibres commerciaux. Par exemple, la contrepartie du déséquilibre commercial sino-américain repose dans l’achat et la détention de bons du Trésor américain parmi d’autres créances. Cela s’applique, de façon multilatérale, à l’ensemble des déséquilibres commerciaux et financiers. Tant que le statu quo n’est pas remise en cause, on a tendance à penser que celui-ci va facilement se perpétuer. Il est tout à fait normal d’avoir une balance commerciale quelque peu déséquilibrée dans un sens ou dans l’autre. Cependant, au cours des trois dernières décennies de mondialisation commerciales et financières, on a vu les pays de spécialiser dans un profil soit durablement excédentaire, soit durablement déficitaire. Autant les pays durablement excédentaires que déficitaires ont tendance à se convaincre du caractère inébranlable d’une telle situation, jusqu’à ce qu’un choc advienne. Il peut s’agir d’un choc financier qui vient couper le financement des pays déficitaires, comme c’est souvent le cas des pays émergents déficitaires, ou comme ce fut le cas des pays périphériques de la zone euro au cours de la crise de l’euro. Il peut aussi s’agir d’un choc politique où, par exemple, un pays déficitaire commence à refuser le statu quo qui le lie à certains pays excédentaires et le déficit d’activité productive et d’emplois qu’il entraîne éventuellement. Le statu quo qui gouverne l’économie des déséquilibres commerciaux et financiers, excédentaires ou déficitaires, s’avère bien moins durable que ne l’avait imaginé les thuriféraires de la mondialisation heureuse. D’importantes vulnérabilités dans les modèles de croissance des uns et des autres se font ainsi jour. Si les grands pays excédentaires arrivent souvent, pendant un temps, à faire face, du fait notamment de leur créances variées vis-à-vis du reste du monde, ils finissent souvent par être rattrapés par la décomposition du statu quo financier et commercial.

Dans le cas précis de l’Allemagne, celle-ci se trouve bien dans une position de dépendance commerciale extérieure au point d’être une faiblesse pour le pays. Pouvez-vous nous décrire précisément comme celle-ci se caractérise et comment l’Allemagne a pu en arriver-là ?

La stratégie de croissance et de réduction du chômage par les exportations s’est faite au moyen d’une compression des salaires à partir du début des années 2000. Plus précisément, les arrangements législatifs mais aussi sociologiques au niveau des syndicats et des directoires d’entreprises ont amené une situation où les salaires se sont déconnectés des gains de productivité, ce qui a par ailleurs encouragé une inflation particulièrement basse dès cette période en Allemagne. A terme cela signifie qu’un euro à Munich, ça n’est plus vraiment la même chose qu’un euro à Milan…
L’importance de l’excédent commercial allemand est aussi naturellement liée à la qualité de la production manufacturière allemande. Mais l’expansion phénoménale que l’on a constatée a reposé sur une organisation tout à fait particulière reposant sur la compression des coûts salariaux et l’intégration industrielle de l’Europe centrale aux chaînes de production allemandes.
L’économie allemande a ainsi suivi une tendance assez générale et profonde, orientée par l’accroissement de l’excédent commercial, qui est devenu un moteur important de la croissance et de l’emploi, jusqu’à la situation de quasi plein emploi actuelle.
Aujourd’hui le pays est particulièrement affecté par les tensions commerciales mondiales, qu’elles le concernent directement ou plus indirectement comme les tensions sino-américaines. C’est dans ce contexte que la croissance allemande a faibli trimestre après trimestre, cette situation affectant d’autant la confiance relative aux décisions d’investissement dans l’appareil productif. Cela est d’autant plus dommageable que la stratégie de désendettement public de l’Allemagne a elle-même reposé sur une pression importante sur les investissements publics. Cette pression sur la demande du pays s’est traduite par un accroissement marqué de l’excédent commercial. Ainsi, la focalisation sur la croissance par les exportations et le désendettement public a été poussée si loin, selon une logique commune, qu’elle a conduit à un véritable système de vulnérabilité macroéconomique, qui inquiète aujourd’hui de nombreux acteurs économiques dans le pays.


De fait, la Chine est désormais le premier partenaire commercial de l’Allemagne, comme nous le racontions ici. Quelle est la conséquence de ce partenariat pour les acteurs européens voisins ? Cette dépendance ne relève-t-elle pas d’un problème à la fois économique -au niveau européen- mais également politique quitte à remettre en cause l’unité politique et économique du pays ? 

Les tendances commerciales et financières allemandes suivent la plupart du temps de grandes modes qui durent de cinq à dix ans. Dans les années 2000 on a ainsi vu une vague d’investissement massive des banques allemandes dans toutes les bulles immobilières d’Europe et d’Amérique. Ces investissements massifs à l’étranger, souvent suivant des bulles, sont la contrepartie de l’excédent commercial. Sur le plan commercial, cette période avait vu la constitution d’excédents massifs vis-à-vis des pays de la périphérie de la zone euro.
Au moment de la crise de l’euro, au lendemain de la crise financière mondiale, les entreprises et acteurs publiques en Allemagne ont développé une nouvelle focalisation, cette fois orientée vers les pays émergents et en particulier la Chine, dont de nombreux économistes disaient alors, au début de la décennie actuelle, que leurs économies s’étaient décorrélées des pays développés, pour le meilleur. En réalité, beaucoup de ces pays ont reçu des investissements de portefeuille massifs des pays développés, attirés par leurs taux d’intérêts alors bien plus élevés ; ce qui a permis de financer d’importantes bulles de crédit et un boom économique de courte durée.
La crise qui touche le modèle économique chinois affecte directement l’Allemagne, du fait du pari commercial et financier qui a été fait il y a dix ans, au-delà même de la question des tensions commerciales qui ajoutent à cette crise.

Enfin, quel rôle joue la Deutsche Bank dans cette problématique ? Quid de la situation des entreprises telle qu’elle est évoquée dans le tweet suivant ? 

Et l' #Allemagne ? Comment ça va ? Pfffu, pas la grande forme pic.twitter.com/rrAih0eqmV

— Philippe Waechter (@phil_waechter) June 24, 2019

Les problèmes de capitalisation d’un certain nombre de banques allemandes dont Deutsche Bank relève à la fois de la tendance à suivre des bulles en termes d’investissements à l’étranger notamment mais aussi à avoir voulu se transformer en banque mondiale de façon accélérée, et encore une fois au gré des bulles propres à la mondialisation. L’Allemagne a plus généralement suivi un modèle qui lui a permis, dans une certaine mesure, de prospérer dans le contexte de mondialisation, malgré l’affaiblissement de nombreuses économies en Europe. Ce modèle souffre néanmoins de limites intrinsèques, en ce qu’il rebondit régulièrement d’un déséquilibre vers un autre. La crise de la mondialisation, telle qu’elle se manifeste depuis dix ans, est naturellement un phénomène global, si bien que toute stratégie de croissance et d’emploi fondée sur des déséquilibres extérieurs massifs ne peut que rencontrer d’importantes limites à un moment ou l’autre, ébranlant dès lors la confiance des agents économiques et les décisions d’investissement.

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