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Ces coûts de l’alimentation qui s’envolent à travers la planète
©CHAIDEER MAHYUDDIN / AFP

Augmentation des prix

Ces coûts de l’alimentation qui s’envolent à travers la planète

L’ONUAA, l’agence de l’ONU pour l’alimentation, souligne dans son dernier rapport une hausse continue des prix sur 12 mois jusqu’en juin 2021.

Jean-Marc Boussard

Jean-Marc Boussard

Jean-Marc Boussard est économiste, ancien directeur de recherche à l’INRA et membre de l’Académie d’Agriculture.

Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont La régulation des marchés agricoles (L’Harmattan, 2007).

 

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Atlantico  : L’ONUAA, l’agence de l’ONU pour l’alimentation, souligne dans son dernier rapport une hausse continue des prix sur 12 mois jusqu’en juin 2021. Quels sont les mécanismes qui ont mené à un tel phénomène ? Tous les produits sont-ils touchés par cette augmentation ? 

Jean Marc Boussard : Oui, en effet, certains prix ont augmenté significativement, en particulier les oléagineux ( cf graphique) . Par ailleurs, beaucoup de prix ont augmenté cette année, mais après des baisses également significatives les années précédentes, de sorte que, au total, on se retrouve dans une situation peu différente de celle de 2010. Il ne faut donc pas dramatiser exagérément. 

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D’où peuvent venir ces hausses récentes ? La réponse est en principe simple : la demande a augmenté, ou bien l’offre a diminué, ou les deux. Mais l’une et l’autre de ces deux hypothèses renvoient à des mécanismes très variés et complexes. 

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Que la demande ait augmenté ne surprendra personne : la demande alimentaire est avant tout déterminée par le nombre des consommateurs. Celui-ci augmente inexorablement. Sauf cataclysme improbable, il faut donc s’attendre que la demande alimentaire suive...Plus subtilement, il se peut que, si les gens s’enrichissent, ils portent leur choix sur certains produits plutôt que sur d’autres, ce qui peut expliquer pourquoi toutes les évolutions ne sont pas synchronisées. 

Quant à l’offre - beaucoup plus susceptible que la demande de conduire à des hausses ou des baisses de prix subites - elle a pu varier à cause de conditions climatiques défavorables. Cette explication est cependant peu vraisemblable, car la corrélation entre les variations climatiques d’un endroit à l’autre est très faible au-delà d’une distance de l’ordre de 100 km : dès lors, la « loi des grands nombres » devrait jouer pour rendre l’offre complètement insensible aux accidents climatiques : si le temps a été plus mauvais que la moyenne ici, il aura été meilleur là, de sorte qu’au total, la production mondiale devrait être inchangée.... Il faut donc admettre que les producteurs, dans leur ensemble, ont réduit ou augmenté leur production pour expliquer les variations de l’offre. 

 Dans le cas qui nous occupe, les producteurs auraient-ils réduit (ou non augmenté) leur production ? Les relativement faibles prix observés les années précédentes (entre 2011 et 2020) pourraient expliquer le phénomène... Il est vrai aussi que le COVID a pu décourager ou rendre difficile la vie de certains producteurs, de même que « l’agri bashing » qui se développe dans beaucoup de pays développés, et décourage beaucoup de jeunes qui pourraient être tentés par une carrière agronomique... Tous ces mécanismes peuvent jouer un rôle, et il est bien difficile de savoir lequel est le plus important... Ce qui est vrai, c’est qu’il faudra d’une façon ou d’une autre retrouver des capacités de production si l’on veut éloigner la catastrophe dans l’avenir. 

 

Les tendances lourdes pourraient-elles persister au-delà de la pandémie ? Quelles seraient les conséquences d’une telle situation ?

Il se pourrait bien en effet que cette tendance se poursuive au moins quelques années, car, quels qu’ils soient,  les mécanismes qui viennent d’être détaillés s’inscrivent dans le long terme, et ont peu de choses à voir avec la pandémie. 

Les conséquences à court terme ne seront pas trop importantes pour les « urbains riches » : de toute façon, ils ont les moyens de payer leur alimentation. De plus, le flot d’argent qui s’est déversé sur les économies occidentales devrait leur faciliter les choses de ce point de vue. Ce qui est à craindre, tout de même, pour eux, c’est la montée de l’inflation, comme l’anticipe beaucoup de macro-économistes. 

Les producteurs agricoles « riches » profiteront de la situation, et en profiteront sans doute pour accroître leur consommation « de luxe » et aussi leurs investissements - ce qui serait un gage de retournement de la situation, avec un accroissement de production dans le long terme. 

Les très pauvres producteurs traditionnels - en particulier africains - ne verront leurs difficultés ni s’accroître ni diminuer, dans la mesure où le marché ne représente pour eux qu’une ressource très marginale (ils vivent avec ce qu’ils produisent, sans jamais vendre ni acheter, et sont par conséquent indifférents aux prix). 

Les grandes victimes seront les urbains pauvres. Ils représentent maintenant facilement 20 à 30% de la population dans beaucoup d’états, et cette proportion ne fait qu’accroître du fait du manque d’espace cultivable, qui force beaucoup de jeunes à chercher fortune en ville faute de moyens pour produire eux-mêmes. Ceux-là dépendent du marché, et la hausse des prix de l’alimentation peut les mettre en grande difficulté.  C’est bien ce qui motive un autre rapport de la FAO paru récemment lui aussi, et fort intéressant : Access to food 2020  ( https://doi.org/10.4060/cb5623en ). 

 

Que faudrait-il faire pour que les prix diminuent au niveau mondial ?

On peut évidemment songer à diminuer la demande, en ciblant « les riches ». C’est théoriquement possible : en particulier, les « écolos » s’y emploient, en culpabilisant les gros consommateurs. Reste à savoir si le procédé est efficace. Il est certain par exemple que la consommation de viande a tendance à baisser dans les pays riches, sous l’influence des « végans » et autres militants du bien-être animal. On peut cependant s’interroger sur le devenir à long terme de cette attitude des consommateurs, avec un débat trop souvent pollué par une foule d’assertions discutables. Il ne faut donc pas trop compter là-dessus ! 

Il serait sans doute plus sérieux de réduire au moins l’augmentation de la demande (sinon la demande moyenne) en diminuant la natalité. Les Chinois y sont très bien arrivés par la voie législative, au détriment des libertés individuelles. Mais il y aurait sans doute une méthode moins dictatoriale pour arriver à ce résultat : il existe une relation très étroite entre la richesse des individus et la natalité : plus on est riche, moins on a d’enfants. Il faudrait donc rendre riches tous les habitants de la planète, et le problème serait résolu... 

Reste qu’une autre solution, complémentaire de la précédente, est d’accroître la production. Or c’est tout à fait possible, et cela, sans nécessairement sacrifier toutes les forêts ni épuiser les ressources en eau. Dans une vaste proportion, les terres cultivées n’ont que des rendements très inférieurs à ce que l’on pourrait attendre. Tripler ou quadrupler ces rendements est tout à fait possible, avec des engrais, des pesticides, de l’eau et des machines. Nous disposons de toutes les techniques nécessaires, y compris pour l’eau, qui n’est pas une ressource naturelle en quantité limitée, mais dont l’usage réclame surtout de l’énergie pour la remonter à l’altitude convenable après dessalement de l’eau de mer. 

Contrairement aux pleurnicheries de nos néomalthusiens, il est donc tout à fait concevable de nourrir convenablement une population beaucoup plus importante que l’actuelle à condition d’investir suffisamment, et de ne pas se tirer des balles dans le pied par exemple en interdisant les OGM. En même temps, une telle politique aboutirait sans doute à enrichir beaucoup d’agriculteurs pauvres, ce qui pourrait avoir pour effet de diminuer la natalité, et donc, à terme, de réduire la pression sur les subsistances. 

 

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