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Lorsque le 14 Juillet est devenu la fête nationale en 1880, il s'est si peu imposé de lui-même qu'on a pensé à d'autres dates qui "n'ont pas fait couler le sang".
Lorsque le 14 Juillet est devenu la fête nationale en 1880, il s'est si peu imposé de lui-même qu'on a pensé à d'autres dates qui "n'ont pas fait couler le sang".
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Bonnes feuilles

Célébrer le 14 juillet sert-il vraiment à quelque chose ?

L'unité des Français autour de leur fête nationale n'est-elle pas un mythe ? Claude Quétel traque l'évanescence et la duplicité de cette date. Extrait de "Le mythe du 14 juillet" (1/2).

Claude  Quétel

Claude Quétel

Claude Quétel est historien, spécialiste entre autres de l'étude des structures et des processus mentaux conduisant à la décision ou à l’événement.

Il a notamment écrit "
Histoire de la folie - de l'Antiquité à nos jours", publié chez Tallandier.

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Lorsque le 14 Juillet devient enfin fête nationale en 1880, il s’est si peu imposé de lui- même que d’abord on a pensé à d’autres dates qui « n’ont pas fait couler le sang », (comme par exemple la nuit du 4 août qui abolissait les privilèges), pressentant bien que les mêmes causes de dissension font produire les mêmes effets. À la veille de la loi visant à instituer le 14 Juillet en fête nationale, le sujet « continue de fâcher ». Sa laborieuse consécration ne va pas mettre fin aux querelles, bien au contraire. Ce qui n’était après tout qu’une date commémorative parmi d’autres devient la date contestable par excellence. Finalement la seule continuité du 14 Juillet aura été celle de sa controverse. C’est toute la question de l’adhésion ou non au référent de la Révolution française.

À l’occasion du troisième Cinquantenaire de la Révolution française, en 1939, alors que la fête nationale doit désormais se partager avec la fête de Jeanne d’Arc et la fête du 11 Novembre (qui compte aussitôt énormément), Daniel Halévy, historien et essayiste, ne pense pas à la guerre pourtant imminente mais à ce troisième Cinquantenaire qui lui inspire un pamphlet anti commémoratif1. La France, écrit- il, est atteinte de la « psychose de 1848 », c’est- à- dire du millénarisme de « Liberté- Égalité- Fraternité ». Mais cet « illuminisme révolutionnaire » est devenu un « conformisme » (« adopté et acclimaté par une bureaucratie enseignante »). Halévy cite le manuel d’Histoire alors le plus en usage dans les écoles primaires : « Les idées formulées par la Révolution française ont triomphé dans le monde entier au cours du xixe siècle. La disparition de l’esclavage et du servage, l’adoucissement du code pénal, les progrès de la liberté de conscience ont contribué à faire respecter l’individu. La démocratie continue sa marche irrésistible en assurant la participation des citoyens au gouvernement, leur égalité devant la loi, leur instruction élémentaire2… » La Révolution française est reine, et le 14 Juillet est son prophète, poursuit Halévy. « Dans tous les pays d’Europe, le Roi succède au Roi, c’est- à- dire le fils au père. La France, exception unique, est le pays où la Révolution succède à la Révolution. Juillet 1830 produit février 1848, qui produit septembre 1870, et ainsi de suite, à travers les secousses atténuées de la IIIe République, jusqu’à la Révolution de 1936 qui, si rien ne change, ne manquera pas d’obtenir, en 1986, son tour de commémoration. » (On n’en était pas loin : ce fut en 1989.) Et l’auteur en conclusion de s’adresser à ses compatriotes et à leur mémoire nationale : « Pensez le moins possible aux sottises que vous avez faites. Et surtout, plus d’anniversaires ! »

Cependant le 14 Juillet ne souffre pas seulement d’antécédents contestables et contestés. Si encore il était seul ! Hélas, anniversaires, célébrations, commémorations, fêtes nationales (au pluriel) troublent le paysage mémoriel. Il aurait fallu s’entendre d’emblée sur une seule date. Encore aurait- il fallu en trouver une ! Peut- on exhumer en France, aujourd’hui encore, une seule date qui ne déchaîne pas aussitôt la polémique ? On le voit bien avant 1880 mais aussi après. La IIIe République qui institue enfin le 14 Juillet en fête nationale en fait aussitôt une pomme de discorde non seulement chez ses adversaires de toujours mais jusque dans le camp des républicains qui ne sont d’accord ni sur sa signification, ni sur son emploi. Le 14 Juillet est trop républicain pour les uns et pas assez pour les autres. C’est tout le problème de sa référence à la Révolution française. Et à laquelle ? Celle du 14 juillet 1789 ou celle du 14 juillet 1790 ? Ou encore celle de la terreur ? Après avoir essayé de la « vendre en appartements », il apparaît selon la formule de Clemenceau que la Révolution française est un bloc, à prendre ou à laisser. La gauche, dès sa naissance, la revendique et s’y réfère explicitement tandis que la République modérée, qui est au pouvoir, ne la renie évidemment pas mais l’entoure d’une épaisse brume mémorielle. Il ne faut pas agiter le chiffon rouge devant les yeux du peuple ! (Et qu’est- ce que le peuple, en matière de Révolution ?)

En tout cas, le 14 Juillet qu’institue la IIIe République est loin de rallier les suffrages. Il n’y a guère que la revue qui fasse l’unanimité populaire alors que celle- ci est, historiquement parlant, une perversion du 14 Juillet qui n’est plus dès lors la célébration de la citoyenneté. Loin d’être pérenne, comme c’est sa raison d’être, la fête nationale se plie aux vents de la politique. Elle est boulangiste avec le général Boulanger, nationaliste et belliciste pendant la Grande Guerre, à gauche pendant le Front populaire. Et une fois la France installée dans son clivage irréductible entre la droite et la gauche, le 14 Juillet « se célèbre » en opposant symboliquement la place de la Bastille aux Champs- Élysées. Drôle de fête nationale où chacun voit midi à sa porte et défile de son côté !

Or la France issue de la Révolution (on écrit souvent cela comme si la « France d’avant » n’en était que la Préhistoire, en de longs siècles d’obscurantisme féodal) a non seulement inventé une fête nationale non consensuelle, conflictuelle aujourd’hui encore pour ceux qui aperçoivent encore sa référence mais – ceci expliquant en partie cela, elle l’a brassée avec d’autres dates. On passera sur les mille et une folies des célébrations révolutionnaires pour n’observer que le 14 Juillet de la IIIe République et par suite le nôtre. On l’a vu presque caché lors du premier Centenaire du fait qu’il faisait toujours aussi peu l’unanimité. Mais le pire restait à venir avec l’arrivée au lendemain de la Grande Guerre, de deux nouvelles fêtes nationales : la fête de Jeanne d’Arc et surtout le 11 Novembre dont le poids mémoriel, à la différence du 14 Juillet, allait s’établir d’emblée et ne pas faiblir, les décennies passant. Qui contesterait le 11 Novembre ?

(...)

Au- delà on doit se demander ce qu’est au juste une fête nationale. Quelle est sa raison d’être ? Sa fonction et sa spécificité dans le cas français ? Son devenir ? Toute fête nationale est mythique par essence (et celle du 14 Juillet de par sa naissance improbable et aussitôt contestée l’est tout particulièrement). Mais c’est un mythe paradoxalement condamné à se démonétiser. La fête nationale est « la fête de la souveraineté, temps fort de la mise en scène du pouvoir ». Mais l’on doit se demander avec Alain Corbin si toute fête de souveraineté ne risque pas d’être à terme, par définition, « une fête morte ». Examinons encore ce malheureux 14 Juillet : à peine érigé en mythe, il aura dû non seulement affirmer mais constamment produire sa légitimité. Il aura dû aussitôt courir après son passé mais son passé l’aura vite dépassé. Condamné à refonder sans cesse sa légitimité sur de nouvelles bases, il se sera vu sans cesse détourné par l’actualité et les impératifs politiques du moment. L’âge mémoriel aura vite succédé à l’âge historique et l’on voit bien, aujourd’hui encore, comment les pouvoirs aménagent (on n’ose écrire « cuisinent ») la mémoire nationale à leur gré.

Et puis un troisième âge de la fête nationale est venu, pour toutes les raisons qu’on a tenté de discerner dans cette étude. Après l’âge historique (aussitôt mort que né) et l’âge mémoriel qui, même lorsqu’il est opportuniste voire malhonnête, parle encore d’Histoire, est venu l’âge a- mémoriel. Le récit national a perdu son autorité. Le 14 Juillet a été atomisé par l’accumulation des anniversaires, des journées, des célébrations, des affirmations communautaires et particularistes qui sont autant d’atteintes à l’intégrité de la nation pourtant toujours proclamée officiellement comme une et indivisible. Commémorations et fêtes se sont indifférenciées et c’est le mot de fête qui l’a emporté. Homo festivus va à la fête ou mieux fait la fête, dont le calendrier n’est pas avare. Peu lui importe que ce soit le feu d’artifice du 14 Juillet, la Gay Pride ou la Coupe du monde de football. Pauvre 14 Juillet ! Il a beau être escroquerie historique (parmi bien d’autres), il ne méritait pas une telle indifférence. Il est devenu une fête vide de sa propre histoire, un jour férié parmi d’autres où chacun, depuis la chanson de Brassens, peut rester dans son lit douillet.

« Que serions- nous, s’exclamait Paul Valéry à propos des mythes, sans le secours de ce qui n’existe pas1 ? » Peu importe que le 14 Juillet ait été très étourdiment érigé en fête nationale et soit devenu de ce fait aussitôt contestable et conflictuel. Peu importe aussi, et pour la même raison, qu’il ait pris les multiples apparences d’un Protée (ce qui est tout de même en contradiction avec la vocation d’une fête nationale). Il avait fini, tant bien que mal, par faire partie de la famille. Sa date commémorait une histoire nationale tout aussi mythique après tout (notre « roman national »). On n’aura cessé d’en pointer les détours et les outrances, d’en démonter les pièges. Oui, mais maintenant ? Se porte- t-on mieux dans la nouvelle ère du festif sans mémoire ? D’un festif d’« après l’Histoire » comme disent les tenants de la pensée du déclin ?

Extrait de "Le mythe du 14 juillet",  Claude Quétel, (JC Lattès éditions), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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