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A quel point le mouvement lambertiste pèse-t-il idéologiquement sur Jean Luc Mélenchon et La France insoumise ?
A quel point le mouvement lambertiste pèse-t-il idéologiquement sur Jean Luc Mélenchon et La France insoumise ?
©Sameer Al-DOUMY / AFP

Boulet politique

Ce trotsko-lambertisme de Jean-Luc Mélenchon qui plombera tôt ou tard la Nupes

Alors que la Nupes s’est engagée dans une motion de censure perdue d’avance, l’idéologie du leader de La France insoumise lui confère un avantage en termes d’habilité stratégique qui pourrait vite se transformer en boulet politique pour sa durabilité.

Gaël Brustier

Gaël Brustier

Gaël Brustier est chercheur en sciences humaines (sociologie, science politique, histoire).

Avec son camarade Jean-Philippe Huelin, il s’emploie à saisir et à décrire les transformations politiques actuelles. Tous deux développent depuis plusieurs années des outils conceptuels (gramsciens) qui leur permettent d’analyser le phénomène de droitisation, aujourd’hui majeur en Europe et en France.

Ils sont les auteurs de Recherche le peuple désespérément (Bourrin, 2010) et ont publié Voyage au bout de la droite (Mille et une nuits, 2011).

Gaël Brustier vient de publier Le désordre idéologique, aux Editions du Cerf (2017).

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Atlantico : A quel point le mouvement lambertiste est-il présent au côté de Jean Luc Mélenchon ?

Gaël Brustier : Deux éléments majeurs et concrets en attestent. Le chef du parti trotskiste POI a été élu à l’Assemblée dans la circonscription de Livry-Gargan. Il faut se rappeler que lorsque le parti s’est scindé, en expulsant la branche représentée par Daniel Gluckstein ; le POID a gardé l’essentiel des troupes, les autres ont gardé les locaux. C’est d’ailleurs le deuxième élément, les réunions se font dans les locaux du POI, ouvertement et presque de façon bravache. C’est quelque chose de parfaitement révélateur et aussi de totalement assumé. Ce qui interroge est : depuis quand les liens sont rétablis à ce point ? Et depuis quand et jusqu’à quand ont-ils été camouflés ? Il est intéressant que ce soit précisément cette extrême gauche qui soit choyée par Mélenchon et pas d’autres courants minoritaires de la défunte Ligue, bien plus intéressante et foisonnante intellectuellement. Le trotskisme lambertiste est l’un des plus autoritaires qui soit. Ils sont loin d’être des libertaires. Ils ont une organisation quasi militaire héritée du bolchevisme ou du moins issu de la tradition reconstruite par leurs soins. Cela leur donne une organisation efficace. Par ailleurs, ils savent penser, écrire, militer, enrôler et ils ont des liens avec la quatrième internationale, du moins avec les survivances de la leur. Il y a des mouvements trotskistes proches du lambertisme dans beaucoup de pays dans le monde. Jean Marie Le Guen l’a dit récemment, dès qu’il faut faire des mauvais choix dans l’histoire, les lambertistes sont là.

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Ces réunions de la NUPES au siège du POI sont un aveu et surtout un terrible aveu de faiblesse des partenaires de LFI. C’est un signal politique extrêmement fort, le PCF n’aurait pas refusé ses locaux autrement plus beaux à la NUPES mais non c’est au siège du POI que les réunions se font. On ne va pas chez les lambertistes juste parce qu’on a besoin d’une grande salle. C’est un choix délibéré, une provocation à laquelle le reste de la gauche ne peut même pas répondre. En effet, c’est tellement ésotérique que personne ne va comprendre ce dont il est question. Jean-Luc Mélenchon a été proche d’eux, tout comme Alexis Corbière. On ne peut pas dire qu’ils ont toujours été lambertistes mais je pense qu’il y a une identité de point de vue sur la stratégie. Et même si le POI est groupusculaire, c’est une force politique capable de manifester, de se mobiliser, etc. Lambert après 1981, pense que Lionel Jospin va embarquer le Parti socialiste dans une grande aventure et en faire le parti des travailleurs. C’est ce qui s’est produit 40 ans plus tard. Ils ont des agents de liaison avec tous les grands partis ainsi que des agents infiltrés qui cherchent à voir s’il est possible de prendre la tête de la structure. Ca a toujours été le cas et faisait rire les militants au courants…

Dans quelle mesure cela pèse-t-il idéologiquement sur Jean Luc Mélenchon et LFI ? Avec quel intérêt stratégique ?

Les propositions de LFI, je ne les entends pas. Ils ont des groupes intéressants qui ont travaillé un programme qui existe mais sur les propositions qui pourraient être débattues dans le pays, la propagande tient du massacre à la truelle plus que du chef d’œuvre impressionniste. Ils ont un groupe à l’Assemblée qui dépose des amendements pour renommer une prime « enfumage ». Avec Mathilde Panot qui est dans un démarche très dérangeante par les lacunes qui sont les siennes et l’instrumentalisation du crime du Val d’Hiv au mépris des victimes, etc. Ce ne sont pas tant des mesures qu’un état d’esprit qui pose problème. Ce qu’il faut par ailleurs bien comprendre, c’est que Jean-Luc Mélenchon connaît bien l’Amérique latine. Mais le POI comme objet s’inscrit dans une logique d’addition de multiples radicalités et l’on pense souvent qu’il copie Chavez. Pour moi c’est une erreur fondamentale car Chavez n’avait pas l’extrême gauche trotskiste ou maoiste avec lui dans son pays. Mélenchon, bien qu’il ait toujours eu de la sympathie idéologique pour Chavez ou Castro, a surtout été intéressé par la manière de faire des oppositions, surtout de celle à Chavez. C’est une opposition qui se fait par une addition de radicalités et un relativisme total quant à leur réalité idéologique, car seul importe le but fixé. Ainsi LFI fait des clins d’œil aux antivax, aux complotistes, ils entretiennent la confusion, la relativisation du mal par l’accusation de l’autre, etc. La méthode de Mélenchon c’est celle de l’opposition à Chavez.

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C’est cette agrégation des radicalités qui a mené à leurs déboires actuels avec le féminisme. Ils posent comme règle de croire les femmes et d’écarter ceux que les témoignages visent ; mais quand les accusations deviennent trop grotesques, comme pour Éric Coquerel, on estime que cela va trop loin. Dans les deux cas, c’est une mauvaise solution. Soit, vous écartez quelqu’un pour presque rien, soit vous ne le faites pas et vous êtes confronté à vos déclarations passées. C’est ce qui différencie ce populisme de gauche de celui de Mouffe et Laclau, avec la dialectique du mouvement d’en haut et du mouvement d’en bas qui civilisaient les demandes, même violentes. C’est à cause de sa position que Jean-Luc Mélenchon n’a jamais véritablement appelé clairement à la vaccination, alors qu’il le pense dans le fond. Il utilise des expressions faites pour plaire à des radicalités différentes.

Dans le 93, il favorise les milieux pro-palestiniens les plus extrêmes à des plus modérés. Éric Coquerel a posé à côté d’un poster de Georges Ibrahim Abdallah du collectif Palestine vaincra. « Palestine vaincra » ce n’est pas simplement le droit des Palestiniens à avoir un État mais la disparition de l'État d’Israël. LFI ne veut rien laisser sur ses marges extrêmes. Puisqu’ils savent que la machine lambertiste fonctionne, ils l’utilisent. Ils maintiennent l’Union de la gauche avec le parti socialiste car ce dernier n’a pas de colonne vertébrale et craint la dissolution qui resserrait le garrot de Jean-Luc Mélenchon autour de leur cou.

On sait que les lambertistes étaient traditionnellement opposés à l’existence même du PS. La stratégie extrémiste n’est-elle pas condamnée à plomber tôt ou tard la NUPES ?

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Qu’est qui fait le plus mal quand vous avez un hameçon dans la main ? Le laisser ou l’enlever ? C’est très difficile pour eux de rompre, mais il y aura probablement une rupture. Ne serait-ce que parce que toute coalition est vouée à éclater. Mais pour l’instant il n’y a pas vraiment de force montante face à LFI.

Suite à la motion de censure et à la volonté d’accueillir les dissidents PS au sein du groupe à l’AN, le PS et notamment Valérie Rabault sont-ils en train de chercher à réagir comme certaines rumeurs le disent ? Le risque de scission est-il en train de poindre ?

Un départ, cela s’organise. Il faut s’assurer des financements, des locaux, conserver les assistants qui permettent de mener le travail de fond, etc. Certains dissidents vont peut-être partir d’eux-mêmes, mais je pense que Valérie Rabault n’a pas trop d’autre choix que de rester, d’autant que c’est la seule à pouvoir faire le lien avec ceux qui partent. Mais quitter un parti ou un groupe, c’est compliqué. Il faut le faire quand le groupe est fort, afin que l’acte soit marquant et respectable. Mais le problème, c’est que le parti socialiste n’a rien à dire, son programme est très faible, ses membres ne travaillent pas.

"Il y a 80 ans, les collaborationnistes du régime de Vichy ont organisé la rafle du Vel d'Hiv. Ne pas oublier ces crimes, aujourd'hui plus que jamais, avec un président de la République qui rend honneur à Pétain et 89 députés RN" a déclaré Mathilde Panot. Est-ce le genre de propos radicaux qui pourrait provoquer des tensions voire une rupture ?

Oui, car il y a 80 ans, les victimes ont vécu l’enfer sur terre. Faut-il vraiment faire un tweet pour s’exprimer là-dessus ? Ne vaudrait-il pas mieux choisir un lieu symbolique, y déposer une gerbe au nom du groupe insoumis ? D’autant qu’elle fait une erreur historique fondamentale en parlant des « collaborationnistes du régime de Vichy », mais c’est la police du régime de Vichy aidée par les collaborationnistes du PPF. C’est peut-être pinailler, mais selon montre bien qu’on n’écrit pas en 240 caractères sur un événement historique pareil qui a fait plus de 13000 victimes. Concernant la partie sur le RN, je vois mal en quoi Jean-Philippe Tanguy a quoi que ce soit à voir avec Jacques Doriot, mais elle fonce sur cette lancée et s’en prend à Macron sur Pétain. On entend très peu sur la réception de Bousquet par Mitterrand…

Mais le vrai problème c’est l’intention du tweet : faire de la politique politicienne sur le dos des victimes, en s’affranchissant de toute dignité et du respect des victimes. Mathilde Panot et LFI, par le trouble jeu relativisation / accusation développent le confusionnisme, par intérêt électoral. A un autre niveau, il y a une forme d’électoralisme consistant à ménager la chèvre et le chou, à ne pas se montrer trop ouvertement en soutien de la cause juive, tenir des propos ambigus ou se taire. Ce genre de polémique va laisser des traces chez les citoyens « éclairés ».

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