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Ce qui se joue vraiment quand nos sociétés s’habituent à la multiplication des morts
Ce qui se joue vraiment quand nos sociétés s’habituent à la multiplication des morts
©Christophe ARCHAMBAULT / AFP

Accumulation de chiffres

Ce qui se joue vraiment quand nos sociétés s’habituent à la multiplication des morts

La mort d'un individu a un effet puissant sur nos émotions mais à mesure que le nombre de morts augmente, notre indifférence est également décuplée. Face aux données de la crise sanitaire et aux décès liés à la pandémie de Covid-19, l'accumulation de chiffres et de statistiques ne nous font-ils pas basculer dans une forme d'indifférence ou d'abstraction face à la réalité de l'épidémie ?

Jocelyn Raude

Jocelyn Raude

Jocelyn Raude est sociologue, maitre de conférences à l'Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique (EHESP).

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Atlantico : L’épidémie de la Covid-19 est apparue en France il y a maintenant plus d’un an et la population a dû assimiler un grand nombre de chiffres lié à celle-ci à intervalle régulier. Est-ce possible pour notre cerveau de comprendre une telle avalanche de nombres ?

Jocelyn Raude : Nos cerveaux ne sont pas adaptés pour traiter les informations numériques complexes. Dans la population française, il y a un fort innumérisme, c’est-à-dire une très faible compréhension des concepts probabilistes et statistiques. Il est très compliqué pour elle de donner un sens aux chiffres. Par exemple peu connaissent le nombre de décès par an, soit à peu près 700 000 dans notre pays. Durant cette crise, il serait pourtant intéressant de savoir quelle est la mortalité supplémentaire due à la Covid. Et les dernières données nous confirment une augmentation de milliers de décès durant les vagues épidémiques.

Au commencement de cette crise, nous avions peur car nous avons entendu parler de plusieurs centaines de décès par jour, mais plus les jours ont avancé plus ces chiffres sont devenus abstraits. Ils ont aussi pu être remis en question par certains groupes critiques pensant que l’on en a trop fait sur cette pandémie par rapport au nombre de mort, ces groupes se trouvent aussi chez les scientifiques. Cela participe à une prise de distance aux recommandations et aux efforts qui sont demandés à la population actuelle.

Plus la population est soumise aux chiffres plus s’habitue-t-elle ?

Nous observons depuis un an une décorrélation progressive qui s’opère par rapport à l’âge. Par exemple, les jeunes ont compris qu’ils sont peu sensibles à l’infection, il y a donc eu une banalisation de la maladie dans leur groupe. Nous avions déjà vu cette situation dans les outremers où il y a eu une « habituation » au risque de chikungunya au cours du temps. Lorsque l’on est soumis au même stimuli à plusieurs reprises on s’y habitue et c’est la même chose qui se passe avec le taux de mortalité. Au début ces informations ont beaucoup d’effets, mais progressivement cela rentre dans une forme de normalité et fait partie du paysage. La population s’est alors habitué à ces décès, comme pour le tabac, comme pour le Sida, il y a une accoutumance au risque dans la durée. Un an après les populations n’expriment plus le même sentiment que lors du début de la vague épidémique.

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La compassion sestompe-t-elle alors à mesure que les chiffres augmentent ?

La peur a changé de nature. En mars 2020, nous avions tous peur d’être infecté et de mourir avec cette avalanche de chiffres anxiogènes, mais progressivement cette peur s’est inégalement répartie dans la population, et elle se maintient surtout dans les groupes à risque. Par ailleurs, ce qui fait davantage peur aujourd’hui, ce sont les effets sur la société et l’économie des mesures de prévention. D’avantage de personnes ont peur pour leur emploi que de la maladie elle-même. Il y a un changement dans la nature de la peur. C’est une autre forme de préoccupation, les effets indirects prennent de plus en plus de place par rapport aux effets directs. Les humains réagissent plus de manière intuitive que de manière analytique, grâce aux « heuristique » cognitives qui sont des moyens de traitements dinformations rapides et frugaux.

Comment faire alors pour que la population traite mieux ces informations ?

Il faudrait davantage mobiliser les groupes par les liens sociaux et par les professionnels de santé qui sont sur le terrain car ils jouent un rôle décisif. Les humains ont une tendance au conformisme. Si le respect des règles sanitaires reste une norme sociale qui activement défendue dans les groupes, cela peut ralentir le phénomène d’accoutumance au risque. Les chiffres comptent alors moins que l’approbation d’autrui. 

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