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Clément Beaune, le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, propose de mettre la question du vote à 16 ans au programme de 2022.
Clément Beaune, le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, propose de mettre la question du vote à 16 ans au programme de 2022.
©SAMEER AL-DOUMY / AFP

Vote à 16 ans ?

Ce que nos démocraties pourraient perdre en renvoyant la maturité et la sagesse au rang de vestiges de l’ancien monde

Clément Beaune, le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, propose de mettre l’abaissement de l’âge électoral au programme de l'élection présidentielle de 2022. Est-ce vraiment la priorité au regard des forts taux d’abstention actuels ?

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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Atlantico : Clément Beaune, secrétaire d’État aux Affaires européennes, propose dans une interview au journal L’Opinion de réfléchir à la piste d’un abaissement du vote à 16 ans et notamment de mettre cette idée dans le débat pour la présidentielle. Élargir le droit de vote aux citoyens de plus de 16 ans pourrait-il redonner goût à la politique aux jeunes ? Est-ce vraiment la priorité étant donné les forts taux d’abstention actuels ? En voulant pousser le cœur du débat politique vers la jeunesse, renonçons nous à l’idée que la maturité des citoyens peut aussi apporter une pierre à l’édifice démocratique ?

Eric Deschavanne : Abaisser le droit de vote à 16 ans ne peut être qu’une mesure de pure démagogie, qui n’a rigoureusement aucun argument à faire valoir pour se justifier. Il s’agit de l’archétype de la mesure démagogique qui ne coûte rien et dont certains politiques, sans imagination ni projet, usent pour tenter d’exister et de grapiller quelques voix. Vaine espérance d’ailleurs, car l’unique effet d’une telle mesure serait de faire grimper le taux d’abstention aux élections.

On peut faire à cette proposition deux objections : elle est incohérente et constitue un contre-sens historique. Dans l’absolu, on pourrait lui donner un sens si elle se fondait sur une réflexion profonde concluant à la nécessité de reconnaître la plus grande précocité de la maturité adulte. Il faudrait alors simplement faire preuve de cohérence et abaisser l’âge de la majorité à 16 ans, afin que chacun puisse jouir dès 16 ans de tous les droits et devoirs de l’adulte. Sauf à mépriser la responsabilité civique et à considérer le vote comme un divertissement parmi d’autres, il serait insensé de concevoir qu’on puisse confier à un adolescent une part de responsabilité dans le choix du destin de la collectivité sans lui reconnaître d’abord la responsabilité de sa propre personne.

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Cette exigence de cohérence a des implications auxquelles il convient de réfléchir. L’abaissement à 16 ans de l’âge de la majorité pénale par exemple : il serait incompréhensible qu’on puisse bénéficier d’une atténuation de la responsabilité pénale tout en se voyant confier la responsabilité de se prononcer sur un programme législatif. L’inverse est vrai d’ailleurs : si on juge nécessaire de traiter les adolescents comme des adultes à 16 ans sur le plan pénal, il faudrait également consentir à leur reconnaître le droit de vote. Dans une moindre mesure cependant, car il semble plus raisonnable, dans la perspective d’un accès graduel à l’autonomie, d’exiger le respect des lois avant la responsabilité de réfléchir à leur contenu.

D’autres implications concernent la scolarité. A 16 ans, certains adolescents sont encore au collège. Il faudrait cependant les considérer comme responsables de leur personne et leur reconnaître le droit de signer leurs autorisations d’absence. La cohérence exigerait de restaurer la scolarité obligatoire à 16 ans « canal-historique », en revenant sur l’obligation de formation des 16-18 ans instaurée en 2020, et d’établir une complète liberté de travailler dès 16 ans : je ne vois pas comment on pourrait refuser à un adulte de plein droit de renoncer à une formation ou de choisir de travailler pour gagner sa vie. Il n’y a que dans le royaume d’Absurdie que l’on peut être estimé politiquement responsable sans se voir reconnaître le droit de disposer de soi-même et d’être économiquement responsable. Par ailleurs, abaisser le droit de vote à 16 ans relancerait sans doute le débat sur le voile au lycée : comment pourrait-on justifier la différence de statut entre étudiants et lycéens, tous se voyant reconnaître la pleine capacité de discernement civique et le droit d’afficher leurs convictions ?

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Pour bien juger de la pertinence de la proposition d’abaisser l’âge de la majorité à 16 ans, il ne faut donc pas l’envisager isolément, mais se poser la question : est-on plus mûr, autonome et responsable à 16 ans au 21e siècle qu’on ne l’était auparavant ? La réponse à cette question est me semble-t-il à l’évidence négative. Le mouvement de l’histoire, du fait notamment de la massification de l’enseignement secondaire et supérieur, conduit à reculer toujours davantage le seuil d’entrée dans l’âge adulte. Le taux de scolarisation des jeunes à 21 ans était de 19% en 1985, il atteint 45% aujourd’hui. A 16 ans, plus de 95% des jeunes sont encore scolarisés. La scolarisation ne commence en effet à décliner qu’à partir de 18 ans (80% à 18 ans, 55% à 20 ans).

L’abstention politique des jeunes, à cet égard, n’a rien d’un phénomène mystérieux. C’est un fait de sociologie politique structurel, qui n’a rien de contingent ni de conjoncturel. La responsabilité politique est une conséquence de l’engagement dans la vie adulte. La prise de conscience des enjeux relatifs à l’organisation de la société et aux effets des décisions politiques suppose d’avoir des intérêts à défendre en tant que travailleur ou en tant que parent. L’engagement dans la vie de famille, notamment, constitue probablement pour la plupart d’entre nous le moment du basculement vers la maturité adulte. Avoir des enfants à charge permet de faire l’apprentissage de la responsabilité pour autrui, qui est en quelque sorte une médiation conduisant au souci du Bien commun. Or, le seuil d’entrée dans la vie de famille n’a cessé de reculer : l’âge moyen du premier enfant se situe aujourd’hui à 29 ans. Proposer d’abaisser à 16 ans l’âge de l’entrée dans le monde des responsabilités adultes constitue à cet égard un véritable contre-sens historique.

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