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Ce que le retour aux grandes oeuvres a à apporter aux élèves de primaires
©Reuters

Maître Corbeau...

Ce que le retour aux grandes oeuvres a à apporter aux élèves de primaires

Le ministre de l'Education nationale a annoncé qu'il comptait distribuer les Fables de la Fontaine à 150.000 élèves de CM2. Un geste symbolique très fort qui entend marquer un retour à une certaine idée de l'instruction.

Jean-Paul Brighelli

Jean-Paul Brighelli

Jean-Paul Brighelli est professeur agrégé de lettres, enseignant et essayiste français.

 Il est l'auteur ou le co-auteur d'un grand nombre d'ouvrages parus chez différents éditeurs, notamment  La Fabrique du crétin (Jean-Claude Gawsewitch, 2005) et La société pornographique (Bourin, 2012)

Il possède également un blog : bonnet d'âne

Voir la bio »

Le ministre de l'éducation nationale Jean-Michel Blanquer a annoncé que son ministère allait offrir un exemplaire des Fables de La Fontaine à 150.000 élèves de CM2.  Quel est l'objectif de cette distribution de livres ? S'agit-il il d'une mesure vraiment utile ?

 
Jean-Paul Brighelli : C'est une excellente idée. La Fontaine n'est pas seulement pourvoyeur de belles histoires d'animaux. Il est l'un des maîtres de la langue, et plutôt que de favoriser l'oral brouillon, comme on l'a fait ces dernières années, favorisons l'étude de ce que le français, qui même à l'oral est une langue très écrite, a produit de plus achevé.
 

La distribution d'un livre tel que les Fables de La Fontaine a une forte portée symbolique : c'est un des chefs- d'oeuvre de l'âge d'or français, un classique de l'école de la Troisième République, une oeuvre dans laquelle la morale tient une place toute particulière... Quelles sont les raisons qui vous semblent le mieux éclairer et justifier ce choix ?

Les raisons sont claires : redonner aux classiques la place éminente qui aurait dû rester la leur dans l'apprentissage du bon usage de la langue.

Mais cela va plus loin, quand on y pense. Les Fables sont un extraordinaire lanceur de culture (après tout, le Loup et l'agneau ou les Animaux malades de la peste racontent les démêlés de Louis XIV — le loup — avec Nicolas Fouquet — l'agneau). au-delà, on trouve dans les Fables une vision de la communication enfin réaliste — la manipulation, la ruse, la séduction, la violence contenue.

Regardez le Corbeau et le renard.

« Maître Corbeau, sur un arbre perché,
 
Tenait en son bec un fromage.
 
Maître Renard, par l'odeur alléché,
 
Lui tint à peu près ce langage :
 
« Hé ! bonjour, Monsieur du Corbeau.
 
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
 
Sans mentir, si votre ramage
 
Se rapporte à votre plumage,
 
Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. »
 
A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ;
 
Et pour montrer sa belle voix,
 
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
 
Le Renard s'en saisit, et dit : « Mon bon Monsieur,
 
Apprenez que tout flatteur
 
Vit aux dépens de celui qui l'écoute :
 
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. »
 
Le Corbeau, honteux et confus,
 
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus. »
 

Je passe sur le parallélisme de l’expression (« Maître Corbeau / Maître Renard ») qui situe les deux protagonistes sur un même plan social bourgeois, ce qui donne plus de sel au « du » pseudo-aristocratique dont le Renard salue le Corbeau. Ce qui m’intéresse, c’est le discours — « l’oral », diraient nos modernes pédagogues.

Cet oral très écrit est un chef d’œuvre de manipulation. La Fontaine, pessimiste comme un ancien croyant revenu de sa foi, mais hanté encore par l’imperfection humaine qui quelques années auparavant faisait dire à Hobbes, dans un autre registre animal, que « l’homme est un loup pour l’homme », a rassemblé en cinq vers — trois petits octosyllabes et deux alexandrins, sautillement gai d’un côté, emphase ironique de l’autre — tout ce que la rouerie la plus exquise peut accumuler pour parvenir à ses fins. Le style exclamatif, le parallélisme de l’expression, le recentrage du propos sur l’Autre — vieille technique de séduction — et l’effacement quasi complet du sujet (il n’en subsiste qu’un COI furtif, à peine perceptible, ce « me » qui semble de passage), autant de techniques de manipulation dont l’objet est de rafler la mise et le fromage — dont il n’est pas question, autre ruse des communications heureuses, c’est-à-dire manipulatrices.

En termes de communication, justement, l’Emetteur disparaît presque totalement, le Récepteur est omniprésent, et l’objet du discours totalement camouflé. La rétroaction (en anglais : feed back — il est cocasse que le verbe to feed, nourrir, soit la métaphore d’usage dans cette histoire de fromage, et le dire permet aux élèves de le mémoriser) est donc totale : il s’agit d’une communication à effet performatif total, quelque chose du même ordre que la parole de Dieu (« Que la lumière soit — et la lumière fut ») ou celle de la sorcière, l’abracadabra à effet immédiat. Un rêve. Un idéal.

Application à la vie de tous les jours : ne jamais utiliser de première personne (pas parce que le Moi est haïssable, mais parce qu’il gêne l’efficacité de la parole), et flatter l'interlocuteur à travers la mise en place d’une complicité, d’une connivence intellectuelle dont l’effet rétroactif sera l'obtention du "fromage" désiré — mais ne pas le demander explicitement, ce qui serait d’un effet catastrophique. La parole ne fonctionne vraiment que sous le masque de ce que l’on appelle la rhétorique.

Evidemment, voilà de quoi faire hurler nos pédagogues modernes, qui font semblant de croire — sauf quand leurs ambitions sont en jeu — que la communication est le lieu de l’honnêteté, de la confiance, du vivre ensemble et autres fariboles.

Tout l’intérêt de l’explication de texte est là : faire comprendre aux élèves, qui naturellement ne sont ni bons, ni cultivés, ni compétents, que quelques bons écrivains ont décortiqué la langue pour dire ce qui ne se dit pas.

Le désir (de fromage, bien sûr) par exemple.

C’est à cela que sert la langue, et pas à autre chose. Refuser aux élèves l’étude minutieuse des textes sous prétexte de les faire « s’exprimer » revient à préférer presser un fruit sec plutôt que s’alimenter aux vergers de la littérature. C’est refuser les fleuves de lait et de miel du Paradis terrestre — parce que l’Eden est dans les bibliothèques, et nulle part ailleurs.

Si donc un ministre intelligent, après tant de ministres incapables, met entre les mains des enfants un livre qui leur ouvrira les portes du bon français et de l'intelligence, ne boudons pas notre plaisir ! 

(Ce qui précède est extrait d'un livre à paraître début septembre, intitulé C'est le français qu'on assassine, éditions Hugo & Cie.)

 

Il a aussi annoncé vouloir augmenter les postes d'enseignants au CP (4000 dont 2500 en REP+), afin de renforcer l'apprentissage des fondamentaux. S'agit-il d'une bonne nouvelle ? Comment va-t-il faire pour recruter autant d'instituteurs en seulement deux mois ?

 

Il n'y aura pas de recrutements massifs : les personnels existent déjà — ils étaient souvent en doublette sur des classes difficiles, où il n'est pas inutile d'avoir deux adultes. Après tout, Jean-Michel Blanquer, du temps où il dirigeait la DGESCO, avait affecté une assistante maternelle à Céline Alvarez, cette institutrice adepte de la méthode Montessori dont il faisait grand cas.

Le problème n'est donc pas le personnel — ce serait plutôt les locaux. Il va falloir pousser les murs pour dédoubler les classes ! 

Mais surtout, à quoi bon travailler avec de petits groupes si l'on travaille mal ? Il faut impérativement imposer par exemple une méthode efficace dans l'apprentissage du lire-écrire — pas celles enseignées dans les défunts IUFM ou dans les présents ESPE ! L'association du GRIP a commis d'excellents manuels, qui devraient servir de modèles et être largement diffusés. Les manuels existants sont dans l'ensemble inopérants. Et les parents doivent absolument se montrer attentifs à ce que leurs enfants apprennent à lire en méthode alpha-syllabique — la seule qui marche, donc la seule que les pédagos qui tiennent le haut du pavé à l'école depuis trente ans récusent a priori. La liberté pédagogique, invoquée par tous ces bras cassés, a bon dos : il faut désormais mettre dès le départ les enfants sur de bons rails, qui permettront à terme de pallier le déficit orthographique, si consternant aujourd'hui.

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