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Vladimir Poutine aux côtés du ministre de la Défense Sergueï Choïgou lors de la cérémonie d'ouverture du Forum militaro-technique international, le 23 août 2021
Vladimir Poutine aux côtés du ministre de la Défense Sergueï Choïgou lors de la cérémonie d'ouverture du Forum militaro-technique international, le 23 août 2021
©Kirill KUDRYAVTSEV / POOL / AFP

Siloviki : le vrai cercle de Poutine

Ce que la guerre d’Ukraine nous révèle de la vraie nature du régime russe

Derrière la mise en scène de sa prétention à la superpuissance militaire et géopolitique, la Russie réelle présente un tout autre visage : elle n’est pas un régime militaire mais un régime policier et elle le paie en Ukraine.

Viatcheslav  Avioutskii

Viatcheslav Avioutskii

Viatcheslav Avioutskii est professeur à l'ESSCA.

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Atlantico : Derrière la mise en scène de sa prétention à la superpuissance militaire et géopolitique, à quel point le régime russe est-il un régime policier plutôt qu’un régime militaire, comme ce qu’on pourrait le croire ?

Viatcheslav Avioutskii : Le régime russe était, à l’origine, un régime autoritaire avec des apparences démocratiques. On parlait de démocratie hybride, ou de démocratie de façade. Depuis quelques années, le régime a commencé à évoluer vers un régime policier, notamment à partir de 2011 et une série de protestations à Moscou. A l’époque, les citoyens s’opposent au transfert du pouvoir entre Medvedev et Poutine. A ce moment donné, les autorités russes se sont rendu compte que les moyens développés n’étaient pas suffisants et ont créé, en 2016, une garde nationale russe, Rosgvardia. C’est une force policière d’élite ou de frappe, utilisée contre les manifestations. Aujourd’hui, ce corps d’élite spécial est surtout utilisé pour la dispersion des manifestations. Il comporte aujourd’hui environ 340 000 hommes. Il est notamment financé par la manne pétrolière. On retrouve aussi ce corps comme bras supplémentaire de l’intervention militaire de la Russie en Ukraine. Des membres de Rosgvardia ont été remarqués dans les colonnes russes au moment de l’invasion de l’Ukraine. On a même retrouvé dans les véhicules capturés par l’armée ukrainienne des équipements spécifiques anti-émeute. Ce corps est supposé être une armée d’occupation et non d’invasion.

Les "Siloviki" témoignent-ils de cette nature du régime russe ? Ces hommes constituent-ils la garde rapprochée de Poutine ?

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Siloviki est un terme relativement populaire en Russie, notamment depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir. Siloviki vient du nom des ministères de la force publique. Cela regroupe la police mais aussi les douaniers, le FSB, le renseignement et l’armée. Ces organisations sont appelées des structures de force publique. Les dirigeants de ces structures commencent à occuper des rôles très importants en Russie avec l’arrivée de Poutine au pouvoir, nommé Premier ministre par Boris Eltsine alors qu’il était à la tête du FSB. Il s’est rapidement entouré des représentants des forces publiques. Et il va les placer dans différents ministères, y compris la Défense. Sergueï Choïgou, le ministre actuel, est un civil. Poutine pense par ailleurs que les militaires représentent une forme de conscience nationale russe, que ce sont des patriotes. Ainsi Poutine s’est entouré de deux clans, les Siloviki et les Libéraux. Progressivement, les Siloviki vont prendre le dessus. Et pour comprendre pourquoi les Russes ont privilégié l’opération militaire plutôt que la négociation, il faut bien avoir conscience de ce qui s’est passé au sein de l’équipe dirigeante. Les libéraux ont été progressivement marginalisés, à l’image de Dimitri Medvedev. Redevenu Premier ministre, il a perdu progressivement du pouvoir avant d’être complètement dégagé. Cette trajectoire symbolique illustre la prise de pouvoir des Siloviki au Kremlin.

Dans quelle mesure le FSB est-il présent en Russie ?

Il s’est renforcé ces dernières années, mais je ne pense pas qu’il soit partout, ni qu’ils aient les moyens techniques et humains d’écouter et d’espionner tout le monde. Même si le régime est de plus en plus policier, je n’ai pas le sentiment qu’une structure comme le FSB ait le même niveau d’influence, de présence dans la société que ce qui existait à l’époque soviétique pour son prédécesseur, le KGB.

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A quel point les militaires russes sont-ils déconsidérés/humiliés ? Que ce soit sur la question de la Dedovchtchina (bizutages) ou des vols contre l’armée par des mafieux qui font du racket auprès d'elle ?

L’armée soviétique a été transformée pour devenir l’armée russe. C’était auparavant perçu par la société comme un corps d’élite avec un très bon salaire et statut social, qui garantissait une retraite anticipée avec des privilèges. Tout cela s’effondre en 1991. Eltsine d’abord va décider, pour des raisons économiques et politiques, de diminuer l’influence de l’armée russe et réduire leur potentiel. De même, lorsque les garnisons reviennent de RDA, beaucoup d’officiers se font licencier ce qui crée beaucoup de ressentiment. Pendant plus de dix ans, l’armée russe et son matériel ne sont pas renouvelés. Dans les années 1990, la première guerre de Tchétchénie est aussi très impopulaire. Dans ce contexte d’humiliation, l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir est très bien perçue. Il utilise un langage militariste et prône une solution militaire à la question tchétchène. Donc ce qui se passe en Ukraine aujourd’hui est aussi la suite de ce renforcement de l’armée russe.

Concernant le conflit en Ukraine est-ce véritablement la logique militaire qui prime lorsque l’on parle d’opération militaire spéciale ?

La décision d’utiliser ce terme dans tous les médias et documents officiels russes a été prise. C’est une décision pour éviter les contestations en diminuant sur le plan sémantique l’échelle de la guerre. Une opération spéciale sous-entend : rapidité, facilité, peu de pertes. Or c’est tout le contraire qu’on observe. Les blindés avancent mais il y a un enlisement certain.

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N’est-ce pas, justement, parce qu’au sommet de l’Etat se trouvent des Siloviki, et notamment Choïgou à la tête du ministère de la Défense, qui ne sont, comme vous l’avez dit, pas des militaires ?

Il y a des généraux dans l’armée russe qui ont une certaine expérience. Mais pour que l’armée russe fonctionne sur le terrain, il faut qu’au niveau politique le chef militaire fixe des objectifs atteignables. Vladimir Poutine voulait un changement de régime mais cela dépasse le périmètre de l’armée. Une opération de changement de régime n’est pas strictement militaire. Je ne vois pas comment l’armée peut opérer ce changement de régime. C’est sans doute une vision erronée qui a été communiquée aux dirigeants qui ne sont, effectivement, pas des militaires. Dans l’entourage proche de Poutine, il n’y a pas de militaires purs. Les militaires ne tiennent pas le pouvoir, ce sont les représentants de la force publique et des structures de sécurité, comme le FSB, qui définissent le processus décisionnel au sommet de l’Etat. C’est le cas de Choïgou, qui n’a pas fait carrière dans l’armée mais au ministère des Situations d’urgence. A l’époque soviétique, la règle était que le ministre de la Défense était un militaire de carrière, un stratège.

Une question qui se pose régulièrement, souvent en termes manichéens est : la Russie est-elle un Etat fasciste ?

Des chercheurs réfléchissent à utiliser ce terme pour définir le régime russe. On le retrouve dans certains médias. Mais sur le plan académique, je ne pense pas qu’on puisse appuyer ce terme. Le régime fasciste et le régime nazi ont leurs spécificités. En Russie, on parlait d’ailleurs volontairement, par modification sémantique, des fascistes allemands pour parler des nazis. Utiliser le terme est un choix politique qui radicalise les positions et diabolise l’adversaire. Pour être précis, il faut parler d’un régime autoritaire en transition vers une dictature. La Russie n’y est pas encore mais elle a fait l’essentiel du chemin. L’autre terme, que l’on peut interroger est celui de totalitarisme. Mais ce n’est pas un terme adéquat car dans un système totalitaire, le gouvernement contrôle les pensées et les actions des gens. Ce n’est pas encore le cas en Russie, même si 70 % des Russes soutiennent l’action de Poutine. Il n’en reste pas moins qu’une partie des Russes ne la soutient pas, est contre la guerre. Je pense qu’en raison de l’époque, digitale, c’est impossible de complètement couper les ponts avec une version alternative de la réalité.

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