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(Lud)Dites-moi comment faire

Ce que l'exemple des Luddites du 19è siècle peut nous enseigner sur la révolution robotique à venir

Les gens blâment les étrangers de voler leur travail, comment vont-ils réagir quand les robots arriveront ? Peut-être quelques éléments de réponse sont cachés dans l'Histoire et le mouvement dit des "Luddites". Des ouvriers qui n'étaient pas forcément opposés aux nouvelles machines si les profits des innovations étaient partagés.

Hubert Landier

Hubert Landier

Hubert Landier est expert indépendant, vice-président de l’Institut international de l’audit social et professeur émérite à l’Académie du travail et de relations sociales (Moscou).

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Atlantico : Au 19e siècle en Angleterre, un groupement organisé d'ouvriers se faisant appeler "Les Luddites", menaient la résistance contre l'automatisation des tâches dans les usines et la perte d'emplois par les machines. Ils ne se battaient pas contre les machines, plutôt contre le fait que les richesses supplémentaires qu'elles apportaient grâce à la hausse de la productivité ne profitaient pas aux travailleurs, juste aux patrons. Aujourd'hui dans un monde où les emplois sont de plus en plus menacés par l'IA et l'ubérisation, est-ce qu'un type de mouvement similaire pourrait de nouveau voir le jour ?

Hubert Landier : Le progrès des techniques a toujours suscité des mouvements d’opposition parmi ceux dont le métier se trouvait irrémédiablement condamné ou qui bénéficiaient d’une rente de situation désormais compromise. Ces réactions sont compréhensibles, mais en même temps le changement est inévitable. Schumpeter a parlé de "destruction créatrice". Le tissu économique se renouvelle. Cela crée des opportunités pour les uns, mais peut constituer un drame pour les autres.

Ainsi, les taxis (et notamment les taxis parisiens) se sont longtemps enfermés dans des règles compliquées, très corporatistes et malthusiennes, avec un numerus clausus destiné à augmenter la valeur de leur licence (la "plaque"). Le développement des plateformes comme Uber sonne la fin de telles pratiques. Ils risquent d’y perdre l’investissement que représentait l’achat de leur licence et parlent de concurrence déloyale. Les chauffeurs d’Uber, de leur côté, se plaignent d’être maintenant trop nombreux et de l’augmentation du montant de la marge qu’ils doivent laisser à la plateforme. Ils espéraient bien gagner leur vie et finalement ce n’est pas le cas. Un nouvel équilibre va s’établir. Mais cela passera sans doute par des menaces, par des manifestations, jusqu’à ce que l’Etat trouve un compromis qui tienne compte à la fois de la nouvelle donne technologique et des points de vue propres aux différents acteurs.

Les Luddites s'attaquaient directement aux moyens de production. Aujourd'hui avec des firmes internationales qui n'ont pas d'existence physique dans les pays où elles exercent cela paraît compliqué ? L'action violente étant "dépassée" quelles seraient les armes d'un nouveau mouvement potentiel ?

Les firmes peuvent être multinationales, mais leur activité est toujours locale. Et il est toujours possible à l’Etat de s’en prendre aux modalités de cette activité locale. Il peut la taxer ou la soumettre à certaines règles ou à certaines restrictions, voire les interdire. Prenons un exemple : certaines personnes ont désormais la possibilité de louer une pièce de leur logement en passant par Airbnb, c’est très bien, cela leur permet de payer leurs traites ou de se faire un complément de revenu et cela permet à des touristes de voyager à moindre coût qu’en allant à l’hôtel. Maintenant, si un investisseur achète un immeuble entier pour le louer sous forme de studios par l’intermédiaire de Airbnb, on comprend que les hôteliers soient furieux et qu’ils agissent afin d’obtenir une réglementation contre ce qu’ils considèrent comme une concurrence illégale. Et cela passera par du lobbying auprès des pouvoirs publics.

Le vrai problème, en fait, est de savoir où va la création de valeur. De plus en plus, elle passe du côté de la plateforme qui sert d’intermédiaire. C’est l’hôtelier qui fait le travail mais e-booking qui rafle la mise. Certes, il pourrait refuser l’intermédiation de e-booking. Mais il n’aurait plus de clients. S’il le fait, c’est qu’il y trouve lui-même un intérêt.

Au début du mouvement et des protestations, les ouvriers, suggéraient d'instaurer une taxe sur ces produits. Aujourd'hui la mesure paraît tentante et pourrait servir à mieux répartir les richesses. Mais les entreprises étaient locales, nationales. Aujourd'hui est-ce que les Etats ont les moyens de faire plier les grandes entreprises à ce type de taxes ? Au vu de l'exemple d'Apple qui fait de l'optimisation fiscale en Irlande, cela semble compliqué ?

C’est effectivement très difficile de contrôler Internet, qui n’a ni patrie ni frontières. Mais, en ce qui concerne des plateformes comme Uber ou d’autres, il reste toujours possible de réglementer leur activité locale. Par ailleurs, beaucoup de plateformes d’intermédiation sont des start up dont l’activité est purement locale. On en trouve aujourd’hui dans tous les domaines, qu’il s’agisse de la préparation de repas et de leur livraison à domicile, de crowdfunding comme Kisskissbankbank ou de mise à disposition d’outils de jardinage. Certaines réussissent et d’autres disparaissent. Evidemment, pour toutes ces activités nouvelles, il va falloir trouver un nouveau cadre institutionnel. Et cela ne peut se faire que progressivement, par tâtonnements.

D'autres "Ludittes" reprochaient aux industriels de n'avoir pas préparé de transition et auraient dû introduire les machines moins directement, plus en douceur. N'est-ce pas ce qui est en train de se passer de nos jours en prenant l'exemple de Uber qui, il y a peu a introduit le véhicule autonome dans son activité ? Est-ce que les chauffeurs ne représentaient pas cette "transition en douceur"? 

Le changement technique va effectivement avoir des effets sur l’emploi. Et c’est l’objet d’un grand débat sur le nombre d’emplois qui disparaîtront et le nombre d’emplois qui seront créés. Les "cochers de fiacre" ont disparu et demain, ce sera peut-être le cas des chauffeurs de taxis. Ce qu’il y a probablement de nouveau, c’est que l’informatique permet le travail à distance et le travail autonome, ce qui rejoint un grand désir d’autonomie parmi les Français d’aujourd’hui. De ce point de vue, l’entreprise traditionnelle, où tout le monde était présent à heure fixe moyennant un contrat de travail à durée indéterminée appartient au passé. La question qui se pose, c’est de savoir si ce n’est pas le salariat qui appartient lui-même au passé.

C’est ce qui conduit un grand juriste en droit social comme Maître Jacques Barthélémy à soutenir que le droit du travail est en réalité un droit du travail salarié et qu’il faut y substituer un droit de l’activité professionnelle intégrant différentes formes de contrats, qu’il s’agisse du salariat ou du travail autonome ou indépendant. A quoi il faudrait ajouter que cela bouleversera également le fonctionnement des organismes de protection sociale, et notamment les régimes de retraites.

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