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Ce moustique qui pourrait accroître la dengue, le zika et le chikungunya en France
©Valery HACHE / AFP

Vecteur

Ce moustique qui pourrait accroître la dengue, le zika et le chikungunya en France

À force de se focaliser sur la CoVid-19, on en oublie les autres virus pourtant menaçants. La dengue est une maladie virale qui peut être grave et qui s’étend géographiquement. Son virus est transmis par le moustique tigre. Nous sommes concernés en France.

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

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Atlantico : Quelle est donc cette maladie appelée dengue ?

Stéphane Gayet : Le nom de cette maladie n’a rien à voir avec l’adjectif familier dingue. Le mot dengue provient du swahili, la langue bantoue parlée sur et près de la côte africaine de l'Océan indien, et répandue dans l'Afrique orientale (Kenya, Tanzanie, Ouganda, Rwanda, Burundi, Est de la République démocratique du Congo…) : il signifie « attaque subite semblable à une crampe musculaire ». Car la dengue se caractérise par un début brutal avec fièvre et douleurs musculaires et articulaires.

La dengue est une maladie infectieuse d’origine virale. Son virus a un génome de type ARN simple brin positif (comme les coronavirus) ; quand le génome d’un virus à ARN est de type simple brin positif, cet ARN, une fois libéré dans la cellule hôte (infectée) après décapsidation, joue directement le rôle d’ARN messager pour la synthèse des protéines virales (traduction), ce qui rend le cycle de multiplication virale par la cellule à la fois simple et rapide. Comme les coronavirus, ce virus est dit « nu » car il n’a pas d’enveloppe (peplos), ce qui en fait un virus physiquement fragile (l’enveloppe d’un virus est le contraire d’une protection).

Le virus de la dengue appartient à la famille des Flavivirus, tout comme le virus de la fièvre jaune (virus amaril), le virus de l’hépatite C, le virus de l’encéphalite européenne à tique (Europe de l’Est), le virus de l’encéphalite japonaise (Asie du Sud-Est) et le virus de la fièvre West Nile.

Les arthropodes comprennent notamment les insectes (trois paires de pattes) et les arachnides (araignées, tiques… qui ont quatre paires de pattes). Les arbovirus sont un groupe épidémiologique de virus qui sont véhiculés par des arthropodes. Le terme arbovirus n’a rien à voir avec les arbres : il provient de l’anglais « Arthropod-borne-virus », ce qui signifie « virus véhiculé par des arthropodes ». Les Flavivirus sont essentiellement des arbovirus (à part le virus de l’hépatite C).

Les deux grandes familles de moustiques (insectes) sont les Culex et les Aedes. Le virus de la dengue est transmis par des Aedes (Aedes aegypti, Aedes albopictus), comme celui de la fièvre jaune (Aedes aegypti) ; celui de l’encéphalite européenne à tique est transmis par une tique (Ixodes ricinus), celui de l’encéphalite japonaise par des Culex, comme celui de la fièvre West Nile (mais qui peut parfois être transmis par une tique).

Il existe une relative exigence spécifique d’un virus vis-à-vis de son ou ses vecteurs : le virus de la dengue (quatre types différents numérotés de 1 à 4) ne peut pas être véhiculé par le moustique commun ou indigène de France (Culex pipiens), mais par un moustique de la famille Aedes. Aedes albopictus est couramment appelé « moustique tigre », plus exactement moustique tigré (albopictus signifie : rayé de blanc) ; car c’est un petit (5 mm) moustique noir avec des rayures blanches.

Alors que le moustique commun ou indigène (Culex pipiens) est un peu plus grand et que sa couleur est gris-beige.

Symptômes et signes de la dengue

La dengue peut se présenter de différentes façons, ceci lui est particulier. Son évolution est imprévisible, depuis une forme bénigne jusqu’à la forme mortelle. Les formes asymptomatiques (pas de fièvre) ou paucisymptomatiques sont majoritaires (75 à 90 % des cas), contrastant avec les formes graves.

La période d’incubation va de 4 à 7 jours, avec des extrêmes de 2 et 14 jours. Le début est brutal (phase d’invasion), avec une fièvre élevée qui dure de 2 à 6 jours. Il y a une fatigue (asthénie) intense et des douleurs marquées : mal de tête en arrière des yeux (céphalée rétro-orbitaire), douleurs musculaires (myalgies) et douleurs articulaires (arthralgies, dont des lombalgies ou maux dans le bas du dos). Dans 50 % des cas apparaît sur le visage, le thorax et l’abdomen, une éruption de « boutons » (exanthème « maculeux », sans relief ; ou exanthème « maculo-papuleux », avec un léger relief). L’exanthème est souvent retrouvé sur les membres inférieurs (« jambes »), où il peut apparaître sous la forme de petites taches rouge foncé (purpura) ; on peut aussi le voir sur les paumes et les plantes de pied ; il peut parfois démanger (prurit). Des manifestations digestives sont fréquentes : baisse d’appétit (anorexie), troubles du goût (dysgueusie), nausées, vomissements, douleurs abdominales et diarrhée. Il peut y avoir de petits saignements (nez, gencives). Le purpura, quand il est présent, témoigne d’une fragilité capillaire due à l’infection. Parfois, le foie et la rate sont augmentés de volume, comme les ganglions (adénopathies). Il peut aussi survenir des fourmillements (paresthésies) dans les membres inférieurs (« jambes »).

Dans cette forme bénigne, l’évolution est favorable en 7 à 8 jours, mais laissant parfois une fatigue résiduelle prolongée.

Mais la dengue peut parfois être grave, voire mortelle.

Les signes d’alerte sont une altération de l’état général, une sensation de malaise intense, un pouls rapide, une chute de la pression artérielle (« chute de tension »), des difficultés respiratoires, des hémorragies, une confusion mentale (le sujet ne sait plus bien où il en est, il est ralenti et comme absent), une jaunisse (ictère). Ces complications apparaissent dans moins de 5 % des cas et après 4 à 7 jours d’évolution, quand la fièvre commence à baisser.

Quand des complications apparaissent, l’hospitalisation est nécessaire. En l’absence d’une prise en charge précoce en milieu hospitalier, le risque de décès est élevé, dès l’instant ou des hémorragies surviennent.

Il n’existe ni vaccin vraiment efficace et satisfaisant ni traitement curatif. La dengue est une maladie à déclaration obligatoire.

Quelle est la répartition géographique de la dengue ?

La dengue est une arbovirose des régions tropicales, subtropicales et méditerranéennes, transmise par la piqûre de moustiques de la famille Aedes.

C’est une infection émergente de plus en plus fréquente chez les voyageurs : il s’agit de la deuxième cause d’hospitalisation pour fièvre au retour d’un voyage en pays tropical, après le paludisme.

La dengue menace de se répandre dans les régions tempérées où Aedes albopictus est implanté. La dengue connaît une expansion géographique continue et le nombre annuel de nouveaux cas (incidence) dans le monde augmente régulièrement. On estime qu’il y a 400 millions de cas de dengue dans le monde chaque année, dont 500 000 sont hospitalisés et 12 500 personnes en décèdent (enfants, surtout). Les voyageurs font beaucoup moins souvent une forme grave que les sujets autochtones des pays où elle est endémique (c’est-à-dire habituelle, fréquente). La dengue est surtout présente dans les zones urbaines et à proximité immédiate des villes, en raison de l’habitat des Aedes qui est un moustique anthropophile.

En France, étant donné la colonisation du territoire par Aedes albopictus (« moustique tigre »), c’est une maladie émergente en progression. Ce moustique « tigre » est apparu en France en 2004 dans le sud du pays, venant d’Italie ; depuis, sa progression vers le Nord est régulière. Voici ce qu’il en était en début d’année.

 

À la différence du moustique commun ou autochtone (indigène), les moustiques Aedes ont donc une forte préférence pour l’être humain (anthropophilie) et ont une activité diurne (de jour). Il faut savoir que seules les moustiques femelles piquent, car le sang leur est nécessaire pour la maturation des œufs.

Dans le monde, c’est Aedes aegypti qui est le principal vecteur de la dengue. Mais Aedes albopictus qui a réussi à coloniser la France, effectue bien cette transmission. Toutefois, il est possible que l'espèce aegypti revienne en Europe méditerranéenne où elle a été éradiquée ; cependant, l’espèce albopictus est plus adaptée aux régions tempérées qu’elle, en raison d’une grande résistance de ses œufs (phénomène dit de « diapause »).

En France

Dans les Antilles françaises et en Guyane, la dengue est endémo-épidémique (fond permanent et épidémies). La Martinique et la Guadeloupe connaissent des épidémies récurrentes (1997, 2001, 2005, 2007 et 2010, 2013 et 2014) liées chacune à la circulation d’un ou de deux types prédominants du virus de la dengue. Ces épidémies durent en général 4 à 6 mois et peuvent toucher jusqu’à 10 % de la population (40 000 cas estimés en Martinique en 2010). La « séroprévalence » (prévalence ou fréquence des personnes ayant développé des anticorps) était estimée en 2011 chez les personnes âgées de 18 ans et plus, à 90 % en Martinique et 96 % en Guadeloupe.

La Guyane est caractérisée par une circulation ancienne du virus de la dengue, avec des épidémies récurrentes depuis les années 1970, dont une épidémie majeure en 2006, puis 2009 et 2012-2013. La séroprévalence est légèrement plus faible qu’aux Antilles (autour de 70 %).

Dans l’océan Indien, les virus de la dengue circulent de façon épisodique à Mayotte, avec des épidémies importantes en 2010 et 2014, en lien avec l’épidémiologie de la dengue aux Comores. La séroprévalence estimée en 2006 chez les personnes âgées de 2 ans et plus était de 23 %. La Réunion était caractérisée jusqu’en 2016 par une circulation discontinue, avec de longues périodes inter-épidémiques ; mais, depuis 2017, on constate une transmission continue du virus, avec la survenue d’une épidémie modérée en 2018 qui se poursuit en 2019. À l’issue de l’épidémie de 2018, la séroprévalence était estimée à 5-10 % de la population.

Dans le Pacifique, en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie, la circulation de la dengue se fait sur un mode endémo-épidémique.

En métropole, le nombre de cas annuels importés de dengue varie selon le contexte épidémiologique international et le flux des voyageurs de retour des zones endémiques. En 2018, 225 cas de dengue importés ont été notifiés.

Depuis 2004, le moustique vecteur Aedes albopictus s’est implanté dans plusieurs départements méditerranéens, puis il a étendu son implantation vers le Nord et l’Ouest. En 2019, il était implanté dans 51 départements métropolitains, dont l’Île-de-France. La présence de ce moustique entraîne un risque de dissémination de la dengue à partir de patients infectés lors de séjours en zone de circulation virale et virémiques (c’est-à-dire ayant du virus dans le sang : si un moustique les pique, il va se charger en virus qu’il pourra ensuite transmettre) à leur retour dans ces départements. Onze épisodes de transmission locale à l’origine de moins de 30 cas ont été identifiés en France métropolitaine de 2010 à 2019.

Ce risque de dissémination n’existe que pendant la période d’activité du moustique (après sortie de la diapause des œufs), c’est-à-dire entre le 1er mai et le 30 novembre de chaque année. Dans le cadre du plan anti-dissémination, la surveillance de la dengue repose sur trois dispositifs complémentaires : la déclaration obligatoire depuis 2006, un réseau de laboratoires et un dispositif régional de surveillance renforcée de mai à novembre dans les départements où Aedes albopictus est implanté.

Propos recueillis par Vincent Pons

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