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La fermeture de la plateforme d'échange de la monnaie virtuelle Bitcoin, Mt. Gox, a provoqué une zone de turbulences sans précédent.
La fermeture de la plateforme d'échange de la monnaie virtuelle Bitcoin, Mt. Gox, a provoqué une zone de turbulences sans précédent.
©Reuters

Argent sale

Casinopoly : le crime organisé dont le parrain est la finance

La fermeture de la plateforme d'échange de la monnaie virtuelle Bitcoin, Mt. Gox, a provoqué une zone de turbulences sans précédent.

Alain Bauer

Alain Bauer

Alain Bauer est professeur de criminologie au Conservatoire National des Arts et Métiers, New York et Shanghai. Dernier livre paru : Vivre au temps du coronavirus (Cerf)

Il est également l'auteur de Les polices en France (Puf, 2010), Les politiques publiques de sécurité (Puf, 2011), Dernières nouvelles du crime (Cnrs, 2013) et Le terrorisme pour les Nuls" coécrit avec Christophe Soullez (First, 2014).

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Le rôle de Cassandre n’est pas toujours aisé.

On passe son temps, devant des publics incrédules, des critiques acerbes et des idiots inutiles à tenter de convaincre de futures victimes que leur prochain investissement dans un cocktail de dérivés de fonds basés sur rien, ou vers une monnaie totalement virtuelle, va se transformer en désastre et en ruine. En général sans aucun succès. Avant que les mêmes vous fassent le reproche de ne pas l’avoir dit assez fort ou de ne pas avoir été suffisamment convaincant.

Heureusement, les criminels et les escrocs par incompétence ou bonne volonté, fournissent régulièrement quelques faits divers qui permettent aux Cassandre de souffler.

Ainsi, en quelques jours, la fermeture de la plateforme d'échange de la monnaie virtuelle Bitcoin, Mt. Gox, a provoqué une zone de turbulences sans précédent. Il s'agit d'une monnaie numérique créée en 2009 à partir d'un codage informatique crypté, par un ou plusieurs informaticiens se cachant derrière le pseudonyme Satoshi Nakamoto. Contrairement aux devises physiques telles que l'euro ou le dollar, le bitcoin et sa zone d'influence ne sont régis par aucune banque centrale ni aucun gouvernement. Comme toutes les autres monnaies, le bitcoin peut être échangé contre des services ou des marchandises ou même d'autres devises, du moment que l'autre partie à la transaction en accepte le principe. Un avantage technique est son indépendance vis-à-vis des politiques monétaires des Etats. Un risque est sa relative fragilité eu égard à la spéculations et au blanchiment. Et surtout l’absence de garantie publique quand à la valeur et à la contre valeur de la monnaie.

Le Bitcoin, qui ne valait que quelques cents à sa création en 2009, a vu sa valeur s'envoler et culminer au-delà de mille dollars à la fin de l'année dernière. Sur les plateformes où il restait coté, il valait autour de 568 dollars depuis la fermeture le 25 février de MtGox, plateforme basée au Japon et leader des échanges de crypto-monnaie. Une faille datant de 2011 y aurait permis de dupliquer les transactions, et 400 millions de dollars se seraient évaporés.

On apprenait presque simultanément, et l’arrestaton d’  « El Chapo » Joaquim Guzman, le Narco Baron mexicain, et l’existence d’une vaste escroquerie financière dont auraient été victimes plusieurs dizaines de milliers de Français.

Selon « Le Parisien », certains ont investi jusqu'à plus d'un million de dollars (environ 750 000€) sur des sites internets spécialisés dans le marché des devises étrangères. Les promesses étaient alléchantes : jusqu'à 20% de rendements par mois. «Quand on a voulu retirer les fonds, il y avait du blocage. Une société de contrôle nous a aussi alerté et c'est là qu'on s'est rendu compte qu'on était fichu».

En fait, Evolution Market Group (EMG), la société offshore panaméenne qui gérait plusieurs de ces sites comme Finanzas Forex ou Crown Gold, travaillait pour le compte du cartel mexicain de Sinaloa, dirigé par Guzman. Le cartel aurait ainsi blanchi près de 150 millions d'euros préalablement extorqués à de petits investisseurs désireux de se soustraire au fisc, donc peu enclins à porter plainte.

Mais il ne s’agit pourtant que d’opérations pour amateurs. A ce jour, les stocks de monnaie « offshore » sont tels qu’ils déstabilisent en permanence l’économie mondiale. Mélangeant argent sale, fraude fiscale et solde des bulles précédents, ces 80 000 milliards de dollars estimés sont le moteur de la désagrégation du système financier mondial marqué uniquement par l’appât du gain immédiat. Et les autorités chinoises soulignent que la moitié des dépôts du géant asiatique sont en fait gérés par des banques clandestines dans la main des triades.

On peut aujourd’hui si demander, entre dérégulation, offshore, shadow banking et shadow trading, trading haute fréquence, si la crise de 2008 n’a pas été en fait la répétition générale de celle qui nous attend.

Jean François Gayraud en propose une synthèse saisissante dans le nouveau capitalisme criminel (Odile Jacob). Il indique ainsi que « L’approche criminologique de la crise financière de 2008 est tout aussi éclairante que l’analyse économique. Parler de capitalisme criminel est donc un constat technique, pas une métaphore. Décrire les crises latino-américaines et espagnoles sous l’angle du blanchiment de l’argent du crime organisé, la crise japonaise par les relations incestueuses entre banques, politiciens et yakuzas, la transition du communisme au capitalisme en Albanie à travers l’escroquerie des pyramides, le trading de haute fréquence comme délits d’initiés éclairent d’un jour nouveau le fonctionnement de l’économie et de la finance ».

Entre économie de Casino et Monopoly, la finance mondiale est passée du statut de victime du crime organisé à celui de complice.

Le temps du Casinopoly criminel vient de commencer.

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