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Bye bye couple franco-allemand ? Ce nouveau centre de gravité de l’Europe qui se construit sous nos yeux
©RONALD WITTEK / POOL / AFP

De l'Ouest à l'Est ?

Bye bye couple franco-allemand ? Ce nouveau centre de gravité de l’Europe qui se construit sous nos yeux

Le conflit russo-ukrainien a révélé un nouveau pôle de forte influence au sein de l'Union européenne.

Guillaume Klossa

Guillaume Klossa

Penseur et acteur du projet européen, dirigeant et essayiste, Guillaume Klossa a fondé le think tank européen EuropaNova, le programme des « European Young Leaders » et dirigé l’Union européenne de Radiotélévision / eurovision. Proche du président Juncker, il a été conseiller spécial chargé de l’intelligence artificielle du vice-président Commission européenne Andrus Ansip après avoir été conseiller de Jean-Pierre Jouyet durant la dernière présidence française de l’Union européenne et sherpa du groupe de réflexion sur l’avenir de l’Europe (Conseil européen) pendant la dernière grande crise économique et financière. Il est coprésident du mouvement civique transnational Civico Europa à l’origine de l’appel du 9 mai 2016 pour une Renaissance européenne et de la consultation WeEuropeans (38 millions de citoyens touchés dans 27 pays et en 25 langues). Il enseigne ou a enseigné à Sciences-Po Paris, au Collège d’Europe, à HEC et à l’ENA.

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Michael Lambert

Michael Lambert

Michael E. Lambert est analyste renseignement - EMEA pour l'agence PINKERTON à Dublin, Irlande, et titulaire d'un doctorat en Histoire des relations internationales de Sorbonne Université en partenariat avec l'INSEAD. (Twitter : @Mischa_Lambert).

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Atlantico : Le conflit russo-ukrainien a révélé un nouveau pôle de forte influence à l'Est du traditionnel couple franco-allemand. Lorsque les canons arrêteront de tonner aux frontières de l’Union européenne, le centre d’influence de l’Union pourrait-il passer de l’Ouest vers l’Est (économiquement comme militairement) ? Leur soutien à cette guerre pourrait-elle leur permettre de passer au premier plan ? 

Guillaume Klossa : Le champ de gravité de l’Europe n’est pas en train de basculer. L’Union européenne passe d’une vision « noyau dure », avec ses membres historiques, à une Union prenant en compte ses nouveaux membres, qui devient plus inclusive. C’est une bonne nouvelle car les pays Baltes comme la Pologne ont intérêt à un renforcement de l’Union européenne et notamment institutionnel de l’Union. Cela prépare la voie pour que l’Union passe d’une union économique à une vraie puissance politique. 

La deuxième conséquence de cette guerre est la prise de conscience que l’Union européenne est bien plus qu’un projet technocratique. Elle est apparue comme un projet politique et civilisationnel. Le président Zelensky dans quasiment toutes ses interventions, depuis son élection, met en exergue l’aspect civilisationnel de l’Union européenne. Cette guerre a créé une sorte de choc de conscience chez les européens que l’Union était une nouvelle civilisation née après-guerre qui offre la paix, la sécurité, le droit commun, la dignité de la personne humaine, l’égalité.

Michael Lambert :  L'idée d'une Europe qui gravite autour du couple franco-allemand est une relique de la guerre froide et n'a pratiquement aucune pertinence au sein de l'Union européenne (UE) contemporaine. En effet, si le couple était important dans une Europe à 6 (1957), ou même à 12 (1986), il n'a guère de pertinence dans une Europe à 27 (2022).   

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En outre, depuis la fin de la guerre froide, on assiste à un déplacement du centre de gravité de l'UE de l'Ouest vers l'Est, car aucune stratégie coordonnée n'a été adoptée entre la France et l'Allemagne, avec peu de projets d'envergure, ou des projets mort-nés (comme celui des avions de 5ème génération). 

Parallèlement, les pays d'Europe centrale et orientale apparaissent comme de nouvelles puissances. L'Estonie est désormais un géant du cyberespace, et ce pays nordique anciennement occupé par l'URSS a de fortes chances de dépasser la Suisse et Singapour en termes de revenu par habitant dans les vingt prochaines années. La République tchèque est également redevenue une puissance industrielle et économique comme avant la Seconde Guerre mondiale. Elle affiche le taux de chômage le plus bas de l'UE (3,5 %) et attire de nombreux expatriés. La Pologne est pour sa part devenue un acteur diplomatique de premier plan, comme en témoignent ses initiatives en faveur des réfugiés ukrainiens. Ce ne sont là que quelques exemples, qui témoignent de ce rééquilibrage du pouvoir économique de l'Ouest vers l'Est de l'UE. 

Cependant, si les pays d'Europe centrale et orientale regagnent en puissance, ils auront encore besoin de plusieurs années pour moderniser leurs armées, et des pays comme la République tchèque et la Pologne ne sont pas préparés à lutter contre le réchauffement climatique, ce qui impactera fortement leur résilience économique et agricole. En résumé, l'Estonie est de loin le seul pays qui a le plus de chance de devenir une puissance européenne à part entière, les autres auront des résultats plus contrastés.

Enfin, il semble opportun de rappeler que tous les pays d'Europe centrale et orientale ne sont pas des puissances militaires, ils n'ont ni l'équipement, ni l'outil industriel, ni les moyens financiers de leurs ambitions. A ce titre, ils dépendent de l'Otan pour assurer leur défense. Ces derniers font également des choix doctrinaux et peinent à innover sur le plan militaire. Par exemple, les Polonais achètent une grande partie du matériel américain, alors que du matériel français comme le char Leclerc et le MAMBA, et le Saab Gripen suédois, seraient plus appropriés. 

En somme, les anciens pays du Bloc de l'Est sont bons pour communiquer et fournir du matériel à l'Ukraine, mais lorsqu'il s'agit de mener une vraie guerre, un seul pays membre de l'UE semble posséder le savoir-faire : la France. 

Atlantico : Le soutien plus limité du couple franco-allemand pourrait-il baisser son influence au profit d'autres pays en Europe ? 

Michael Lambert : Le couple franco-allemand est symbolique, et l'Europe contemporaine ne tourne plus autour de lui. Les puissances de demain seront les pays qui se donneront les moyens et l'ambition de développer l'excellence dans des secteurs spécifiques. 

Au risque de me répéter, l'Estonie sera la cyberpuissance européenne dans la prochaine décennie. Tandis que la Suède émergera comme une grande puissance militaire si elle rejoint l'OTAN. En effet, la Suède possède d'excellentes entreprises militaires (Saab) et est une puissance militaire méconnue. 

En dehors de ces deux exemples, d'autres pays comme la République tchèque et la Pologne ne pourront pas émerger comme des grandes puissances militaires car ils n'innovent pas assez et n'ont pas de secteurs d'excellence. Il en va de même pour la Roumanie, la Bulgarie, la Hongrie et les deux pays baltes (Lettonie et Lituanie), qui resteront en retrait, faute de budget pour se moderniser. 

Sur le plan économique, seuls trois pays - l'Estonie, la République tchèque et la Slovénie - deviendront des puissances à part entière et rattraperont les pays d'Europe occidentale. 

Sur le plan diplomatique, c'est à nouveau l'Estonie, mais cette fois-ci accompagnée de la Pologne et de la République tchèque, qui seront des acteurs diplomatiques majeurs. A ce titre, la Pologne émergera comme une puissance agricole européenne, et l'agriculture est appelée à devenir une composante essentielle du soft power dans un monde de pénuries. 

Sur le plan environnemental, la Slovénie occupera une place de premier plan en Europe dans quelques années. Au moment où j'écris cet article, cela semble désuet, mais la protection de l'environnement et la gestion des ressources, notamment de l'eau, seront également une composante essentielle du soft power. 

Le couple franco-allemand, ou même la France et l'Allemagne séparément, resteront des puissances stationnaires, sans accroître leur influence mais sans la voir diminuer dans l'Union européenne. 

Guillaume Klossa : Il y a une proximité culturelle, géographique ou historique dans le soutien des pays baltes, scandinaves et d’Europe centrale envers l’Ukraine. Certains ont même le sentiment d’être menacés directement. La France et l’Allemagne jouent un rôle spécifique dans cette affaire, sans la France, ni l’Allemagne il n’y aurait pas de capacité des Européens de pouvoir livrer des armes à l’Ukraine. Il y a une dynamique collective et ce n’était pas évidemment vis-à-vis des engagements gaziers et pétroliers contradictoires. Malgré cela on a créé une dynamique d’unité. 

Atlantico : Le Royaume-Uni fort d’une nouvelle alliance de défense avec la Suède et la Finlande montre-t-il qu’il pèse autant sur la diplomatie avec peu de moyens ? 

Michael Lambert : Le Royaume-Uni reste une grande puissance non seulement en Europe mais aussi dans le monde. L'économie du pays est en forte croissance, avec des salaires élevés pour les jeunes et un taux de chômage en forte baisse. Les universités britanniques restent parmi les meilleures au monde et ont su augmenter leurs revenus, et le rayonnement international de Londres est une réalité qui montre que ce pays est encore capable de nous surprendre. De plus, la Grande-Bretagne connaît un débat de grande qualité sur les questions environnementales et son tourisme explose. 

En résumé, avec ou sans la Suède, la Grande-Bretagne reste un modèle pour beaucoup, et comme nous l'avons vu avec la visite de Boris Johnson en Ukraine, la stratégie de communication britannique est bien meilleure que celle de l'Union européenne. Londres a été et reste un acteur européen incontournable et son rapprochement avec la Suède va renforcer cette dynamique. 

Guillaume Klossa : La crise ukrainienne a marginalisé le Royaume-Uni et on a pu voir que l’on pouvait moins compter sur lui que lors des crises précédentes. Outre-Manche, on essaie de montrer par tous les moyens, notamment par la parole, qu’on existe. Mais la parole ne remplace ni l’influence, ni l’action. 

Cette alliance est philosophique et c’est une alliance de second rang. Les alliances de premier rang en matière de sécurité sont l’OTAN et en matière politique c’est l’Union européenne. 

Atlantico : À terme, allons-nous vers une nouvelle logique de l’Europe qui sort du schéma connu ? 

Michael Lambert : A long terme, nous devrions admettre que l'Union européenne n'a pas ou peu de pertinence en cas de guerre. Comme nous l'avons vu lors de la COVID-19 ou de la guerre en Ukraine, ce sont les États qui jouent un rôle protecteur, l'UE n'a d'intérêt que pour l'espace Schengen, l'Euro lui-même étant désormais soumis à l'inflation et ne protège donc plus les citoyens.   Cependant, il y a un changement en Europe avec des pays qui émergent comme des puissances régionales et qui ont une philosophie d'excellence dans certains secteurs (Estonie dans le cyber, Slovénie dans l'environnement, Pologne pour la diplomatie).  Avec la guerre en Ukraine, mais aussi le réchauffement climatique, qui aura une influence sur la résilience économique des pays européens, le centre de gravité de l'UE risque de se déplacer du couple franco-allemand vers les pays plus au nord, plus adaptés aux changements mondiaux. Les pays nordiques, les Pays-Bas, ainsi que l'Irlande, seront l'épicentre de la puissance européenne de demain, surtout si la Suède et la Finlande rejoignent l'OTAN.

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