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Brice Couturier : « 50 ans après le tournant de 1969, nous payons le prix d’une gauche devenue particulariste et identitaire »
©ARCHIVES / AFP

Basculement

Brice Couturier : « 50 ans après le tournant de 1969, nous payons le prix d’une gauche devenue particulariste et identitaire »

Brice Couturier publie « 1969, année fatidique » aux éditions de L’Observatoire. Pour Atlantico, il revient sur la période de Mai 68, sur l’héritage du mouvement et sur l’année décisive de 1969.

Brice Couturier

Brice Couturier

Brice Couturier est journaliste. Il a été rédacteur en chef du Monde des débats et collabore au Point. Il est l'une des voix de France Culture, où il présente chaque jour "Le tour du monde des idées". Il est notamment l'auteur du très remarqué Macron, un président philosophe (Éditions de l'Observatoire, 2017).

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Atlantico.fr : Dans votre nouvel ouvrage, "1969, année fatidique" (publié aux éditions de L'Observatoire) vous effectuez un inventaire de Mai 1968. Quels ont été les principaux fiascos monumentaux de la fin de l'année 1968 et pourquoi l'année 1969 a été le point d'orgue de tous les excès de l'idéologie de 1968 ?

Brice Couturier : Mon livre couvre un certain nombre de pays pour décentrer, provincialiser le Mai 68 français qui me paraît relativement secondaire par rapport aux événements de 1967 en Allemagne de l’Ouest et à Berlin en particulier ou l’événement d’avril 1968 en Pologne et surtout de l’invasion de la Tchécoslovaquie à la fin du printemps de Prague en 1968.

Partout, les mouvements dits de 1968 ont connu les mêmes échecs. Le socialisme à visage humain du Printemps de Prague a été écrasé, la Convention Démocrate de Chicago a donné comme candidat à la présidence le candidat du président sortant, Humbert Humphrey, plutôt que celui que voulaient les mouvements étudiants de gauche, Eugene McCarthy, en mai 1968. 

Aujourd’hui, on retient la mémoire des mouvements étudiants et des manifestations mais la traduction politique directe des mouvements de Mai a été une des Assemblée nationale la plus à droite de la Ve République. François Mitterrand disait : « A quoi a servi Mai 68 ? A retarder d’une bonne dizaine d’années l’arrivée de la gauche au pouvoir ».    

Donc les célébrations de Mai 68 qui ont été le fait de toute la presse de gauche l’an dernier me sont apparues inopportunes et ridicules. 

Mon livre s’ouvre sur le constat d’un échec global des mouvements dits de 1968. L’idée que je développe est que sur la base de ces échecs ces mouvements ont éclaté et se sont radicalisés. Car quand on n’arrive pas à faire la révolution, on devient sectaire et violent. Or, il n’y avait pas de révolution possible. Ni aux Etats-Unis, ni en Allemagne, ni en France. Et ce qu’on espérait en Tchécoslovaquie et en Pologne était le contraire d’une révolution.

Comment qualifier le "mauvais chemin" pris en 1968 et en 1969 et que nous continuons d'emprunter ?  Est-ce le signe d'un retournement des idéologies émancipatrices ou d'une dégénérescence de l'idéologie des années 1960 ? Comment est-on passé d'une période du "peace and love", de la libération des moeurs à une résurgence de la violence avec le SDS américain (Student for a Democratic Society, une organisation étudiante) ou bien encore le meurtre de Sharon Tate ?

Le problème est que les idéologies des sixties visaient une émancipation individuelle et collective. C’étaient des mouvements anti-autoritaires qui visaient à un assouplissement des mœurs, une libéralisation culturelle. Or, il y a un moment où ça part en vrille, et ça part en vrille en 1969. 

J’ai pas mal de témoignages. Par exemple le journal de Californie d’Edgar Morin, qui était en 1969 en Californie (il était témoin visuel), et qui montre que les hippies sont devenus drogués, que la révolution sexuelle s’est transformée en une pratique où on prostitue sa copine pour sa prochaine dose d’héroïne, qu’il y a de plus en plus d’overdoses, de misère, bref, il y a un moment où à trop vouloir nous libérer nous avons trouvé d’autres barreaux bien plus épais (comme le chantait Julien Clerc dans le titre « L’Eléphant est déjà vieux »). Je prends aussi l’exemple de la chanson des Doors, « Break on through (To the other side) », passer de l’autre côté. Il y avait cette ambition prométhéenne d’aller voir de l’autre côté du miroir. Ca passait en particulier par les drogues psychédéliques comme le LSD. La transgression ultime c’est la mort. C’est pour ça que les crimes de Charles Manson et de sa fameuse « famille » avec l’assassinat de Sharon Tate et de ses amis marquent une espèce de point culminant des sixties parce qu’effectivement là vous avez le passage à l’acte radical, le trip ultime qui est d’assassiner des gens à coups de couteau, de badigeonner les murs de leur sang et de goutter le sang de Sharon Tate comme l’ont fait certains des criminels de la bande. Il y a un moment où la transgression ultime devient le suicide ou le meurtre. Ce processus est très bien montré dans le film de Quentin Tarantino, « Once upon a time… in Hollywood », qui vient de sortir et qui se déroule entièrement dans l’année 1969. 

Il y a donc un moment ou la volonté d’émancipation se retourne contre ses auteurs et les asservit plus horriblement que tout ce qu’ils avaient pu connaître avant. J’essaie de montrer qu’en 1969 nos idéologies se retournent contre nous.    

En 1968, les mouvements sont relativement homogènes et unifiés. Vous avez l’UNEF, un grand syndicat étudiant en France, vous avez le SDS américain et vous avez un SDS allemand aussi. Sur la base des échecs de 1968, ces mouvements significativement éclatent partout. Le SDS s’auto-dissout en Allemagne en 1969 et le SDS américain est détourné par une bande de malades mentaux, les Weathermen dont j’explique un peu la trajectoire, et qui sont des délirants, des gens qui mélangent l’extrême violence (ils se tuent eux-mêmes dans un attentat), le sexe collectif et la prise collective de drogue. Ils sont complètement drogués, à moitié fous. Les Weathermen, extrêmement minoritaires dans le mouvement américain, au cours d’un congrès délirant qui se passe en 1969 vont s’emparer du vieux SDS pour le dissoudre aussitôt en déchirant les archives du SDS.

En 1969, ce qui me frappe beaucoup sur le plan politique, c’est l’éclatement de ce qu’on appelait « The Mouvement » en multiples sectes et sous-tendances. Il y a entre ces tendances une surenchère extrême de violence, de radicalité, de nihilisme. Les gentils gauchistes de 68 deviennent des forcenés, des délirants, des terroristes à partir de 1969. C’est d’ailleurs cette année-là que Baader-Meinhof commence à prendre contact et font leur première action (incendie d’un magasin). C’est véritablement en 1969 que ces radicaux ultimes deviennent dingues et passent à l’acte.

Quelles ont été les occasions manquées pour la France sur le plan politique en 1968 et 1969 qui continuent d'avoir un impact sur la vie politique française en 2019 ? La crise économique actuelle ou le mouvement social comme la crise des Gilets jaunes sont-ils directement issus de 1969 ?

L’occasion manquée de 1969, elle porte un nom : c’est Chaban-Delmas. Il devient Premier ministre aussitôt Pompidou élu. C’est un réformateur authentique. Je montre dans mon livre que tous ses conseillers étaient en réalité issus d’une gauche modernisatrice - y compris Jacques Delors qui faisait partie de son cabinet - et réformatrice qui avait compris que la gauche politique française était en réalité incapable de réformer le pays et que donc il fallait donner sa chance à une droite réformatrice et modérée, d’où le choix de Chaban-Delmas. Je cite un article de L’Express de l’époque où certains membres de son cabinet expliquent qu’ils sont de gauche et que la gauche est trop stupide, trop radicalisée, qu’elle n’a rien compris au film de 1968. Donc elle va travailler avec Chaban-Delmas. Mais il a en face de lui une Assemblée nationale extrêmement à droite, effet de 1968. Les Français ont eu horreur de la façon dont Mai s’est terminé et ont voté massivement pour le parti Gaulliste moyennant quoi Chaban-Delmas n’avait pas la majorité de sa politique. Le parti majoritaire lui a mis des bâtons dans les roues tout le temps. La fameuse nouvelle société qu’il avait en projet, il n’a pas pu la mettre en oeuvre.  
C’est pour ça que je raconte dans mon livre ce que j’ai vécu personnellement à la fac de Vincennes où les gauchistes ont tenté d’empêcher les élections universitaires pour empêcher la réforme d’Edgar Faure de passer. Car en effet les réformateurs étaient pris entre deux feux. Celui d’une droite stupide et apeurée et celui d’une extrême gauche qui avait perdu les pédales et qui refusait d’améliorer les choses au nom d’une révolution impossible. 

Pour revenir à la deuxième partie de votre question, ce qui dans les occasions manquées de 1969 nous amène à 2019, 50 ans après, est essentiellement pour moi le legs empoisonné de 1969 : c’est ce qu’on appelle la politique des identités, le communautarisme. Le mouvement a éclaté en 1969 sur la base d’un slogan : « The personal is political ». Dorénavant chacun va se battre pour son identité personnelle. L’identité va devenir un message politique, un positionnement politique. Les femmes sont les premières à claquer la porte des mouvements gauchistes parce qu’elles y sont très maltraitées, c’est marie-couche-toi-là véritablement, donc elles s’en vont. Elles créent leurs propres mouvements féministes. Les homosexuels créent en 1969 également leur mouvement parce qu’ils en ont assez d’être persécutés comme c’était le cas à Stonewall. Les Noirs américains créent les Black Panthers, rentrent en dissidence et ne veulent plus rien avoir à faire avec les mouvements étudiants blancs.

A partir de 1969, les mouvements éclatent sur la base d’une revendication personnelle identitaire. Ce n’est plus universaliste, ce n’est plus commun, c’est spécifique, c’est identitaire. Il s’agit de la fameuse politique de l’identité que nous sommes, hélas, en train d’importer des Etats-Unis à gauche. La droite est devenue très universaliste. C’est paradoxal. La gauche est devenue particulariste et la droite universaliste. Il s’agit là d’une espèce de renversement dément. La gauche a commencé à cultiver à partir de 1969 un électorat particulariste. Aux Etats-Unis c’est très flagrant avec la coalition arc-en-ciel. C’est dire à la fois aux Noirs, aux Latinos, aux femmes, aux homosexuels, vous avez tous vos revendications particulières mais nous, nous allons vous donner des droits nouveaux en tant que… Et c’est pour moi tourner le dos à l’idéal républicain.

Etes-vous nostalgique de ces années 1960 sur le plan politique et culturel ?

J’ai une certaine nostalgie des sixties parce que c’était une période d’intense créativité même si elles se sont terminées très mal. Mon livre est tout sauf nostalgique. C’est plutôt de l’ordre du règlement de compte. Mais en même temps que je passe en revue les grands disques de l’époque, le dernier album des Beatlles (le groupe se dissout en 1969), « Abbey Road », le rock de 1969, le cinéma de 1969 (« Butch Kassidy et le kid , « Zabriskie Point », « Easy rider » par exemple), on constate que la production culturelle de cette époque était extrêmement riche dans tous les pays. En Italie il y a un très grand cinéma, en Allemagne le cinéma renaît en 1969 avec notamment « Scènes de chasse en Bavière ». Les possibilités d’expression étaient beaucoup plus ouvertes. Les possibles sont largement ouverts à l’époque. 

Durant toutes les années 1960, on a ouvert des possibles. En 1969, par une espèce d’hybris, on a saccagé les promesses qui existaient à cause d’une surpolitisation essentiellement. En conséquence, beaucoup de portes ont été refermées et restent toujours disponibles. Il suffirait d’aller les rouvrir.      

Le livre de Brice Couturier, "1969, année fatidique", est publié aux éditions de L’Observatoire. 

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