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Beaucoup de parents ont recours au soutien scolaire.
Beaucoup de parents ont recours au soutien scolaire.
©Charles Platiau / Reuters

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Boom du soutien scolaire : un phénomène de société qui en dit long sur le système et sur nous-mêmes

Le boom manifeste du marché du soutien scolaire constitue le signal faible des failles de l'Education nationale. Plus encore, il est un indicateur de nos actes manqués, personnels et collectifs, et un révélateur de nos désirs d'avenir.

Pierre Duriot

Pierre Duriot

Pierre Duriot est enseignant du primaire. Il s’est intéressé à la posture des enfants face au métier d’élève, a travaillé à la fois sur la prévention de la difficulté scolaire à l’école maternelle et sur les questions d’éducation, directement avec les familles. Pierre Duriot est Porte parole national du parti gaulliste : Rassemblement du Peuple Français.

Il est l'auteur de Ne portez pas son cartable (L'Harmattan, 2012) et de Comment l’éducation change la société (L’harmattan, 2013). Il a publié en septembre Haro sur un prof, du côté obscur de l'éducation (Godefroy de Bouillon, 2015).

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Atlantico : Le boom du soutien scolaire est-il un phénomène de longue date ? S'agit-il d'une mode, d'une tendance, d'un remède momentané à un système éducatif défaillant, ou bien est-ce un phénomène structurel destiné à durer ?

Pierre Duriot : Cela a toujours existé et en premier lieu, le soutien est apporté par les parents eux-mêmes, ceux qui font faire les devoirs, parfois même de manière tyrannique, ceux qui font juste réciter des leçons et ceux qui ne font rien, le long d'une graduation allant du surinvestissement au désintérêt total. En pratique, des parents peuvent être de très bons précepteurs et aider réellement leur enfant, parce qu'ils en ont le temps et la capacité. Après, de nombreuses manières de faire existent qui aboutissent au fait qu'il a été maintes fois montré que les capacités "pédagogiques" des parents aident largement l'enfant.

A ce titre, les enfants de professeurs des écoles du primaire figurent parmi les meilleurs parcours scolaires, ce qui a tendance à renforcer l'idée que les premiers apprentissages, ceux des bases sur lesquels tout se construit, sont primordiaux. On sait également que statistiquement, les enfants issus de milieux culturellement riches réussissent mieux que les autres. L'école compense en partie ces inégalités de milieux, mais de moins en moins bien et c'est l'une des raisons qui pousse les parents à recourir de plus en plus au soutien scolaire, mais ce n'est pas la seule. Parallèlement, nous sommes dans une société de marché et celui du savoir en est un comme un autre, n'échappe pas à la loi de l'offre et de la demande. Dans un contexte économique libéralisé, l'école républicaine n'a plus le monopole du savoir et l'on peut utiliser cet aspect de la loi qui explique que c'est l'enseignement qui est obligatoire et pas la fréquentation d'une école publique d'Etat. Le phénomène est structurel, risque donc non seulement de durer mais également de s'amplifier, à la fois parce que le marché va le permettre, parce que l'option économique libérale l'encourage, mais aussi parce qu'il est devenu de plus en plus important pour des parents de choisir les fréquentations de leur enfant, en clair, d'échapper à la carte scolaire.

Qu'est-ce que ce phénomène de société dit de notre système scolaire et de notre enseignement ? De quel état est-il le symptôme et quel diagnostic faut-il établir ?

Ce phénomène nous dit de multiples choses et en premier lieu une rupture de la confiance dans l'institution républicaine, c'est-à-dire, de la confiance en soi, puisque l'institution c'est nous, notre Etat, nos élus, les options politiques que nous choisissons. Mais l'école n'est pas la seule institution d'état touchée par le déficit de confiance, c'est un phénomène général reflet d'une crise de confiance dans les hommes et dans l'avenir, laquelle a été très bien analysée dans de nombreux ouvrages. Elle se traduit par la prise d'assurances contre les accidents, les impayés, les ruptures de contrats, les mauvaises écoles... et donc le cours particulier est une forme d'assurance comme une autre contre les défaillances perçues ou réelles de l'école.

Il faut voir tout de même la conscience qu'ont les parents de l'importance d'un niveau d'étude le plus élevé possible pour leur enfant, afin qu'il réussisse dans la vie. Ce n'est pas faux, on sait que globalement le diplôme de départ conditionne l'ensemble de la carrière, ne serait-ce qu'en ouvrant des portes, mais ce n'est pas toujours vrai. Il témoigne également d'un haut niveau de compétition entre les individus, conforte les analyses régulières montrant une tendance lourde à l'individualisme, le tout accentué par des éducations infantiles plaçant l'enfant au centre, qui prédisposent les petits à une forme de toute puissance bien perceptible chez de nombreux enfants et privilégient de moins en moins les modalités de fonctionnement collectives. En cela, l'école suit bien des évolutions sociétales plus larges. Enfin, on peut avoir cette croyance que le cours supplémentaire, ou l'internat par exemple, brandis comme des menaces et finalement mis à exécution, vont avoir pour effet de "serrer les boulons" d'un gamin mal engagé, d'un gosse avec qui on a manqué dans la prime enfance la fixation des cadres et limites. Là n'est pas la vocation du soutien scolaire et le remède est parfois pire que le mal.

Le soutien scolaire concerne-t-il le primaire ou le secondaire ? A qui fait-on appel lorsque l'on a besoin de soutien scolaire pour son enfant ? A des sociétés spécialisées ou plutôt à des petites annonces de particuliers ?

Il concerne tous les niveaux et même la maternelle ! Et tout le monde s'y colle ! Boîtes privées, étudiants, enseignants retraités et actifs, bénévoles... pour les uns c'est une réelle activité économique, puisque des entreprises sont bâties sur le soutien scolaire. Pour les autres c'est une manière d'arrondir ses fins de mois, de payer ses études ou ses vacances. A noter que les sociétés font souvent appel à des vacataires, des indépendants, qui ainsi travaillent en solo ou par l'intermédiaire d'une entreprise qui trouve leurs élèves, les rétribue en prenant sa commission. Les municipalités, des associations caritatives également, ont développé des systèmes d'aide aux devoirs qui peuvent être regardés comme du soutien, en fonction des besoins constatés ou des volontés politiques locales.

Le soutien scolaire est-il le fruit d'une anxiété exagérée ou d'un excès de zèle des parents, ou bien est-ce un recours justifié et nécessaire ? Qui en général est à l'origine de la demande, l'enfant ou le parent ? 

Il y a une forme d'anxiété certes, de l'intérêt aussi bien sûr, pour la réussite scolaire de son enfant, mais la réussite de son enfant est aussi la sienne et l'enfant peu devenir le réceptacle des angoisses de ses parents, se retrouver assigné à des objectifs scolaires intenables pour lui. C'est aussi parfois nécessaire, parce que l'enfant ne comprend pas assez bien ou assez vite dans le contexte de la classe et qu'il faille une redite dans le cadre d'une relation duelle, déconnectée de l'école.

Mais également, il faut savoir faire le bon diagnostic. Les apprentissages peuvent ne pas rentrer pour des raisons autres que le contexte ou les contenus scolaires et chez un enfant peu disposé à apprendre ou en proie à des angoisses ou des troubles du développement, le soutien va s'apparenter à une louche supplémentaire de la mauvaise soupe dont il ne veut pas et ce cas de figure est devenu assez fréquent de nos jours. Le soutien scolaire ne doit alors pas être un remède par défaut à une situation d'échec scolaire dont les causes peuvent être multiples. Ce sont le plus souvent les parents qui sont à l'origine de la demande, mais régulièrement sur conseil des enseignants qui les orientent vers des stages de rattrapage qui existent maintenant dans les écoles pendant les périodes de vacances scolaires. Mais parfois, les enfants eux-mêmes sont à l'origine de la demande, connaissent leur propension à mieux comprendre dans le cadre d'une relation à l'adulte plus proche que dans la classe.

Est-ce que ça marche ? Mesure-t-on les progrès à court et long termes et constate-t-on de vraies différences avec les élèves qui n'ont pu en bénéficier ?

Il n'y a pas, à mon sens de bilan général sur le soutien scolaire. Dans ma spécialité, nous sommes régulièrement confrontés à des difficultés d'apprentissage pour des causes personnelles ou familiales se traduisant par des refus d'apprendre, de se mettre au travail et dans ces contextes, le soutien scolaire n'est pas d'une grande efficacité. Mais il y a aussi des résultats spectaculaires, des retours même, à une autonomie à l'école après un soutien passager mais déterminant pour la poursuite des études. La qualité de l'intervenant est évidemment prépondérante. L'important est de ne pas se tromper de remède quand on constate une difficulté scolaire, de bien savoir à quels paramètres l'attribuer et quel type de soutien va être utile. Il se peut que soit simplement nécessaire une action sur l'hygiène de vie de l'enfant, ses sorties, sa culture... Dans le secondaire, on peut aussi envoyer au soutien scolaire un élève déjà bon, pour qu'il soit encore meilleur, décroche par exemple la mention qui lui permettra d'intégrer l'école convoitée et pour laquelle il est un peu juste. Cela ne va marcher que si l'enfant coopère et que c'est son objectif à lui et non pas celui de ses parents, pour lui. En résumé, faire le bon diagnostic et s'assurer de la coopération de l'élève, sinon, ça peut tourner à la tyrannie parentale.

Propos recueillis par Catherine Laurent

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