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Bernie Sanders et la gauche de la gauche française, même combat (et même difficulté à capter le vote des minorités) ?
©Reuters

Vote (trop) blanc

Bernie Sanders et la gauche de la gauche française, même combat (et même difficulté à capter le vote des minorités) ?

Si aux Etats-Unis, Bernie Sanders peine à capter à capter le vote démocrate issu des minorités (qui lui préfèrent Hillary Clinton), la gauche de la gauche française ne fait pas non plus le plein de voix parmi cet électorat.

Sylvain Manternach

Sylvain Manternach

Sylvain Manternach est géographe-cartographe, formé à l’Institut français de géopolitique, et auteur d'une note sur les résultats du second tour des élections départementales co-écrite avec Jérome Fourquet, Directeur du département Opinion et stratégie d'entreprises de l'Ifop. Parmi ses publications, on retrouve notamment : Perpignan, une ville avant le Front (avec Jérôme Fourquet et Nicolas Lebourg, Fondation Jean Jaurè), Karim vote à gauche et son voisin vote FN (collectif sous la direction de Jérôme Fourquet, éditions de l'Aube), L'an prochain à Jérusalem (avec Jérôme Fourquet, éditions de l'Aube). Prochainement, une double note de Sylvain Manternach (avec Jérôme Fourquet) sur la crise migratoire à Calais et la très nette augmentation du vote FN, paraîtra à la Fondapol. 

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Atlantico : Aux Etats-Unis, Bernie Sanders peine aujourd'hui à convaincre l'électorat démocrate issu des minorités de voter pour lui et non pour Hillary Clinton. Cette situation, où la gauche de la gauche a du mal à s'attirer le vote des minorités par rapport à la gauche plus modérée ou plus "centriste", est-elle transposable à la France ?

Sylvain Manternach : C’est difficile de comparer les situations américaine et française. D’abord, les Etats-Unis apparaissent comme les champions de la statistique ethnique, alors qu’en France ce sujet est régulièrement l’objet de débats houleux, voire d’invectives et de règlements de comptes entre chercheurs. Aux Etats-Unis, c’est un véritable outil que ce soit lors des campagnes électorales ou pour la mise en place de politiques publiques tandis qu’en France, la notion de discrimination positive a très mauvaise presse et que les politiques publiques sont appliquées sur des territoires dits fragilisés et les populations qui s’y trouvent sans distinction liées à une quelconque origine ou appartenance ethnique, culturelle ou religieuse. Et pour ce qui est des questions électorales, on rappellera la très mauvaise réception du rapport publié par le Think Tank Terra Nova en mai 2011 "Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ?". Faisant le constat d’une rupture de valeurs entre la gauche et la classe ouvrière, les auteurs y préconisaient une nouvelle alliance stratégique autour des jeunes, des femmes, des diplômés et des minorités, ce qui avait provoqué de très nombreuses et très négatives réactions et l’accusation d’abandonner les ouvriers et les employés au Front National.

Malgré tout, en France, ces questions méritent d’être posées, ne serait-ce que pour y apporter des réponses argumentées, basées sur de sérieuses recherches plutôt que de ressasser des idées reçues. Enfin, si dans les faits on dispose en France de quelques statistiques de ce type, elles sont encore relativement rares et plutôt centrées sur la question de la religion, sur le mode déclaratif, que sur un critère ethnique ou raciale. Il est donc nécessaire d’opérer ce glissement si l’on veut pouvoir s’appuyer sur des données concernant les minorités en France.

Concernant les Etats-Unis, il faut préciser que c’est surtout auprès de la minorité afro-américaine que Bernie Sanders est en difficulté puisque ses résultats auprès des latino-américains sont bien meilleurs. Il est aussi utile de souligner que les difficultés de Bernie Sanders auprès de la minorité afro-américaine ne tiennent pas forcément d’une ligne politique plus à gauche de celle d’Hillary Clinton mais bien plus à sa position d’outsider et de candidat indépendant à l’investiture du parti démocrate. Déjà en 2008, dans cette position d’outsider face à la même Hillary Clinton, Barack Obama avait éprouvé de grandes difficultés à s’imposer auprès de l’électorat afro-américain et c’est sa victoire dans le caucus de l’Iowa qui lui avait permis d’inverser une tendance jusque-là favorable à Hillary Clinton. C’est cette première victoire qui, rendant possible sa désignation finale, avait permis ce basculement bien plus que l’éventualité de voir le premier président noir entrer à la Maison Blanche. Cette année, les premières primaires n’ont pas permis à Bernie Sanders de ravir à Hillary Clinton son statut de favorite et c’est donc en position de force qu’elle a abordé les primaires dans les Etats où se trouve une forte minorité noire-américaine. Elle a ainsi remportée plus de 80% des suffrages des afro-américains en Caroline du Sud le samedi 27 février, ce qui lui a permis de l’emporter avec 73% des votes contre 26% à Bernie Sanders. Lors du Super Tuesday, le mardi 1er mars, elle l’a aussi nettement emporté dans les Etats du Sud comme la Géorgie (71% contre 28%), l’Alabama (78% contre 19%), l’Arkansas (66% contre 30%) ou le Texas (65% contre 33%). A ce premier critère légitimiste s’ajoute le fait que Bernie Sanders soit un candidat indépendant, tandis qu’Hillary Clinton dispose de nombreux relais auprès de cet électorat au sein même du parti démocrate.

D'un point de vue sociologie électorale, François Hollande a majoritairement récolté ce vote en 2012. Comment expliquer le fait que le PS soit plus performant à ce niveau-là que la gauche de la gauche, le Front de Gauche de Jean-Luc Mélenchon notamment ?

S’il est vrai que François Hollande a obtenu d’excellents résultats auprès des Français de confession musulmane au 1er comme au 2ème tour des élections présidentielles, les résultats de Jean-Luc Mélenchon ne constitue pas pour autant une contre-performance. Comme on peut le voir dans ce tableau tiré de Karim vote à gauche et son voisin vote FN, il obtient tout de même le suffrage de 20% de cette frange de l’électorat, soit 9 points de plus que son score auprès de l’ensemble des Français. C’est nettement moins que François Hollande qui obtient 57% des suffrages des Français de confession musulmane (+ 28 points) mais cela reste dans la proportion de 1 à 3 que l’on observe par ailleurs entre le résultat final de Jean-Luc Mélenchon et François Hollande. Surtout, alors qu’en 2007 le score cumulé de l’extrême-gauche et de Jean-Luc Mélenchon n’était que de 10%, il le fait passer à 21%, au détriment de François Bayrou qui passe de 15% à 6% tandis que pour le Parti socialiste la tendance est à la stabilité puisque Ségolène Royal n’obtenait qu’un point de plus que François Hollande à 58%.

On peut noter également le score réalisé par Jean-Luc Mélenchon en Seine-Saint-Denis lors des présidentielles de 2012, qui en faisait le département français qui votait le plus pour le candidat du Front de Gauche. Si, avec 16,99% des exprimés, il est loin des 27,28% de Georges Marchais en 1981, il obtient un meilleur score qu’André Lajoinie en 1988 avec seulement 13,51% et surtout que Marie-Georges Buffet en 2007 avec seulement 3,57% des suffrages. Et si l’on considère le recul de l’encadrement politique, syndical et militant dans cette portion de la banlieue rouge depuis la fin des années 80, on peut considérer que ce bon score est fortement lié à la progression globale constatée auprès des électeurs de confession musulmane.

Si le Parti socialiste et l'extrême-gauche se sont longtemps partagés l'électorat des minorités en France, dans quelle mesure les formations politiques de droite sont-elles en train de changer la donne aujourd'hui ?

Lors des élections présidentielles depuis 2002, la domination de la gauche dans cet électorat ne s’est pas démentie puisqu’au 1er tour des élections présidentielles, la gauche obtenait 79% en 2002 puis 71% en 2007 et enfin 80% en 2012. Au deuxième tour de 2012, cette domination était encore renforcée puisque François Hollande culminait à 86% auprès des Français de confession musulmane, soit 34,4 points de plus que son score final.

Partant de là, la droite semble ne pouvoir que progresser dans cet électorat, ce qu’elle ne fait pourtant guère. Lors des municipales de 2014 et des européennes de la même année, c’est surtout vers l’abstention que se dirigent massivement les électeurs des quartiers populaires à forte proportion d’électeurs issus de l’immigration. Et si la droite y progresse parfois, c’est plus en raison de candidats locaux plus consensuels et donc moins répulsifs qu’un Nicolas Sarkozy, resté comme le candidat du "Karcher" et du débat sur l’identité nationale auprès d’une large partie de cet électorat. Pour l’instant, les seules exceptions à cette règle interviennent dans le cas très particulier où la droite affronte le Front National au 2ème tour d’une élection comme ce fut le cas à Perpignan lors des municipales de 2014, dans de nombreux cantons lors des départementales 2015 ou encore dans les régions Nord-Pas-de-Calais-Picardie et Provence-Alpes-Côte d’Azur lors des régionales de décembre 2015. A chaque fois, la remobilisation dans les quartiers populaires est légèrement plus grande qu’ailleurs et la droite y reçoit un soutien très net de la part de cet électorat qui d’habitude la fuit. A Perpignan, c’est dans le quartier très populaire et habituellement très à gauche du Vernet que le maire UMP sortant, Jean-Marc Pujol, a obtenu ses meilleurs résultats lors du 2ème tour face à Louis Aliot. On peut aussi prendre en exemple la progression de Christian Estrosi entre le 1er et le 2ème tour des régionales de 2015 à Marseille. Alors qu’il progresse de 36,7 points sur l’ensemble de la ville, dans les 14ème, 15ème et 16ème arrondissements, il progresse respectivement de 45,7 points, 49 points et 46 points.

Le Front National, quant à lui, malgré le lancement du collectif "banlieue patriote", reste très nettement identifié comme une menace.

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