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Ben Laden était-il un Frère musulman saoudien ?
©Reuters

Bonnes feuilles

Ben Laden était-il un Frère musulman saoudien ?

Il y a quelques mois encore, ils dirigeaient l'Egypte. Aujourd'hui, traqués ou incarcérés, ils ont repris le chemin de la clandestinité. Qui sont les Frères musulmans ? Extrait de "Frères musulmans", de Michaël Prazan, aux éditions Grasset (1/2).

Michael Prazan

Michael Prazan

Auteur de nombreux documents et essais, journaliste et réalisateur de documentaires, Michael Prazan a notamment écrit Einsatzgruppen, Les commandos de la mort nazis, (Seuil, 2010) et Une histoire du terrorisme (1945-2011) (Flammarion, 2012). Cette enquête fait suite à son documentaire « La Confrérie, enquête sur les Frères musulmans » , salué par la critique (mai 2013).

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Oussama Ben Laden aurait lui aussi été membre de la Confrérie. A l’automne 2012, quelques mois à peine après l’élection de Mohamed Morsi à la présidence de l’Egypte, Ayman al-Zawahiri, numéro un d’Al-Qaïda depuis la mort du chef, affirmait dans une bande vidéo intitulée en anglais « Days with the imam » (« mes journées avec l’imam »), qu’Oussama Ben Laden avait été frère musulman lorsqu’il résidait en Arabie Saoudite. Des allégations embarrassantes pour le Bureau de la guidance au Caire qui les réfuta publiquement via son porte-parole, Mahmoud Ghozlan. Sont-elles pour autant dignes de foi ? Oui et non. Ben Laden a bien fait partie d’une émanation de la Confrérie en Arabie Saoudite, mais cette dernière, semi-clandestine, n’a jamais été pleinement reconnue par la maison mère. Il y a plusieurs raisons à cela. La première date du partenariat passé dès l’origine par le fondateur de la Confrérie et Ibn Saoud d’Arabie. Le roi saoudien, pour qui Hassan al-Banna avait la plus grande admiration, avait exigé contre le soutien sans faille de l’émirat – principalement financier – qu’aucune structure frériste en lien avec Le Caire ne fût installée dans la péninsule arabique. Le roi Saoud avait pris le pouvoir en écrasant d’anciens alliés appelés les « ikhwan », une milice de combattants islamistes qui avaient constitué une sorte d’Etat dans l’Etat, et il craignait que la même chose ne se produise si les Frères musulmans prenaient souche dans son royaume. C’est pourquoi les quatre branches saoudiennes de la Confrérie n’ont jamais été adoubées (du moins officiellement) par le canal historique. Les Frères se sont installés en nombre en Arabie Saoudite à partir des années 1960, principalement pour échapper aux répressions égyptienne et syrienne. Il y eut alors une interaction réciproque ; les Frères se radicalisèrent au contact du wahhabisme saoudien1, et les Saoudiens les plus politisés se trouvèrent à leur tour influencés par l’idéologie frériste. Pour Gamal al-Banna, le frère du fondateur, l’influence saoudienne pèsera de manière plus déterminante à partir de 1973 : « Après la guerre du Ramadan de 1973 (autrement appelée guerre du Kippour) et l’augmentation du prix du pétrole qui passe de 3 à 40 dollars le baril, l’Arabie Saoudite a émergé comme un pays puissant et riche. Elle a fondé l’Alliance des pays islamiques, fait construire des mosquées un peu partout, envoyé des imams et des livres aux minorités des pays de la Communauté européenne et aux pays islamiques les plus pauvres. Ainsi, les pensées wahhabite et salafiste se sont répandues dans le monde entier. Les cent mille travailleurs égyptiens qui ont émigré sous le règne de Sadate en Arabie Saoudite, et dans d’autres pays du Golfe, ont en retour influencé les Frères musulmans. Beaucoup d’entre eux, qui y ont fait fortune, sont ensuite retournés en Egypte, apportant dans leurs bagages la culture de ces pays. »

Si les branches saoudiennes de la Confrérie n’étaient pas reconnues officiellement (leurs membres n’étaient pas tenus de faire allégeance au Guide suprême, comme c’est la règle pour les membres reconnus), cela ne veut pas dire que les relations avec la maison mère étaient inexistantes. Bien au contraire. Par exemple, les Frères musulmans saoudiens participaient à toutes les réunions internationales de la Confrérie. « A titre individuel », précise-t-on au Bureau de la guidance. La prestation de serment des Frères musulmans était incompatible avec celle que les citoyens saoudiens doivent au roi. Les Frères musulmans égyptiens, toujours prudents dans ce qui touche à leur relation au royaume wahhabite, avaient jugé préférable d’éviter une double allégeance. Révélée, elle aurait été bien mal perçue par l’allié saoudien. Or, ceux qui répondent en premier à l’appel d’Abdullah Azzam, ce sont les Frères musulmans saoudiens. Selon Zawahiri, Oussama Ben Laden, qui avait fait connaître son intention de participer au jihad afghan dès 1979, aurait été pour cette raison exclu de la Confrérie. L’assistance autorisée par la maison mère aux moudjahidin (à Abdullah Azzam et son Maktab al-Khadamat) devait se cantonner à l’humanitaire. Un débat a bien eu lieu chez les Frères musulmans (fallait-il s’impliquer davantage sur le théâtre afghan ?), mais il fut tranché dans un sens défavorable à Ben Laden et Azzam. Pas question de les cautionner ou d’envoyer des combattants sous leurs couleurs. C’était l’affaire de la Gamaa al- Islamiya et d’Al-Jihad, pas la leur. Ils n’y voyaient pas de débouchés sérieux. C’est là, entre Frères et salafistes, une vraie divergence stratégique. Les Frères sont depuis longtemps convaincus qu’en accédant aux responsabilités, ne serait-ce que dans un seul pays, selon la théorie des dominos, ils gagneront l’ensemble du monde musulman.

De fait, au long des années 1980, ils étaient montés en puissance dans la plupart des pays du Califat. La prise du pouvoir y était envisageable, en Syrie, au Soudan, en Algérie, en Tunisie. Et, pourquoi pas, à plus long terme, en Egypte. Se compromettre ouvertement en Afghanistan, adopter les thèses violentes du jihad mondialisé, ça n’était pas au programme. Mieux valait jouer la carte des Occidentaux contre les dictatures arabes. Incarner auprès d’eux l’opposition légitime, encourager la démocratie. Avancer en sous-marin et pas à pas.

Extrait de "Frères Musulmans - enquête sur la dernière idéologie totalitaire", Michaël Prazan, (éditions Grasset), 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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