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"L'écosystème de la pensée critique est peu développé au sein de la BCE."
"L'écosystème de la pensée critique est peu développé au sein de la BCE."
©Reuters

Fédéralisme

BCE présidente ? Mario Draghi est-il en train de se substituer aux gouvernements européens ?

Mario Draghi s'est prononcé en faveur d'un fédéralisme politique, d'une union bancaire et d'une supervision bancaire sous instance européenne. Des prises de position qui divisent tant sur la forme que sur le fond...

Paul Goldschmidt et Mathieu Mucherie

Paul Goldschmidt et Mathieu Mucherie

Paul Goldschmit est membre de l'Advisory Board de l'Institut Thomas More.

Mathieu Mucherie est économiste de marché sur Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

Voir la bio »

Atlantico : Mario Draghi s'est récemment prononcé en faveur d'un fédéralisme politique, d'une union bancaire, et d'une supervision bancaire sous instance européenne. En formulant de telles propositions, peut-on dire que le président de la BCE fait-il de la politique ? 

Mathieu Mucherie : Oui, il fait de la politique. C'est une attitude trotskyste de sa part ("tout est politique ou doit le devenir") : rien dans le mandat BCE ne l'autorise à émettre de tels jugements. C'est la même chose quand Bernanke s'exprime sur la qualité du système de santé US ou sur le régime de retraite. Si ça ne provoque pas un scandale, c'est à cause de la régression intellectuelle et morale qui frappe l'Occident.

Paul Goldschmidt : Le Président Draghi reste parfaitement dans son rôle  en formulant ses propositions. Le lien entre une « Europe Fédérale » comme condition préalable à une « union bancaire » et une « supervision sous instance européenne » est évident. L’affirmation de ce fait par un acteur aussi incontournable qu’ indépendant est le bienvenu et est de nature a faire avancer le débat dans le bon sens.

 

Mario Draghi, en tant que président de la Banque centrale européenne, ne sort-il pas de son mandat ? Peut-il réellement interférer sur le terrain politique ou simplement influencer le débat ?

Mathieu Mucherie : Si Draghi veut alimenter le débat, qu'il autorise déjà le débat au sein du SEBC et qu'il publie les minutes du comité de politique monétaire comme tous les autres banquiers centraux. L'écosystème de la pensée critique est peu développé au sein de la BCE. La lecture des "Décisions absurdes" de Christian Morel serait un bonne chose. A moins que l'objectif de Draghi ne soit le chantage. 

Paul Goldschmidt : Le Président Draghi reste parfaitement dans le cadre de son mandat. Il a – à maintes reprises – répété qu’il ne peut transgresser le mandat fixé par le Traité dans les interventions de la BCE. Ce sont, au contraire, certains Etats qui l’y ont encouragé cherchant une échappatoire facile à leur propre prise de responsabilités.

Depuis l’instauration du SMP (achat de titres obligataires souverains) et des deux opérations LTRO (prêts à trois ans aux banques), la BCE a fait preuve d’une flexibilité impressionnante dans l’interprétation de son mandat qui a plusieurs fois sauvé le marché financier de l’implosion. Refuser d’aller au-delà, sans que les politiques ne mouillent leur chemise, paraît à la fois sain et responsable. Prêter directement aux Etats ou toute autre forme d’intervention non conventionnelle doit faire l’objet d’un consensus politique et d’une réforme formelle du mandat de la BCE.

 

Pouvons-nous parler d'un axe Draghi-Merkel en Europe ?

Mathieu Mucherie : Oui, c'est l'axe du Mal, ou l'axe des occasions perdues. Insister sur les réformes de l'offre productive en pleine crise de la demande agrégée, c'est très malin. Parler de pays vertueux versus de pays coupables (là où la bulle immobilière des uns a été financée avec les banques des autres, là où les structures de défaisance allemandes ne sont pas intégrées dans les comptes publics, là où une dévaluation aurait évité bien des problèmes dans les PIGS...), c'est très malin.

Dans les deux cas, c'est le discours de la banque du Japon des années 1990 ou le discours de la FED jusqu'en 1933 : liquidation, morale, long terme, la balle est dans le camp des gouvernements
. Ce n'est pas un discours économique. Mais il est vrai que Draghi n'a pas le choix car il doit faire oublier le laxisme pré-2007 (que faisait JC Trichet quand l'agrégat monétaire M3 progressait de 10%/an ?).

Paul Goldschmidt : Je ne pense pas qu’il y ait un axe Merkel/Draghi. La position de la Chancelière a été fortement caricaturée alors que ses positions sont restées largement constantes : pas de mutualisation de dette (eurobonds) ou renforcement des mécanismes de sauvetage sans une discipline commune (fédérale). Cela passe entre autres par l’adoption du Traité budgétaire, du respect du Six Pack et Two Pack, et de l’existence de mécanismes de surveillance et de sanctions efficaces et crédibles.

Ce sont les conditions préalables aux mesures de relance, à la croissance etc. Les Eurobonds seront donc seulement possibles comme aboutissement du processus et non comme un moyen d’y parvenir. Les positions du Président Draghi sont en parfaite cohérence avec ces vues et ont autant plus de poids que lui et son prédécesseur ont poussé les interventions de la BCE jusqu’aux limites duraisonnable en l’absence d’une action déterminée de l’UE qu’on attend (sans trop y croire) pour le sommet du 28/29 juin.

 

Les prises de position de Mario Draghi ne manifestent-elles d'une politique monétaire mise en action selon les vues de la Bundesbank ? 


Mathieu Mucherie : La BCE est l'héritière de la BUBA (Bundesbank, ndlr), c'est le deal initial de l'Euro ; et comme le dit le proverbe africain : "l'héritier du léopard hérite aussi de ses tâches". La BUBA n'a jamais eu depuis 3 décennies qu'une orthodoxie rhétorique et un monétarisme de façade, genre village Potemkine : Friedman et Fisher recommandaient le QE, ils s'inquiétaient des spirales déflationnistes et goûtaient fort peu aux taux de changes fixes pour les grands pays.

De même, il faut rappeler que l'action de la BCE depuis 5 ans ne peut être raccordée à aucun élément présent dans les manuels de macro-économie moderne
. Ni les craintes de spirales prix-salaires (back to seventies !), ni la notion d'inflation par les matières premières (une absurdité totale selon tout bon monétariste qui se respecte), ni le dédain envers les questions de taux de change, ni l'homologie sauvage entre taux d'intérêt et finances publiques, ni le refus de tout commitment dans le programme d'achat SMP, etc.

Paul Goldschmidt : Non. La flexibilité dont la BCE a fait preuve dans le cadre de son mandat et qui, d’après les rumeurs de presse, a parfois été mise en œuvre malgré l’opposition de la Bundesbank (SMP par exemple) est une preuve d’indépendance. Il n’empêche que sur de nombreux points il y a convergence entre les points de vues du Président Draghi et la Bundesbank.


Propos recueillis par Franck Michel et Olivier Harmant

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