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Des travailleurs d'une usine de Xinwangda Electric Vehicle Battery Co. Ltd, qui fabrique des batteries au lithium pour les voitures électriques, à Nanjing, dans la province orientale du Jiangsu en Chine.
Des travailleurs d'une usine de Xinwangda Electric Vehicle Battery Co. Ltd, qui fabrique des batteries au lithium pour les voitures électriques, à Nanjing, dans la province orientale du Jiangsu en Chine.
©STR / AFP

Transition énergétique piégée

Batteries électriques et panneaux solaires : les sombres dessous de nos importations massives en provenance de Chine

Des enquêtes du New York Times et de la BBC révèlent à quel point la compétitivité chinoise en la matière n’est pas tant due a l’inventivité technologique qu’à la surexploitation d’un charbon pas cher, à des subventions masquées et au travail forcé.

Antoine Brunet

Antoine Brunet

Antoine Brunet est économiste et président d’AB Marchés.

Il est l'auteur de La visée hégémonique de la Chine (avec Jean-Paul Guichard, L’Harmattan, 2011).

 

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Atlantico : Des enquêtes du New York Times et de la BBC soulignent à quel point la compétitivité chinoise en matière de batteries électrique et panneaux solaires est loin d'être aussi vertueuse qu'il n'y paraît. Qu'apprend-on sur cette face sombre du développement chinois ?

Antoine Brunet : Ces enquêtes tristement confirment ce que l'on soupçonnait de longue date. Depuis longtemps, le Parti Communiste Chinois avait identifié que le Sinkiang (qu'il a entrepris de coloniser depuis les années 1950) présentait la particularité de disposer dans son sous-sol (et en grande quantité) toutes sortes de métaux très utiles à l'industrie (aluminium, nickel, manganèse, cuivre, or, zinc...) et aussi toutes sortes de terres rares (lithium, cobalt, graphite, béryllium, ...) qui s'avèrent indispensables aux nouvelles technologies. Certes, ces métaux et ces terres rares existent aussi dans certains autres pays (Australie, Canada, Bolivie, République Démocratique du Congo, Chili, Argentine).

Mais il faut savoir que les manipulations nécessaires à extraire et à purifier certaines de ces terres rares (le lithium en particulier) sont très dangereuses pour ceux qui les pratiquent. C'est ainsi que dans les années 1960 et 1970, il existait en Vendée des installations visant à extraire du lithium local et à le purifier. Mais sous la pression légitime des syndicats, de la médecine du travail et de l'inspection du travail, il fut décidé d'interrompre cette activité dans les années 1980 parce qu'elle s’avérait intrinsèquement beaucoup trop dangereuse pour la santé des ouvriers.

Le Parti Communiste Chinois a vite compris l'avantage stratégique qu'il pouvait retirer de cette configuration. La Chine et aussi tout le reste du monde avaient faim de ces métaux et de ces terres rares à un moment où la voiture électrique était programmée pour remplacer la voiture thermique, à un moment où on cherchait à basculer de l'énergie carbonée à l'énergie renouvelable (éoliennes, panneaux solaires), à un moment aussi où se développaient le digital et la robotique...Face à cette gigantesque demande, la Chine disposait de deux atouts pour s'imposer comme le fournisseur incontournable : elle disposait de ressources minières locales en grande quantité et plus encore, elle disposait de travailleurs esclavagisés auxquels elle pouvait imposer des travaux très dangereux pour leur propre santé.

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Quels travailleurs esclavagisés ? Il existe en Chine 290 millions d'adultes mingongs qui sont quasi-esclavagisés : parce qu'ils ont été contraints économiquement de quitter leur province natale, ils sont devenus des travailleurs sans papier dans leur propre pays ; ce sont les ouvriers de l'industrie manufacturière et les coûts salariaux horaires très bas qu'ils occasionnent à leurs employeurs sont la clef du succès mondial de l'industrie manufacturière chinoise. Mais ces mingongs sont "seulement" quasi-esclavagisés et peuvent encore refuser d'exposer immédiatement et directement leur santé.

Or dans le cas du traitement des métaux et des terres rares, il s'agit d'une réalité très particulière, il s'agit d'exposer à une mort lente les travailleurs qui y sont affectés. Il fut un temps où, avec le cynisme qui le caractérise, le Parti réquisitionnait pour ce faire des prisonniers, prisonniers de droit commun ou prisonniers politiques. Depuis qu'il a entrepris, autour de 2017, sa politique génocidaire au Sinkiang, une politique génocidaire qui vise à imposer une sinisation forcée à une population qui est turcique, turcophone et musulmane, le Parti a emprisonné quelques centaines de milliers de ouïghours et de ouïghoures dans « des centres de formation professionnelle »  qui sont en réalité des camps d'internement  où à force de tortures physiques et mentales, à force de lavages de cerveaux, le Parti entend soumettre les personnes à une rééducation forcée. Evidemment, à travers un tel dispositif répressif, le Parti dispose de personnes qu'il peut facilement assigner contre leur gré à des travaux très dangereux.

En affectant ses opposants ouïghours à des travaux très dangereux, le Parti Communiste Chinois de Xi Jinping se comporte en quelque sorte comme le Parti Communiste de l'Union Soviétique de Staline. Celui-ci aussi faisait "coup double" en assignant les opposants (qu'il avait internés dans les goulags) à des travaux qui étaient épuisants et mortifères (creusement de canaux, création de ligne ferroviaires, extraction minière... et ce dans les régions les plus insalubres).

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Et le Parti Communiste Chinois est pratiquement le seul gouvernement au monde à pouvoir assigner ainsi de nombreuses personnes à des travaux très dangereux. Le rapport du New York Times mentionne explicitement que même les terres rares "brutes" qui sont extraites en Australie, en Argentine ou en République Démocratique du Congo viennent subir un traitement "final" au Sinkiang. Le Parti Communiste Chinois a en effet le triste privilège d'être le seul gouvernement à disposer d'esclaves qu'il peut affecter à des travaux qui menacent leur santé directement et sans délai. Et il n'est pas prêt à abandonner son sinistre privilège car ce privilège lui permet de se rendre mondialement indispensable et d'obtenir ainsi davantage d'emprise sur le reste du monde et particulièrement sur ses adversaires que sont les pays démocratiques.

Que ce soit la surexploitation d’un charbon pas cher, des subventions masquées et au travail forcé. Dans quelle mesure cela devrait-il nous forcer à interroger nos consommations de ces produits, pourtant essentiels à la transition énergétique ?

Le monopole des terres rares que le Parti Communiste Chinois a construit peu à peu est doublement insupportable et délétère. Il amène le Parti Communiste Chinois à sacrifier la vie de très nombreuses personnes innocentes ; elle introduit une dépendance-approvisionnement du reste du monde au Parti Communiste Chinois, une dépendance qui est redoutable et dangereuse. 

Pour sortir de ce monopole de la Chine, le reste du monde devrait accomplir des tâches qui sont immenses : il lui faudrait d'abord investir bien davantage dans l'économie du recyclage ; il lui faudrait chercher et découvrir d'autres gisements hors Chine pour réduire la dépendance à la Chine, qui est actuellement la sienne en matière de terres rares "brutes". Mais cela ne suffit pas. Il lui faut aussi chercher et inventer d'autres méthodes de traitement pour pouvoir finaliser en dehors de la Chine le traitement des terres rares brutes, et ce même si cela coûte plus cher. On pourrait par exemple entamer des programmes de recherche pour robotiser les tâches qui sont les plus dangereuses de façon à abolir les contacts humains avec les matières trop dangereuses.

Peut-on actuellement trouver des solutions alternatives ? ou initier un bras de fer éthique avec la Chine sur ces enjeux ? Ou bien en sommes-nous trop dépendants ?

Je crois avoir indiqué qu'il est vain d'imaginer négocier avec le Parti Communiste Chinois de renoncer à ses méthodes habituelles et de collaborer à sortir d'une configuration qui l'avantage géopolitiquement. C'est seulement si le reste du monde s'active à sortir de sa dépendance 'terres rares" à l'égard de la Chine et si par ailleurs il généralise le boycott que les Etats Unis ont amorcé à l'encontre du "made in Sinkiang" (The Uyghur Forced Labor Prevention Act), que l'on pourra sortir d'une configuration pénalisante à tous égards.

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