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Des drapeaux de l'Union européenne devant le bâtiment de la Commission européenne, 16 décembre 2020
Des drapeaux de l'Union européenne devant le bâtiment de la Commission européenne, 16 décembre 2020
©KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Avis de tempête

Avis de tempête politique : l’Europe à la croisée des chemins

Mario Draghi avait sauvé l’euro -et probablement la stabilité politique européenne- avec son « quoiqu’il en coûte » prononcé en juillet 2012. 10 ans plus tard, sa démission pourrait bien porter un coup fatal à la politique de réformes « raisonnables » prônées par les élites européennes

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Mario Draghi a remis sa démission à Sergio Matarella qui, après l’avoir refusé quelques jours plus tôt, a décidé de dissoudre le Parlement italien, convoquant des législatives anticipées. Au-delà de l’actualité italienne, à quel point y a-t-il une faiblesse généralisée dans les politiques de certains pays européens ? Assistons-nous à une crise en forme de baroud d'honneur du cercle de la raison politique européen ? 

Christophe Bouillaud : Oui, de fait, la plupart des démocraties libérales connaissent des difficultés de plus en plus prononcées pour trouver des formules de gouvernement durables. Il n’y a bien que le Japon qui fasse exception. Le cas italien n’est qu’une illustration de cette tendance lourde, plus d’alternances, plus de volatilité électorale, des électorats plus divisés et souvent plus polarisés. 

Ces difficultés ne tiennent pas exclusivement aux difficultés d’un cercle de la raison proprement européen. C’est plus large.  Si l’on entend par « cercle de la raison », tous ceux qui vont voulu mener depuis les années 1990 des politiques à la fois libérales sur le plan économique et libertaires sur le plan des mœurs, qui ont embrassé la mondialisation économique et culturelle  comme la « fin de l’histoire »,  force est de constater que ce « cercle de la raison » se porte bien médiocrement dans beaucoup de pays. 

Sur le plan économique, il souffre d’avoir trop longtemps négligé que la mondialisation économique, l’ouverture des marchés, faisait certes beaucoup de gagnants, mais aussi beaucoup de perdants. 

Sur le plan culturel, il a sans doute surestimé la capacité d’adaptation d’une bonne part des populations, à la fois sur le plan des mœurs et sur celui de l’accueil de nouvelles populations. 

Et enfin, en ne voulant voir le monde, qu’à travers le prisme trop étroit des marchés libres qu’il fallait ouvrir partout, il a oublié à la fois tous les aspects écologiques et environnementaux, et tous les aspects, certes très vieux jeu, de la géopolitique des nations et des empires. 

Plus spécifiquement, pour ce qui est de l’Italie, il faut bien admettre que la stratégie économique suivie depuis les années 1990 n’a pas donné des résultats bien probants. L’insertion dans la zone Euro n’a pas empêché le déclin du pays,  les écarts nord-sud au sein de la péninsule se sont même accrus. Même si son action était beaucoup plus orientée vers l’investissement, physique et humain, que celle de ses prédécesseurs de ce « cercle de la raison » qui ont exercé le pouvoir en Italie (Ciampi, Dini, et bien sûr Monti), Mario Draghi est resté dans cette continuité d’une libéralisation de l’économie, qui était censé tout résoudre. 

L’héritage des politiques européennes depuis 20 ans est-elle en train de rattraper ce cercle de la raison ? 

Oui, sur tous les plans. 

Sur le plan économique,  il faut bien constater que toute la croissance générée depuis des lustres a été bien trop mal répartie socialement et spatialement pour ne pas impliquer une montée de l’insatisfaction des populations. L’Italie est de ce point de vue un pays particulièrement inégalitaire. Il y a eu peu de croissance depuis 1990, et en plus elle n’a pas profité à tous, loin de là. 

Sur le plan culturel et sur celui de l’accueil des populations immigrées, il n’est pas très difficile de constater que nous vivons un backlash général. De ce point de vue, l’Italie, qui a connu une grande vague d’immigration depuis 1990 pour des raisons économiques et démographiques, puis des crises régulières liées à l’immigration clandestine via la Méditerranée depuis plus de 15 ans,  est particulièrement concernée.  Les partis,  Frères d’Italie et la Ligue, ont  alors beau jeu de se concurrencer pour s’attribuer le monopole de la maitrise de l’immigration et la défense de l’identité italienne.  

Sur le plan géopolitique, le « cercle de la raison » a cru qu’il suffirait de faire du « doux commerce » avec les puissances autoritaires (Russie, Chine, Turquie, etc.) pour les amener à en rabattre de leurs intentions nationalistes, et éventuellement à se démocratiser. Sur ce point, c’est vraiment l’échec complet. La division du travail à l’échelle mondiale sans réfléchir à ce que cela impliquait du point de vue géopolitique n’a pas marché du tout pour promouvoir la démocratie libérale. Au contraire, le récent sommet de Téhéran -  Russie, Iran, Turquie – semble indiquer la naissance d’une fraternité des autocraties et autres dictatures. De ce point de vue, les dirigeants italiens ont été à la pointe de cette illusion. L’Italie éclairée a cru que faire du commerce avec la Russie de Poutine serait toujours une opération gagnante. 

Enfin, sur le plan des enjeux climatiques et environnementaux, c’est à un pitoyable échec du marché qu’on assiste. Il aurait fallu planifier, prévoir. L’exemple de la gestion d’EDF en France me parait constituer une leçon de ce point de vue. Visiblement, les dirigeants de cette entreprise ont adopté une vision financiarisée de l’avenir. Une fois très partiellement privatisée, EDF a donc versé des dividendes en veux-tu en voilà, en particulier à son premier actionnaire, l’Etat. Elle a maltraité au passage pour maximiser le butin à distribuer employés et sous-traitants. Elle en a oublié d’entretenir son outil de production le plus central, ses centrales nucléaires, tout en bloquant le développement des renouvelables. Elle a donc réussi l’exploit de désespérer à la fois les partisans du nucléaire civil et ses adversaires écologistes. Il était pourtant évident que, vu leur date de construction, ces centrales nucléaires finiraient par avoir un grand besoin d’entretien. Cela n’a d’évidence pas été bien planifié, et, désormais, la France est devenue la risée de l’Europe. On pourrait bien sûr dire que ce n’est pas un échec du marché en soi, mais celui de la régulation du marché par les autorités françaises et européennes. Cela ne changerait pas le constat que c’est une croyance trop forte dans la capacité des forces du marché à découvrir les solutions aux problèmes climatiques et environnementaux qui finit par se retourner contre le « cercle de la raison ». On peut remarquer d’ailleurs que l’Union européenne ne semble pas sortie de cette illusion que c’est la finance, dite « verte », qui va découvrir comment nous sauver du désastre climatique et environnemental.  

Au vu du contexte et des bouleversements électoraux, à quel point se prépare-t-on à une tempête à la fois économique et politique en Europe ?  Quelles pourraient en être les conséquences politiques à court terme ?

Si par malheur les gouvernements sont obligés d’imposer de fortes restrictions aux Européens dès cet automne en matière de consommation d’énergie, que ce soit par le prix ou la quantité, certains vont se révéler fort fragiles. Cela donnera l’avantage à tous ceux qui voudront pactiser avec la Russie de Poutine. Or ces forces se situent essentiellement à l’extrême-droite. Beaucoup de pays européens vont donc se retrouver à hésiter entre les camps pro-Ukraine et pro-Russie. Le résultat politique sera plus ou moins marqué selon l’état initial des forces en présence. Pour revenir à l’Italie, il sera intéressant de voir si Giorgia Meloni, si elle devient Présidente du Conseil à la suite des élections anticipées, pourra opérer sur son actuelle ligne atlantiste, ou si ses deux alliés pro-Poutine, S. Berlusconi et M. Salvini, l’obligeront à corriger sa ligne. 

A la croisée des chemins, quelles sont les voies possibles pour l’Europe ?

Malheureusement pour nous Européens, notre destin nous échappe largement, lorsque la géopolitique entre en jeu. 

Le premier point décisif est de suivre la situation politique aux Etats-Unis. Que va-t-il arriver aux élections de mi-mandat en novembre 2022 ? Raz-de-marée républicain avec une paralysie de la Présidence Biden, sursaut démocrate suite aux décisions de la Cour suprême ? Cela influera beaucoup sur la suite de la Présidence Biden. Pour l’instant, les Etats-Unis de Biden soutiennent l’Ukraine,  que se passe-t-il si les Etats-Unis ne sont plus là ? Et que se passe-t-il avec l’accession au pouvoir aux Etats-Unis d’un Président républicain « isolationniste », pro-Poutine ? 

Le second point à suivre est le maintien d’une majorité nette de chefs de gouvernement pro-intégration au sein du Conseil européen, et anti-Poutine. Pour l’instant, seul Orban joue le cheval de Troie au sein du Conseil. Il ne faudrait pas avoir trop de personnages dans son genre à la table du Conseil européen. 

Le troisième point  à suivre est la capacité des dirigeants européens à redonner un sens social à la participation de leur pays à l’Union européenne. Un Emmanuel Macron l’a bien compris, au moins en paroles, en parlant d’ « Europe qui protège ». Il ne reste plus qu’à redonner un vrai sens social aux actions de l’Union. Cette action est plus sur le long terme. C’est la clé : si beaucoup d’Italiens se sont détournés de l’Europe depuis le début des années 2000, c’est à 90% parce que l’Europe a été perçue comme ne tenant pas sa promesse de prospérité pour tous. Les affaires de maitrise de l’immigration se rajoutent à ce sentiment de déclassement. 

De fait, tout pourrait basculer très vite si le point d’appui américain disparait. Il serait très difficile aux Européens de continuer à soutenir l’Ukraine, cela entrainerait des rancœurs et des divisions. Ces prochains mois et années sont donc vraiment décisifs pour la tenue de ce qu’on appelle le « camp occidental », mais nous, Européens, en sommes largement spectateurs.

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