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Plus compliqué que prévu

Aveugles ? Les trois autres conflits qui déchirent aussi la Syrie et que la France et les Etats-Unis refusent de voir

Le conflit entre les forces du régime d'Assad et celles de l'Armée Syrienne Libre n'est que le paravent de multiples affrontements inter-ethniques et inter-confessionnels dans l'ensemble du Proche-Orient. Une réalité que les démocraties occidentales ne peuvent pas ignorer dans le cadre d'une éventuelle intervention.

Atlantico : La France et les Etats-Unis ont réaffirmé ce mardi qu'ils souhaitaient apporter leur soutien à une opposition syrienne de plus en plus menacée par le régime de Bachar el-Assad. En s'imposant une grille de lecture aussi binaire, les Occidentaux sont-ils en train de passer à côté de la nature multidimensionnelle du conflit syrien ?

Khattar Abou Diab : Il est vrai qu’au fil des mois le conflit syrien a pris une nature de plus en plus « multidimensionelle » pour reprendre  votre terme. S’il est vrai que la Syrie est devenue une question de plus en plus internationale, la dimension interne des affrontements actuels reste absolument principale. Face au durcissement et à la détermination croissante du régime, bercés par l’idée d’une victoire militaire totale, et au soutien militaire et politique de la Russie et de Téhéran, les régimes occidentaux voient leurs options diminuer chaque jour un peu plus. Leur tentative de ne soutenir qu’une partie de l’opposition est aujourd’hui vue comme l’un des derniers moyens de peser sur un conflit qui s’avère être de plus en plus complexe.

Fabrice Balanche : Nous ne sommes pas dans un simple conflit qui opposerait un régime dictatorial à un peuple cherchant à se libérer de ses chaînes, mais dans une guerre civile aux multiples dimensions, mais dont le paramètre communautaire a fini par s’affirmer nettement au fil des mois. Les populations qui soutiennent le régime de Bachar el-Assad sont celles qui sont les plus proches du style de vie occidental et qui ont en commun une laïcité ouverte. Ce sont précisément celles qui devront quitter la Syrie ou se réfugier dans des réduits territoriaux, tel le pays alaouite, lorsque les Occidentaux auront permis aux rebelles syriens de prendre le pouvoir. Il ne faut pas se fier aux porte-paroles de l'opposition syrienne qui affirment qu’il n’existe pas de problèmes communautaires en Syrie ou bien qu’ils sont exclusivement le produit d’une manipulation du régime. Certes, Bachar el-Assad, et avant lui son père, utilisent les divisions communautaires, ethniques, tribales et territoriales de la société syrienne selon le principe universel du « diviser pour mieux régner », mais ce ne sont pas eux qui ont créé ces divisions : elles existaient avant eux et continueront à marquer la société syrienne après eux. L’intelligentsia opposée au régime syrien est bien souvent coupée des réalités de la société syrienne, en raison de son exil prolongé, mais aussi de son appartenance aux classes supérieures de la population, complètement déconnectée de la vie des campagnes et des périphéries urbaines d’où proviennent les insurgés. Les intellectuels syriens rêvent de démocratie et de laïcité en Syrie, certains sont sincères, d’autres, aux abois financièrement, relaient le discours de bonne gouvernance entretenu par les fondations américaines et européennes. Il ne faut pas oublier également  les compagnons de route des Frères Musulmans, qui ont crédits ouverts à Doha, maîtres dans l’art du double discours.

Source: Dr. Michael Izady at http://gulf2000.columbia.edu/maps.shtml

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Quels sont justement les différents conflits qui coexistent au cœur de l'actuel conflit syrien ? Et quelles en sont les portées respectives ?

Khattar Abou Diab : Le conflit syrien devient dans son ensemble un véritable sac de nœud tant confessionnel qu’ethnique. Dans cette perspective, on voit bien sûr des déchirements entre la communauté sunnite et la communauté alaouite, mais cela ne s’arrête pas là. La question du nationalisme kurde émerge à nouveau, à laquelle se rajoute le problème des minorités chrétiennes et druzes qui s’inquiètent d’une répression massive par les milices sunnites de l’opposition. Evidemment, le sort futur de la communauté alaouite est aussi à prendre en compte. Au-delà de ces réalités, il est important de rappeler que, depuis les années 1970, c’est la majorité sunnite du pays qui a connu le plus de morts. Le but n’est pas d’établir la hiérarchie d’un malheur qui frappe l’ensemble du pays, mais de dire que la question nationale reste extrêmement importante. Il ne faut pas penser la question syrienne à travers la grille communautaire, mais réfléchir à une solution politique qui puisse garantir à l’avenir le droit des minorités syriennes. Il faut voir que le risque d’une intervention extérieure ne doit pas effacer l’attention qui doit être apportée à la réconciliation interne et l’aboutissement d’une Syrie plurielle. Loin d’être une option utopique, cette perspective est une possibilité : la population syrienne est à 40% composée de ces minorités, ce qui sous-entend qu’une solution radicale en faveur de l’un ou l’autre camp ne saurait stabiliser la région sur le long-terme. Un Etat fédéral décentralisé prenant en compte notamment la question kurde n’est pas impossible, à conditions que l’on évite les écueils de l’exemple irakien (fédéralisme tribal) pour établir un consensus administratif, culturel et civique.

Fabrice Balanche : Le conflit syrien est un concentré des tensions du Proche-Orient. Vous avez un problème social lié à une croissance démographique galopante qui provoque chômage, pauvreté et montée de l’intégrisme face à la désespérance. Pour beaucoup de  jeunes syriens le seul espoir était d’émigrer vers l’Europe ou les pays arabes du Golfe, mais ces derniers pratiquent une émigration sélective, privilégiant les diplômés et recourant à des non arabes (Pakistan, Inde, Philippines, etc.) pour les emplois manuels. Les problèmes économiques nourrissent le conflit et accentuent les antagonismes communautaires.

A Homs, dès le début de « la révolution », les sunnites des quartiers pauvres comme Bab Amer ne cachaient pas leur haine des alaouites, favorisés dans le secteur étatique, mais également à l’égard des classes aisées sunnites. A Alep le clivage au sein de la communauté sunnite est très net : les classes moyennes et supérieures, de la partie ouest de la ville toujours sous le contrôle de l’armée syrienne, sont favorables au régime tandis que la partie orientale de la ville, peuplée par les classes populaires, le plus souvent d’origine rurale, est passée à la rébellion en juillet 2012. Globalement, la bourgeoisie syrienne, toute communauté confondue, est restée fidèle au régime par peur des classes populaires.

Cette guerre civile se déroule dans un contexte de guerre régionale entre l’axe pro-iranien soutenu par la Russie et l’axe pro-saoudien soutenu par l’OTAN, que l’on peut qualifier dans une certaine mesure d’opposition sunnite – chiite, car le conflit régional a également une dimension religieuse. Mais au sein des deux camps nous avons également des oppositions géopolitiques. Le Qatar, bailleur de fonds des Frères Musulmans, vient d’essuyer un cuisant échec en Egypte, face à l’Arabie Saoudite. La Turquie d’Erdogan a également condamné la répression menée par la junte militaire égyptienne, s’opposant ainsi à l’Arabie Saoudite. Une intervention militaire commune en Syrie permettra de ressouder les liens entre les puissances sunnites de la région. A contrario, le pôle chiite Iran-Irak ne restera pas l’arme au pied si son allié syrien est attaqué directement par ses ennemis.

La question du Kurdistan syrien ne cesse de soulever des interrogations alors que des divisions internes se font sentir et que des accrochages ont eu lieu avec des membres du Front Al-Nosra. Faut-il craindre un embrasement de cette région qui abrite de nombreux réfugiés ?

Khattar Abou Diab : Effectivement. La question kurde est essentielle pour décider du sort de la Syrie future. Les différents accords qui ont été scellés entre grandes puissances européennes au lendemain de la Première Guerre mondiale (accord de Sykes-Picot en 1920 et traité de Lausanne en 1923) ont fait des Kurdes les victimes par excellence des grandes orientations géopolitiques. La question d’une restitution territoriale n’est cependant pas si simple : si l’on donne aux Kurdes tous leurs droits, on remet aussitôt en cause les frontières d’Etats-clés comme l’Irak, la Turquie et la Syrie, ce qui n’apaisera pas vraiment la situation. C’est pour cela que la solution fédérale m’apparaît comme la meilleure solution dans le cadre actuel. Cela est d’autant plus vrai lorsque l’on sait que le Kurdistan syrien est aussi peuplé de tribus arabes, ce qui poserait encore une fois problème si un Etat totalement indépendant était instauré.

Fabrice Balanche : La rébellion arabe sunnite, dominée par les islamistes « modérés » et radicaux s’opposent aux Kurdes. Ces derniers sont de confession sunnite, mais la religion passe au second plan derrière leur identité ethnique, et pour la grande majorité d’entre eux au troisième plan, tant ils sont influencés par des organisations politiques laïques. Les Kurdes sont donc doublement exclus par la rébellion arabe sunnite, ce qui explique les violentes attaques dont ils sont victimes, à la fois de la part des affidés d’Al-Qaïda et de l’Armée Syrienne Libre. Le président du Kurdistan d’Irak Massoud Barzani a prévenu qu’il aiderait les Kurdes syriens s’ils étaient en danger. La progression des islamistes menacent la stabilité du Kurdistan d’Irak, qui bénéficie d’une croissance économique exceptionnelle depuis dix ans. Cependant, il ne faut pas s’attendre à ce que Massoud Barzani envoie son armée en Syrie, car il entrerait notamment alors en conflit avec le PYD, la branche syrienne du PKK, qui contrôle le Nord Est de la Syrie. Par ailleurs, il s’appuie sur l’OTAN pour se dégager de l’influence de Baghdad et se protéger de la Turquie. La solidarité kurde trouve ses limites dans la realpolitik.

 

Quelle peut-être par ailleurs la place des minorités chrétiennes et druzes dans l'évolution politique du conflit ?

Khattar Abou Diab : Pour le moment, la majorité de ces composantes minoritaires s’alignent sur le régime parce qu’elles n’ont pas d’autres alternatives face à la répression féroce des miliciens sunnites. Il est vrai cependant qu’il faudra à terme se poser la question de l’intégration de ces minorités dans l’ensemble national, à travers une juste représentativité. Il faut se souvenir que le leader de l’insurrection syrienne contre le protectorat français en 1925 était un Druze (le sultan Pacha El Atrache, NDLR) et que le chef du gouvernement qui a négocié le départ des Français en 1946 était un Druze. Druzes et chrétiens n’ont donc pas toujours été des spectateurs de l’histoire syrienne, ils ont même été parfois des personnages de premier plan dans la constitution de l’unité nationale. Malgré leurs marginalisations, au sein du régime comme dans l’opposition, ils seront forcément appelés à jouer un rôle, fût-il mineur, dans la suite des évènements.

Fabrice Balanche : Les chrétiens et les druzes ont essayés de conserver une certaine neutralité durant la première année du conflit. Mais cette neutralité est apparue comme suspecte pour les rebelles, qui considèrent que ceux qui ne sont pas avec eux sont contre eux. Des attentats à la voiture piégée ont eu lieu dans la ville druzo-chrétienne de Jeramana, au sud de Damas, et les quartiers chrétiens de Damas sont régulièrement la cible de roquettes tirées depuis la Ghouta, notamment le quartier de Jobar. Ces deux minorités ont donc fini par accepter les armes que leur proposait le régime pour se défendre. Le Djebel Druze est désormais protégé par des groupes d’auto-défense ainsi que le Wadi Nasara (La vallée des chrétiens), au sud de la montagne alaouite, où se sont réfugiés les chrétiens de Homs. A la différence des alaouites et des Kurdes, les chrétiens ne possèdent pas un vaste territoire dans lequel ils pourraient se replier en cas de victoire de la rébellion. Ils n’auront d’autre choix que de se réfugier en pays alaouite ou bien de quitter le pays. Les druzes pourraient éventuellement se replier dans leur montagne au sud de la Syrie, qui possède une frontière avec la Jordanie, mais ce n’est guère viable sur le plan économique.

Ces deux groupes, en dépit de leurs poids politiques mineurs peuvent-ils avoir un rôle déterminant dans la mosaïque ethnique ?

Francis Balanche : La Syrie n’est pas une véritable mosaïque ethnique, car l’élément arabe sunnite représente près des deux tiers de la population. Les minorités confessionnelles arabes (y compris les Arméniens) ne sont que 20% et les Kurdes environs 15%. Certaines régions sont très mixtes comme la Syrie centrale autour de Homs et le Nord-Est entre Arabes et Kurdes, et bien sûr Damas, mais ailleurs les populations vivent dans des territoires distincts.

Les chrétiens, tous rites confondus, représentent 5% de la population et les druzes 3%. Ils ne sont pas très impliqués dans l’armée et la police, domaines plutôt réservés aux alaouites. Les chrétiens jouent un rôle économique supérieur à leur part dans la population, mais il est en déclin. Ils jouent un rôle majeur dans les relations du régime avec l’Occident et la Russie. Quant aux druzes, contrairement au Liban, leur poids politique est mineur.

Une intervention limitée sur quelques jours semblent être l'option la plus probable. Quels risques une intervention occidentale qui ignorerait la vraie nature du conflit ferait-elle courir aux plans local, régional mais aussi international ?

Khattar Abou Diab : Après le report d’une telle attaque et le renvoi de la décision d’une intervention devant le Congrès américain, les choses se compliquent. L’éventualité d’une petite opération devrait paradoxalement renforcer le régime. L’idée initiale des Américains et des Français était de faire pression militairement au lendemain de l’usage des armes chimiques pour amener les différentes factions à la table de négociations. Le problème est qu’un large soutien de la communauté internationale est nécessaire pour que le régime se sente forcé de plier politiquement, mais l’on peut craindre ici que ce ne soit pas le cas, à moins que les forces d’Assad commettent une bourde extraordinaire d’ici là.

Fabrice Balanche : D’après les dirigeants français et américains, la coalition militaire qui se met en place contre le régime syrien ne souhaite pas abattre Bachar el-Assad mais simplement protéger les populations civiles contre le « boucher de Damas ». Comment croire ces déclarations qui rappellent étrangement les débuts de l’opération en Libye contre Mouammar Kadhafi ? La meilleure façon de protéger les civils en Syrie, dans l’esprit des Occidentaux, n’est-elle pas justement d’éliminer le régime de Bachar el-Assad, comme ils ne cessent de le répéter depuis deux ans et demi ? Cela sous-entend qu’ils ne veulent pas en rester à des frappes chirurgicales, mais bien donner un avantage décisif aux rebelles. En juin dernier, le chef militaire de l’Armée Syrienne Libre, Selim Idriss, a déclaré qu’il lui suffisait de six mois pour venir à bout de l’armée de Bachar el-Assad. Les Occidentaux lui font-ils confiance comme aux autres dirigeants de l’opposition qui promettent depuis le printemps 2011 une victoire imminente ? Leurs font-ils confiance encore lorsqu’ils prétendent qu’il n’existe pas de problèmes communautaires en Syrie, que les djihadistes ne sont que quelques centaines et que les attentats à la voiture piégée, dans les quartiers chrétiens, druzes  et alaouites, sont le fait du régime pour souder les minorités derrière lui ? Il ne manque pas en France d’analystes et de journalistes pour relayer ces propos irréalistes.

La Syrie est en pleine décomposition sur le plan territorial et social. Cela signifie que le pays se fragmente sur des lignes communautaires qui vont conduire à son explosion, et  par mimétisme à celle du Liban et de l’Irak. Après 100,000 morts, la haine rend toute réconciliation impossible et accentue les antagonismes communautaires. Les combats transcendent les frontières sur les mêmes clivages. Un vaste processus d’épuration ethnique est en cours en Syrie et en Irak, sur le modèle de ce qu’a connu le Liban durant la guerre civile (1975-1990). Les minorités qui ne disposent pas de territoires viables seront contraintes à l’exil, comme les chrétiens irakiens après 2003. Car le changement de régime en Syrie provoquera des effets pires qu’en Irak. La Syrie n’a pas les ressources en hydrocarbures qui lui permettraient de reconstruire le pays ou simplement d’acheter la paix sociale, une fois le conflit terminé.

La vraie nature du conflit syrien est niée par les dirigeants Occidentaux qui ne voient dans la charge contre Damas qu’un moyen d’affaiblir l’Iran et de conforter une alliance lucrative avec les pétromarchies du Golfe. L’Occident pense ainsi être en phase avec un mouvement historique qui doit naturellement conduire à l’avènement de régimes islamistes dans le monde arabe, fort d’une légitimité populaire, avant de céder la place naturellement à des démocraties laïques dans quelques générations. Jusqu’au coup d’Etat en Egypte, les Frères Musulmans étaient considérés comme la seule solution pour remplacer les anciennes dictatures. Ils disposent d’une organisation puissante, sont soutenus par la banque du Qatar, la Turquie, qui aspire à devenir le nouveau gendarme du Moyen-Orient, et jugés modérés par rapport aux salafistes.

Les conséquences de quelques frappes symboliques seraient limitées : des attentats au Liban contre les intérêts français, mais sûrement pas en France. Le régime syrien veut dissocier les dirigeants du peuple français, car il connait le poids de l’opinion publique dans les démocraties. En revanche, des frappes plus massives destinées à donner un avantage décisif aux rebelles, ne resteraient pas sans ripostes des Iraniens, de l’Irak chiite et du Hezbollah qui pourraient participer plus directement au conflit. L’Iran pourrait gêner, voire bloquer, le passage du pétrole par le détroit d’Ormuz, ce qui ne manquerait pas d’affoler les marchés boursiers. Quant à Vladimir Poutine, il ne peut pas se permettre de perdre la face en Syrie après la Libye. Sans aller jusqu’à une intervention directe, la Russie peut fournir du matériel sophistiqué à la Syrie, si ce n’est déjà fait, pour lui permettre de riposter.

Difficile de prévoir quel engrenage peut se mettre en place, mais à la différence de la dernière guerre balkanique, nous ne sommes plus dans le même contexte géopolitique de l’écroulement de l’URSS, qui permettait le un règlement unilatéral par les Etats-Unis. Une intervention occidentale en 2013 n’aurait pas les mêmes conséquences sur le plan international. Il faut espérer qu’il s’agisse véritablement d’une intervention limitée, réellement chirurgicale, destinée à sauver la face de l’Occident..

Entre temps les minorités religieuses et les laïcs seront sacrifiées.  

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