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Comment sortir de la "ghettoïsation"
Comment sortir de la "ghettoïsation"
©Reuters

Contre-attaque

Philippe Doucet : "Aujourd’hui, on connaît l’âge et le revenu des habitants des tours des quartiers difficiles mais on aurait surtout besoin de savoir quelle langue ils parlent"

Alors que le député socialiste Philippe Doucet présente ses 24 mesures contre l'"apartheid territorial, social et ethnique" dénoncé par Manuel Valls, la question de l’efficacité de la politique de peuplement en terme de mixité sociale se pose plus que jamais. Le Président de l'agglomération Argenteuil-Bezons s'explique sur les principaux points de son plan contre la "ghettoïsation".

Philippe Doucet

Philippe Doucet

Philippe Doucet est député PS du Val-d'Oise et Président d'Argenteuil-Bezons, proche de Manuel Valls. 

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Atlantico : Pour lutter contre l'apartheid territorial, vous proposez d'encourager la construction de logements sociaux par des seuils imposés aux communes relevés et des amendes augmentées pour celles qui ne les respecteraient pas.  La priorité n'est-elle pas d'abord de rénover le parc existant ?

Philippe Doucet : La rénovation des logements sociaux, à travers l'Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine (ANRU), est un processus déjà bien entamé, même s'il est vrai qu'elle suit encore son cours. Aujourd'hui, le problème se situe davantage dans la construction de nouveaux logements. Dans une ville comme Argenteuil, les demandeurs de logement sociaux sont au nombre de 8 500, avec plus de 20 000 pour l'ensemble du Val-d'Oise. Des écarts trop importants subsistent : certaines villes ont 2% de logements sociaux quand d'autres en ont 70%.

Pendant longtemps, les décideurs ont préféré faire l'autruche sur les problèmes d'apartheid territorial, comme une entente organisée pour laisser les pauvres d'un côté. Et la situation s'est tellement aggravée que de nombreux ghettos se sont effectivement créés.

Il faut sortir de cette approche égoïste qui consiste à préférer payer des amendes plutôt que de créer des logements sociaux, à des fins électoraliste. Près de chez moi, à Enghien, la mairie dispose d'importants budgets, mais ne compte que 15% de logements sociaux. Finalement, il y a des ghettos de pauvres, mais aussi des ghettos de riches, et ce n'est pas ça la République, il ne suffit pas d'afficher "Liberté, Egalité, Fraternité" sur les bâtiments officiels.

A Argenteuil, nous avons mis 400 millions euros dans la rénovation du parc de logements sociaux, sauf que l'Etat envoie tous les bénéficiaires du Droit au Logement Opposable chez nous parce qu'il n'y a pas assez de places dans la ville voisine d'Enghien. Les communes mettent d'un côté beaucoup d'argent dans la rénovation urbaine et d'un autre le préfet leur impose les bénéficiaires du DALO. Du coup, paradoxalement, vous vous retrouvez avec des ghettos dans des quartiers complétement rénovés. Il faut mieux répartir les classes modestes et les gens en difficulté sociale sur l'ensemble du territoire.

L’être humain préfère naturellement vivre avec ses semblables, c’est-à-dire les personnes de niveau social et d’origine ethnique identiques. De ce fait, mettre en place en place des statistiques ethniques et assurer des quotas maximaux de populations d'origine immigrée dans les HLM, est-ce vraiment efficace ?

Aujourd'hui, il ne s'agit pas de forcer les gens à vivre ensemble mais de revenir sur la politique qui consiste à les en empêcher : tout favorise la ghettoïsation, de la fiscalité locale aux méthodes d'attribution des logements. Bien entendu, il n'y a pas de logique miraculeuse, mais on peut au moins se pencher sur ces problèmes que l'on ignore aujourd'hui. Les gens, aujourd'hui, tendent à se regrouper entre mêmes classes sociales et de revenus, en fonction de l'école pour leurs enfants, de la fiscalité et de la sécurité. On ne peut pas continuer comme ça, avec des communes riches qui ont moins de logements sociaux et qui reçoivent les mêmes dotations de l'Etat que celle qui accueille la femme de ménage, selon l'exemple précédent.

Lors d'un grand débat à Argenteuil, la volonté de vivre ensemble, mélangés étaient tout à fait majoritaire, c'était une demande réelle de la part des habitants. Cela ne se décrète pas, c'est sûr, mais la politique, c'est de reprendre les choses en main et de montrer le chemin. Aujourd'hui, on ne peut pas le faire. On connaît la composition financière et l'âge des habitants des tours des quartiers difficles, mais on ne peut pas connaître, par exemple, la deuxième langue qui y est la plus pratiquée. On peut donc réorganiser les tours en ne mettant pas d'enfants, bruyants, près de personnes âgées, mais on ne peut pas faire en sorte que tous ceux qui parlent le portugais, par exemple, ne se retrouvent pas coincés tous ensemble.

Vous proposez de mettre en place des bus qui amèneraient les écoliers des quartiers défavorisés dans les établissements voisins. Est-ce vraiment en forçant les écoliers d'origines sociales différentes à se côtoyer qu'on les fera pour autant se comprendre ?

A Argenteuil, cela a fonctionné, mais dans ce cas par train et non par bus. L'ancien lycée Romain-Rolland a été détruit et un nouveau a été construit par la région dans le cadre de la rénovation urbaine : le lycée Julie-Victoire Daubié. Un jour, le préfet me dit que les lycéens de la commune voisine de Cormeilles-en-Parisis allaient tous dans un autre lycée public complètement plein, à Herblay. L'inspecteur de l'académie a envoyé 200 lycéens de classe moyenne dans notre établissement, tout près de la gare et à 5 minutes en train de chez eux, rejoindre les 200 lycéens d'Argenteuil issus de classe populaire. La réussite est telle qu'aujourd'hui les parents se battent pour y mettre leurs enfants. Ce lycée a aujourd'hui un partenariat avec Polytechnique et Sciences Po. Dans ce même quartier du Val-d'Argent-Nord, il y a un collège à deux kilomètres et demi du collège de la commune d'à côté à vol d'oiseau. Cela ne va pas tuer les élèves que de prendre le bus sur cette courte distance. Je crois à la décentralisation pour peu qu'on lui donne un cadre.

Quel lien faites-vous entre le vote obligatoire et la mixité sociale ?

Il y a des quartiers où l'on vote à 65% et d'autres à 50%. On ne peut pas laisser les gens sortir du jeu démocratique. L'apartheid est aussi un apartheid démocratique. Etre citoyen, c'est aussi un devoir. Les gens doivent être acteurs de leur ville. Les gens ont peur de rentrer dans un bureau de vote. On ne l'apprend pas à l'école. Quand le musée est gratuit, les gens ont moins peur d'y entrer. Aujourd'hui, il faut pousser à la citoyenneté. La République offre des droits sociaux, il faut en être acteur. Aujourd'hui, avec l'informatisation, c'est très facile à mettre en place. La démocratie a un coût, mais ce qui coûte le plus cher c'est l'anomie et l'absence de citoyenneté.

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