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Au-delà de l’idéologie, ces autres raisons bien plus prosaïques qu’ont les syndicats de s’opposer à la loi Travail
©Reuters

Hypocrites

Au-delà de l’idéologie, ces autres raisons bien plus prosaïques qu’ont les syndicats de s’opposer à la loi Travail

Alors que les syndicats sont dans la rue depuis des semaines pour protester contre la loi El Khomri, les motifs de cette opposition, au-delà du volet idéologique, sont également à chercher du côté de la structure même de ces syndicats.

Hubert Landier

Hubert Landier

Hubert Landier est expert indépendant, vice-président de l’Institut international de l’audit social et professeur émérite à l’Académie du travail et de relations sociales (Moscou).

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Atlantico : Au-delà de leurs motivations idéologiques, certains syndicats n'ont-ils pas des raisons pragmatiques de s'opposer farouchement à la loi El Khomri, au regard de la perte de pouvoir que cette réforme engendrerait pour les sièges nationaux des grandes centrales syndicales ?

Hubert Landier : La loi El Khomri va dans le sens d’un renforcement de la négociation sociale au niveau des entreprises. C’est là en effet que se concentrent les accords les plus innovants, que les syndicats CGT ne sont d’ailleurs pas les moins nombreux à signer. Il en résulte que les négociations au niveau des branches professionnelles ont perdu de leur importance, même si elles conservent leur utilité en tant que "voitures balais".

Or, c’est au niveau des branches professionnelles et au niveau national interprofessionnel que se concentrent les appareils syndicaux. C’est là que l’on trouve notamment les locaux et les permanents rémunérés par les centrales syndicales. Pour eux, laisser les négociations filer au niveau des entreprises, c’est perdre du pouvoir. Indépendamment de leurs options idéologiques, ils y voient nécessairement un danger qui explique leur peu d’enthousiasme devant le renforcement de la négociation d’entreprise.

Les positions des différentes organisations face aux réformes en cours dissimulent donc un problème lié à leur pouvoir, ou plutôt au pouvoir des appareils. Leurs représentants y voient en effet un risque qui porte sur leur raison d’être. Ne viendra-t-il pas un temps où les syndicats affiliés pourront se passer d’eux ? C’est déjà en partie le cas. Les services rendus par les appareils en termes de formation ou de conseil ont en effet perdu de leur importance. Nombre de militants d’entreprise comptent davantage sur les conseils des experts désignés par les comités d’entreprise et les CHSCT, où ils peuvent compter sur de vrais professionnels.

Cette résistance corporatiste des syndicats ne se fait-elle pas, in fine, au détriment de l'intérêt des salariés ? Ces derniers ne bénéficieraient-ils pas d'une représentation plus juste avec des accords d'entreprises ?

Les accords d’entreprise collent davantage avec la réalité concrète de l’entreprise, mais on ne peut pas généraliser. Les très petites entreprises se réfèrent à la convention collective de branche faute d’une représentation du personnel à leur niveau, et c’est quelque chose qui satisfait tout le monde. Par ailleurs, les centrales syndicales craignent, non sans raison, que leurs représentants dans les entreprises ne se laissent entraîner dans des accords à la baisse. Il est donc nécessaire de prévoir une sorte de filet de sécurité au niveau des branches professionnelles. Mais ce n’est pas là que l’essentiel se passe.

Ce qu’on observe, en effet, c’est que c’est au niveau de l’entreprise que l’on observe la majorité des innovations sociales. Et celles-ci se diffusent ensuite selon le principe de la tâche d’huile jusqu’au moment où elles font l’objet d’une généralisation, que ce soit par voie d’accord au niveau professionnel ou national interprofessionnel ou par la voie légale. Le progrès social part d’abord du bas, par voie d’expérimentation, non du haut, comme on se l’imagine souvent. En haut, on se contente souvent de généraliser ce qui a marché ici ou là.

Alors que le taux de syndicalisation français est parmi les plus faibles en Europe, les organisations syndicales n'auraient-elles pas elles-mêmes intérêt à remettre en question leur structure encore très centralisée ? Dans quelle mesure est-ce envisageable à l'avenir ?

Les centrales syndicales devront nécessairement repenser leur organisation, qui est actuellement à la fois très centralisée et très décentralisée. Très décentralisée parce que le principe de la démocratie syndicale, comme celui de la démocratie tout court, fait partir le pouvoir de l’adhérent, ou du citoyen. Très centralisée dans la mesure où leur organisation reste très pyramidale. Or, cette organisation est aujourd’hui remise en cause pour deux raisons.

La première, c’est que Internet facilite aujourd’hui une organisation en réseau. Les "bonnets rouges", il y a deux ans, n’ont pas eu besoin d’une structure nationale pour s’organiser. Par ailleurs, les militants peuvent de plus en plus trouver sur le net les informations, juridiques notamment, dont ils ont besoin. Les sites sociaux ou syndicaux tendent à se multiplier. La seconde raison, c’est que les gens sont de plus en plus individualistes et capables de se déterminer par eux-mêmes, y compris les militants. Ils n’ont plus besoin de recourir à une organisation qui leur dirait ce qu’il faut faire ou ce qu’il faut penser.

Les centrales syndicales devront donc de plus en plus se constituer en structures d’accompagnement au service des syndicats affiliés. Dans le langage de l’entreprise, on dirait qu’elles doivent constituer leur "back office". Encore faut-il que ce "back office" soit efficace. Si ce n’est pas le cas, les syndicalistes d’entreprise iront de plus en plus chercher ailleurs les informations, les formations et les conseils dont ils ont besoin, et c’est déjà largement le cas.

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