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Juste après la tragédie du 11 Septembre, Mouammar Kadhafi contacte le président américain pour l'assurer de son soutien total dans la lutte contre le terrorisme.
Juste après la tragédie du 11 Septembre, Mouammar Kadhafi contacte le président américain pour l'assurer de son soutien total dans la lutte contre le terrorisme.
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Bonnes feuilles

Au cœur du nouveau djihad : la plus belle manipulation de Kadhafi

Dépêché en Libye au début de l'année 2012 par un groupe d'investisseurs asiatiques, Samuel Laurent a pour mission de parcourir le pays afin d'évaluer les risques et les opportunités de cette révolution. Il découvre alors une nation à l'agonie, rongée par la violence et l'anarchie. Extrait de "Sahelistan" (2/2).

Samuel Laurent

Samuel Laurent

Consultant international, Samuel Laurent est avant tout un homme de terrain. Il sillonne depuis des années les régions contrôlées par Al-Qaïda, et possède des contacts inégalés au sein de cette organisation. Il est déjà l’auteur de Sahelistan (Seuil, 2013), salué par la critique.

 

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Le CNT compte trente-trois membres fondateurs. Qui sont-ils ? En réalité, personne ne peut répondre à cette question. Au moment de sa formation, le Conseil national de transition demeure en grande majorité anonyme. On ne connaît pas sa composition, mis à part le nom de quelques-uns de ses membres. La France va entrer en guerre aux côtés d'une organisation dont elle ignore tout, y compris l'identité de ses dirigeants. Pourquoi ce goût du secret ? Pour des raisons de sécurité, nous explique-t‑on alors : beaucoup de responsables opèrent dans des régions encore contrôlées par Kadhafi. Révéler leur identité les exposerait à une mort certaine. Admettons. Mais le temps passe et rien ne change : durant tout l'été 2011, l'identité de ces hommes demeurera confidentielle. Au mois de septembre, le CNT publiera une liste de quarante noms, en arabe, qu'elle ne prendra pas la peine de traduire à l'attention de la communauté internationale ou de la presse étrangère. D'après Dan Murphy du Christian Science Monitor, un des rares journalistes à s'être penché sérieusement sur cette liste, un grand nombre de ces « responsables » vivent à l'étranger depuis de longues années, et ne bénéficient pas du moindre soutien dans les villes qu'ils sont censés représenter.

Aujourd'hui encore, les Libyens se plaignent de cette opacité, sans en comprendre les raisons. Et les spéculations vont bon train : certains hommes du Conseil seraient-ils trop proches de l'ancien régime ? La divulgation de leur identité provoquerait-elle indignation et fureur dans un pays où les brigades révolutionnaires font la loi ? Ou bien, à l'inverse, le CNT abrite-t‑il des hommes liés à al-Qaïda, au risque de perdre le soutien des Occidentaux si une telle connivence éclatait au grand jour ? En effet, certains indices mettent en lumière des liens troublants entre l'organisation terroriste et le nouveau pouvoir libyen, comme nous le verrons plus loin. Mais, dans les deux cas, ce manque de visibilité handicape gravement la crédibilité du Conseil. Et l'avenir du pays…

Presque deux ans après le début de la révolution, le gouvernement pourrit sur ses bases, incapable de prendre une décision, d'adopter une loi ou même une simple mesure d'utilité publique. Jour après jour, la Libye s'enfonce dans la paralysie, le morcellement et le crime. Un simple coup d'oeil au quartier général du Conseil national de transition, dans les anciens pavillons d'hôtes du régime de Kadhafi, permet au visiteur de comprendre tous les dysfonctionnements du système. Cerné par de hauts murs et un impressionnant dispositif de sécurité, le CNT représente un îlot de luxe dans un continent de misère ! De magnifiques bâtiments en marbre rose disséminés à travers un jardin enchanteur confèrent à cet endroit une ambiance dangereusement irréelle. En effet, le contraste avec les piles de détritus qui envahissent les rues, dans le reste de la ville, ne saurait être plus frappant. Mais visiblement, le CNT « révolutionnaire » se moque de telles considérations et choisit le luxe le plus tapageur de la capitale pour y installer ses quartiers. Dans ce vestige de l'époque kadhafiste, chaque « pavillon » peut aisément rivaliser avec l'opulence des bâtiments saoudiens ou qataris. Bois précieux, tapisseries et mobilier d'un raffinement inouï… Tout en ces lieux dresse un réquisitoire navrant de la faillite morale du nouveau régime. La corruption demeure taboue, mais le silence qui entoure ce sujet ne trompe personne. « Cette révolution appartenait à tous les Libyens. Si nous reconnaissons que certains dirigeants la confisquent pour leur profit personnel, alors toute la légende qui entoure notre combat en prend un sacré coup ! Voilà pourquoi personne n'en parle. Mais tout le monde le sait…», me confie un activiste de la place des Martyrs, qui milite régulièrement pour le désarmement des milices à travers le pays.

Les indices concernant la corruption du CNT abondent. Beaucoup d'argent arrive de l'étranger, mais la reconstruction piétine. Lorsque je l'interroge sur les piles de détritus qui s'amoncellent dans les rues de Tripoli au mois d'avril 2012, un des adjoints du maire de la capitale avoue ne pas comprendre : « Nous ne disposons pas du moindre budget ! Rien ! Ouallou ! Des problèmes de financement en 2011, je peux le comprendre. Même en fin d'année ! Mais durant le premier trimestre 2012, la mairie de Tripoli n'a pas reçu un seul centime pour nettoyer les rues de la ville. Je ne peux pas expliquer ça !»

(...)

Se basant sur la très officielle liste des organisations terroristes de la planète publiée par le Département d'État1 américain, la presse qualifie volontiers le LIFG d'«organisation terroriste ». En agissant ainsi, elle n'imagine pas se rendre complice de la plus grande arnaque élaborée par le colonel Kadhafi au cours de sa longue carrière. L'histoire vaut la peine d'être racontée… L'année 2001 coïncide avec un changement de stratégie radical en Libye. Juste après la tragédie du 11 Septembre,Mouammar Kadhafi contacte le président américain pour lui transmettre ses condoléances et l'assurer de son soutien total dans la lutte contre le terrorisme. En réalité, Kadhafi se moque éperdument des attentats qui viennent d'ensanglanter l'Amérique. Mais il comprend le pouvoir des amalgames et le parti qu'il peut tirer de cette situation. Ben Laden et al-Qaïda revendiquent l'attentat contre les tours jumelles depuis l'Afghanistan : un pays qui tolère sa présence, comme elle tolère celle des combattants du LIFG demeurés sur place1. Un pays où al- Qaïda possède des camps d'entraînement, tout comme le LIFG. Et comme certains volontaires libyens arrivés en Afghanistan sous l'étiquette du LIFG rejoignent ensuite les rangs d'al-Qaïda, la théorie des vases communicants entre ces deux organisations rencontre un succès fou auprès des services de renseignement américains ! La CIA, la DIA (Defense Intelligence Agency) et la Maison-Blanche gobent les « révélations » de Tripoli avec une incroyable facilité, sans disposer de la moindre preuve ou du moindre élément à charge contre les dissidents libyens. En réalité, Kadhafi « livre » ses propres ressortissants expatriés en Afghanistan aux Américains avec un enthousiasme que Washington interprète comme de la bonne foi.

Pour s'assurer la confiance des Américains, le dirigeant libyen décide même de « tourner la page » et de renoncer unilatéralement à son programme d'armes de destruction massive. Au vu de l'avancement du programme en question, à la fois préhistorique et embryonnaire, il ne sacrifie pas grand-chose. Mais ce geste « fort » suffit à convaincre les derniers sceptiques de l'administration Bush. La Maison-Blanche va désormais utiliser les informations libyennes pour éradiquer le LIFG au nom de sa propre « guerre contre le terrorisme ».

Kadhafi vient de jouer le plus joli coup de ses quarante-deux années de règne. Il entame ainsi son lent retour du purgatoire et se rapproche doucement de la communauté des Nations. Le prix à payer ? Livrer ses plus farouches adversaires aux griffes de l'Amérique, en faisant croire à George Bush qu'il s'agit des réseaux d'al-Qaïda. Pourtant, jusqu'à cette même année 2001, le LIFG existait de façon parfaitement légale en Europe et notamment en Angleterre. Les membres déclarés de cette organisation circulaient et résidaient dans ce pays sans le moindre problème. Tout cela jusqu'à la volte-face américaine, malencontreusement imitée par les autorités britanniques et européennes dans les mois qui suivirent. Pris au piège de la rumeur, Abdelhakim Belhaj tente désormais de se réhabiliter sur la scène internationale, sans pour autant trahir ses convictions religieuses et politiques. Une tâche difficile pour un homme tout en nuances et en paradoxes. À l'heure où de nombreuses barrières s'érigent dans le monde arabe entre politique et religion, il est regrettable que les dirigeants occidentaux n'aient pas jugé bon d'accorder une vraie chance à cet opposant de longue date, à la fois légitime et réellement populaire…

Extrait de "Sahelistan" (Editions du seuil), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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