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Attentats en Corse : 
les dernières luttes d'un mouvement 
politique à l'agonie face 
au grand banditisme triomphant ?
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Corsica bomba

Attentats en Corse : les dernières luttes d'un mouvement politique à l'agonie face au grand banditisme triomphant ?

Les attentats contre les résidences secondaires ont repris de plus belle en Corse. Les autorités ont décompté 26 explosions entre mardi et mercredi dernier. Mais ces évènements marquent-ils la fin des "nuit bleues" et les derniers soubresauts du Front de Libération Nationale Corse ?

Xavier Crettiez

Xavier Crettiez

Xavier Crettiez est professeur de sciences politiques à l’université de Versailles Saint-Quentin. Spécialiste de la question de la violence politique en Corse, il a publié en 1999 La question Corse, puis en 2010 l'ouvrage Les violences politiques en Europe : un Etat des lieux, en collaboration avec Laurent Mucchielli.

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Atlantico : Dans la nuit de mardi à mercredi, plus d'une vingtaine d'attentats ont endommagés plusieurs résidences secondaires sur l'île. Cet évènement marque le retour du phénomène de la "Nuit Bleue" , pour l'instant aucune des actions n'a été revendiquée. Doit-on s'en inquiéter ?

Xavier Crettiez : Le fait que les attentats n’aient pas été revendiqués, ce n’est pas un fait nouveau. En effet, à peine la moitié des attentats qui ont eu lieu en Corse ont revendiqués durant les trente dernières années. Deux facteurs l’expliquent : soit ce sont les faits d’organisations sans aucunes revendications politiques soit parce qu’elles le sont, mais que pour différentes motivations internes, elles n’ont pas envie de le revendiquer. En l’occurrence, 26 attentats c’est évidemment beaucoup par rapport aux années récentes, où on avait remarqué une forte baisse de ces faits. D’ailleurs pour les trente ans du FLNC, une nuit bleue avait été organisée mais avec seulement six attentats, c’est extrêmement peu. En revanche, en comparaison aux années 80 où le Front avait habitude de revendiquer plus d’une centaine d’attentats par an, ce n'est rien car il faut savoir qu'il y a eu entre 6 000 et 8 000 attentats dans les dernières trente-cinq années, à l’explosif exclusivement.

Concernant la cible : des villas de particuliers, elle est totalement classique surtout maintenant en hors saison car elles sont innocupées. D’autre part, elles présentent les avantages combinés d’être des cibles relativement faciles et qui ne pourront pas créer de dissensions internes, car elles appartiennent à des continentaux ce qui élimine les représailles de la part des Corses.

Ces attentats ont eu lieu peu de temps après l’élection de François Hollande. Peut-on imaginer que ces organisations veulent se rappeler à la mémoire du nouveau Président et attirer son attention sur leurs revendications ?

Très certainement, car la violence en Corse a principalement cette ambition-là, elle veut avant tout interpeller les pouvoirs décisionnaires et leur rappeler les revendications. Ensuite on peut aussi penser - dans le cas où ces attentats sont organisés par des organisations clandestines - que l’objectif est de montrer aux Corses, aux concurrents internes dans les rangs de la clandestinité ou dans les rangs de la violence quelle qu’elle soit qu’on existe. Et c'est encore plus vrai dans une période qui voit la montée en force du grand banditisme qui a partiellement eclipsé la présence des organisations paramilitaires, avec quelques fois des interactions très violentes entre les deux.

D’ailleurs un membre du FLNC a été assassiné et en représailles, ils ont assassiné un représentant du grand banditisme. Faire des attentats c’est interpeller l’Etat mais aussi montrer sa force de frappe aux concurrents internes. D’autant plus que, désormais, dans l’île, les spéculations vont bon train sur la disparition annoncée des groupes paramilitaires qui sont en forte voie d’affaiblissement.

Ainsi on assisterait aux derniers soubresauts des organisations militaires devenues moins fortes que les réseaux de grand banditisme ?

Il est sûr que depuis 2009 voire 2010, c’est-à-dire les années de la recomposition du milieu du grand banditisme suite à la mort de deux figures très importantes : Jean-Jé Colonna au Sud, Francis Mariani au Nord, il y a eu une lutte de succession qui fait a eu une ampleur très forte en Corse. Aussi désormais la préoccupation de l’Etat n’est pas tant le nationalisme violent que la question du grand banditisme.

Cette montée en puissance va de pair avec l’affaiblissement du FLNC et ses épigones en raison d’une forte campagne de répression des ministres précédents, mais aussi en raison de la recomposition des savoirs d’une partie de leurs militants vers le grand banditisme. Ainsi ces attentats seraient peut-être dus à des branches du FLNC en quête d’une existence.

L’inscription FLNC a été retrouvée sur une des résidences secondaires atteintes, est-ce qu’on peut avoir un groupuscule détaché qui se réclame du FLNC et continue l’action de façon automatique ?

 Le FLNC est devenu un sigle extrêmement répandu, une sorte de franchise. A une époque dans mes recherches, j’avais tenté de comptabiliser les différents sigles, et j’en étais arrivé à 38 sigles depuis 1975. Donc il n’y a pas un FLNC structurant. Il y a eu une multitude de scissions, et il est relativement aisé pour un groupe - et cela s’est vu lors de l’affaire du préfet Erignac, le FLNC du 22 octobre - qu’on cherche à récupérer la légitimité du sigle et l’attribuer à une structure.

Cet accaparement est aisé et souvent l’origine de combats entre les groupes clandestins. La façon historique qu’à le FLNC pour légitimer ses actions est le canal de revendication médiatique. Il y a eu deux grands canaux, le canal historique et le canal habituel qui permettaient de revendiquer des opérations clandestines auprès de journalistes identifiés. Il faut suivre les revendications de ses canaux pour savoir qui détient le code de revendication et cette espèce de légitimité historique. En dehors de cela n’importe quel groupe local peut accaparer le sigle et en retirer les bénéfices qui font avec.

L’enquête sur ces attentats a débuté. Mais quelle sera la tâche pour le gouvernement? était-ce plus facile de se battre contre des groupes paramilitaires qui agissent un certain temps ou contre ces groupuscules du grand banditisme ?

Réprimer le FLNC est à la fois très difficile et très aisé. Très difficile parce que dans l’Histoire du Front jamais un commando n’a été pris en flagrant délit – plus exactement, une seule fois, mais les membres ont été relâchés pour vice de procédure – malgré tout il y a eu de nombreuses arrestations et des enquêtes judiciaires. Mais c’est une structure fermée au sein d’une île ou les niveaux d’interconnexion  sont très forts, tout le monde se connaît, les routes sont très tortueuses, donc on vous voit venir de très loin.

Et aisée, car finalement depuis le début du nationalisme violent, il y a un code tacite entre les forces de l’ordre et les nationalistes clandestins qui consiste à dire « vous n’êtes pas trop violent, nous ne serons pas trop répressifs ». Cela a permis aussi d’éviter des dérives à la basque ou à l’irlandaise, c’est-à-dire du terrorisme pur, aveugle, avec poses de bombes dans les métros et un nombre de victimes atteintes en même temps, très important.

Pour le grand banditisme, la question est nettement plus compliquée, car il n’y a pas de dialogue, et les motivations ne sont pas tant politiques, qu’économiques et financières qui ne font pas intervenir les mêmes savoirs policiers. Longtemps le savoir policier s’était focalisé sur le nationalisme et il faut le reconvertir pour le focaliser sur une toute autre population qui n’a pas les mêmes ambitions ni les mêmes pratiques et qui est en particulier beaucoup plus violente en termes d’homicides.

Le taux d’homicide en Corse a très fortement augmentée, là ou en France il n’est que de 0.7 pour 100.000, en Corse, il est de 10 pour 100 000 soit plus élevé que celui de la Sicile. On est pas dans les mêmes ratios. Les services de sécurité de l’Etat ont peut-être du mal à reconvertir cette focale, et la faire passer d’une focale natio-politique à une focale très économie du grand banditisme.

Le grand banditisme s’est nourri du passif, des habitudes laissées par les revendications nationales  des groupes paramilitaires ?

On ne peut pas dire qu’il s’en soit nourri forcément. Il est vrai qu’il y a eu des connexions dans les années 80 quand il a fallu procéder à des répartitions de territoires, des connexions faites d’une certaine façon à cause de l’Etat, qui ont réuni des prisonniers nationalistes qui n’ont pas bénéficié du statut de prisonnier politique, se sont retrouvés avec des droits communs et ont créé des liens très forts avec des membres du bandistime, j’en veux pour exemple l’amitié née entre Charles Cléry patron historique du FLNC qui s’est retrouvé en prison avec Francis Mariani le patron du gang de la Brise de Mer.  Il y a aussi des amitiés de village, entre des gens qui ont grandi ensemble, se sont retrouvés sur les bancs de l’école mais qui quelques années plus tard combattent chacun soit sous la cagoule du militant politique soit sous la houlette du banditisme. Cela n’a pas empêché de fortes querelles.

Ce qui est certain, c’est que le nationalisme a créé une culture de la violence, de l’explosif dont on pu tirer profit certains malfrats.

Propos recueillis par Priscilla Romain

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