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Retour à la violence : ce que nous apprend l'histoire des assassinats politiques
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Assassinat de Jo Cox, tentative de meurtre sur Trump

Retour à la violence : ce que nous apprend l'histoire des assassinats politiques

La députée britannique anti-Brexit, Jo Cox, a été assassinée le 16 juin dernier. Aux Etats Unis, Donald Trump a quant à lui été la cible d'une tentative d'assassinat lors d'un meeting à Las Vegas. Au regard de l'histoire, les situations de crise économique et sociale, de déstabilisation des sociétés démocratiques et de rupture du pacte de confiance entre les citoyens et les élites constituent un terreau favorable à la violence politique.

Jean Garrigues

Jean Garrigues

Jean Garrigues est historien, spécialiste d'histoire politique.

Il est professeur d'histoire contemporaine à l' Université d'Orléans et à Sciences Po Paris.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages comme Histoire du Parlement de 1789 à nos jours (Armand Colin, 2007), La France de la Ve République 1958-2008  (Armand Colin, 2008) et Les hommes providentiels : histoire d’une fascination française (Seuil, 2012). Son dernier livre, Le monde selon Clemenceau est paru en 2014 aux éditions Tallandier. 

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Atlantico : La députée britannique Jo Cox a été assassinée le 16 juin dernier, dans un climat politique tendu lié à l'approche du référendum sur l'appartenance de la Grande-Bretagne à l'Union européenne. Aux Etats Unis, Donald Trump a quant à lui été la cible d'une tentative d'assassinat lors d'un meeting à Las Vegas. Avec le recul historique, que sait-on des périodes auxquelles ont pu se produire de tels événements ? Au-delà des différences conjoncturelles, quels sont les traits communs de ces périodes et que faut-il en retenir ? 

Jean Garrigues : Tout dépend du recul historique que l'on choisit de prendre. Les assassinats politiques ont existé à toutes les époques, le plus célèbre étant celui de Jules César par son fils adoptif Brutus ayant donné lieu à la célèbre formule "toi aussi mon fils".

Si l'on se réfère à des époques plus récentes, il ressort que les périodes de crise des sociétés démocratiques sont des périodes au cours desquelles se sont multipliés les assassinats politiques. Ainsi, au lendemain de la Première Guerre mondiale en Allemagne, alors que le pays était vaincu, humilié et en pleine crise économique et sociale, des dizaines d'assassinats politiques ont eu lieu, dont beaucoup ont été perpétrés par des groupes d'extrême droite nationalistes qui refusaient la défaite et accusaient le pouvoir politique, la république de Weimar, d'avoir trahi la nation allemande en acceptant l'armistice. De la même façon, dans les années 1930, l'Espagne était plongée dans une crise sociale, économique et politique profonde où s'affrontaient la gauche et la droite nationaliste-réactionnaire : avant même que ne commence la guerre civile espagnole en 1936, il y a eu une vague d'attentats, d'assassinats politiques très forte.

Au cours des années 1970-1980 en Italie, période que l'on surnomme "les années de plomb", l'extrême gauche et l'extrême droite se sont livrées à ce type d'assassinat politique, le plus célèbre étant l'enlèvement et l'exécution d'Aldo Moro, leader de la droite modérée, par les Brigades rouges. En France, dans les années 1980, le mouvement Action directe s'est livré à des agissements de cet ordre, et a notamment exécuté le PDG de la régie Renault, Georges Besse.

Les assassinats politiques se sont produits dans des périodes, des pays, et à des époques très différentes. Néanmoins, on peut dresser certains points communs : il s'agit de périodes où les sociétés démocratiques sont déstabilisées, des périodes de crise économique et sociale et de rupture du pacte de confiance entre les citoyens et les élites. Il s'agit d'un terreau favorable à la violence politique mais cela ne signifie pas que des attentats politiques  se produiront nécessairement, d'autant plus qu'en dehors de contextes bien particuliers comme ceux de l'Allemagne post Première Guerre mondiale ou de l'Espagne des années 1930, la violence politique est le fait d'individus fanatiques ou déséquilibrés.

Dès lors, que dire de la situation actuelle dans les pays occidentaux ? A quelle phase de ce type de période en est-on actuellement ?

Dans toutes les démocraties, on observe une montée de la violence directement liée à la difficulté à trouver des solutions aux problèmes de la crise économique et sociale.

Néanmoins, les sociétés occidentales n'ont pas la même culture. La culture américaine est imprégnée par la violence, notamment du fait de l'absence de législation (ou plus exactement de la faible restriction) sur le port d'armes qui engendre une culture de l'armement, de l'autodéfense. Aux Etats-Unis, les violences politiques et les massacres de masse sont récurrents. Il est plus surprenant d'assister à un assassinat politique en Grande-Bretagne dans la mesure où ce pays est le berceau de la démocratie européenne. Contrairement aux Etats-Unis, un tel événement est du domaine de l'inhabituel et doit être mis en relation avec la tension qui règne dans les sociétés européennes, tension qui vient à la fois de la crise économique et sociale, de la crise de confiance et du rejet des élites. Dans le cas de la France, on peut ajouter à ces dimensions les tensions provoquées par d'une part, l'état d'urgence et la guerre contre le terrorisme et d'autre part, les tensions sociales, les manifestations. Si le meurtre des deux policiers de Magnanville n'est pas lié à la crise de la société française mais au fanatisme islamique, il n'en demeure pas moins qu'une violence de ce type est favorisée dans une société sous tension. Par ailleurs, très souvent, ceux qui commettent des "assassinats islamistes" sont des jeunes qui sont le reflet de la crise économique et sociale. Nous assistons à la rencontre de deux explications : l'une qui est sociale et économique, l'autre qui est de nature religieuse.

Dans l'histoire, quelles sont les actions politiques qui ont permis une désescalade de la violence et du terrorisme politique ? Desquelles en particulier devrait-on s'inspirer et pourquoi ?

Si l'on se réfère à l'exemple allemand des années 1918-1925, la reprise de la croissance, le redressement économique et la fin de la crise de transition entre la guerre et la paix ont été décisifs pour ramener une sorte de calme dans la société et ouvrir une phase d'apaisement de la république de Weimar. Ainsi, de manière presque automatique, le retour à une situation de prospérité et de croissance et à une société plus apaisée a brisé le cycle infernal de la violence politique.

L'autre caractéristique favorisant la désescalade est la répression : en France, le cycle de la violence anarchiste et des assassinats politiques des années 1890 (ce que l'on appelait la propagande par le fait) a pris fin parce que les gouvernants ont pris des mesures qui ont notamment restreint la liberté de la presse. Un grand nombre de militants anarchistes ont d'ailleurs choisi à ce moment-là de canaliser leur mécontentement dans le syndicalisme et ont participé à la création de la CGT en 1895.

Le sentiment de prospérité, le rôle de l'Etat (état d'urgence, répression, fermeté envers les fauteurs de trouble) sont autant d'aspects qui font partie de l'arsenal du retour au calme. Mais l'élément fondamental est la confiance retrouvée entre les élites politiques et les citoyens. Cette dimension continue à poser problème aujourd'hui et pousse au pessimisme quant à la résolution du problème de la violence. En effet, dans la mesure où la sortie de crise semble inenvisageable, le sentiment que les élites politiques sont impuissantes est très fort. Ce sentiment engendre du mécontentement social, qui d'une part, se traduit par une radicalisation vers l'islam et une attention plus forte aux thèses de ceux qui prônent le djihad dans les banlieues et d'autre part, favorise la recherche de boucs émissaires, comme en témoigne l'assassinat de Jo Cox.

Pour mettre fin à la violence que traversent nos sociétés, un ensemble de conditions doivent donc être réunies : il faut retrouver la croissance afin que la société s'apaise et ne recherche plus de boucs émissaires. Une société heureuse a plus confiance dans les pouvoirs politiques et ne se tourne pas vers la violence en guise de solution. Il s'agit là d'un cercle vertueux qui semble absolument inenvisageable aujourd'hui. L'hypothèse la plus probable est que de nouveaux assassinats politiques se produisent. Même la fermeté de la répression ne peut rien contre des sociétés en crise et contre des extrémismes (qu'ils soient anti-européens ou qu'ils aient recours au prétexte religieux) suscités par cette crise.

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