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Ascension sociale : pourquoi le club des plus riches (et celui des plus pauvres) ne constituent pas des castes immuables
©Reuters

Gravir les échelons

Ascension sociale : pourquoi le club des plus riches (et celui des plus pauvres) ne constituent pas des castes immuables

Manque de croissance économique, inégalités de patrimoine, génétique… Les théories sociologiques et économiques expliquant la reproduction des inégalités sociales sont diverses et controversées.

Ce vendredi 6 novembre, l'organisme étatique France Stratégie présente une note de synthèse portant sur "Les territoires oubliés de l'ascension sociale". La question de la mobilité sociale demeure un point sensible de la politique intérieure. Utilisée pour la première fois par Alain Madelin dans les années 1990, puis reprise par Jacques Chirac, on entend souvent l'expression "l'ascenseur social est en panne". Qu'en est-il sur le plan des faits?

Cette expression n'est pas utilisée par les sociologues. Eux distinguent ce qui relève des changements de la structure socioprofessionnelle de ce qui est lié à l'inégalité des chances. "Toutes les études convergent pour reconnaître que la plus grande partie de l'augmentation de la mobilité observée est due aux transformations de la structure sociale", explique un professeur de sciences économiques et sociales, Jospeh Hadjian, dans une note de 2006.

L'égalité des chances en panne

"En ce qui concerne la France depuis un demi-siècle, toutes les études concluent à une accentuation de la mobilité sociale", écrit Jospeh Hadjian. Ce n'est donc pas la mobilité sociale qui est défaillante, mais l'égalité des chances à y parvenir. Lorsque l'on adopte une approche tenant compte de la mobilité sociale au sens sociologique, on en vient même à relativiser la notion d'inégalité, comme l'ont montré Mark Rank et Thomas Hirschl dans leur ouvrage "Chasing the American Dream: Understanding What Shapes Our Fortunes". Ils ont fait la démonstration que les 1% de la population les plus riches ne forment pas une caste immobile : "12% de la population fera l’expérience d’une année au cours de laquelle ils se trouveront dans les 1% les plus riches dans la distribution des revenus" écrivent-il. Cela signifie que le traitement des inégalités ne peut être perçu comme étant un phénomène statique.

>> Lire: Cette mobilité sociale qu’on n’imaginait pas : 56% de la population fera un jour partie des 10% de ceux qui gagnent le plus

Ces concepts posés, il n'en reste pas moins que la mobilité a vu son ascension ralentir. Louis-André Vallet, sociologue et directeur de recherche au CNRS, décrit la mobilité sociale constatée depuis une soixantaine d'année comme minime. "Entre les années 1950 et aujourd'hui, on note une tendance légère à l'augmentation de l'ascension sociale. Il y a un eu un léger desserrement du lien entre origine et position sociale. Les destinées sociales sont un peu moins liées au milieu d'origine qu'il y a 30 ou 50 ans. Mais le surcroît de mobilité s'observe dans les deux sens". La mobilité est donc aussi parfois descendante.

En fait, l'un des éléments expliquant cette impression de manque de mobilité sociale viendrait d'une plus grande propension à une mobilité descendante observée chez les individus de sexe masculin depuis une trentaine d'années. "Parmi les hommes, la prééminence de la mobilité ascendante sur la mobilité descendante a décliné depuis 1985, cela a pu renforcer le sentiment de l’arrêt de l’ascenseur social", explique Louis-André Vallet, dans une note datée de mars 2014 intitulée "Mobilité observée et fluidité sociale en France de 1977 à 2003".

Un manque de croissance économique

Pour expliquer ce constat d'une mobilité seulement "légère", les économistes développent des théories diversifiées, en fonction de leurs idéologies. Florilège non exhaustif.

D'une part, le manque de croissance économique. "La principale force de l’élévation économique est la croissance et celle-ci est inexistante depuis 6 ans, ce qui se provoque un phénomène encore plus violent : le déclassement. C’est-à-dire que même en renonçant à l’élévation de son niveau de vie, la situation est telle que la probabilité de chute sociale s’intensifie", comme nous l'expliquions dans nos colonnes en février 2014. Pour la sociologue Marie Duru-Bellat, l'explication est ailleurs, elle tient surtout à la nature du marché de l'emploi, à mettre en corrélation avec le niveau de diplôme des actifs. "Ce qui est ridicule c’est de penser qu’avant il y avait beaucoup plus de mobilité sociale. C’est complètement faux, sauf pendant les années 1960, et éventuellement les trente glorieuses. Tout simplement parce qu’il y avait à la fois assez peu de diplômés et des opportunités d’emploi, notamment d’emplois qualifiés", considère-t-elle.

Une question de patrimoine…

Pris sous un angle macro-économique, la relative immobilité sociale est justifiée par certains par les différences de patrimoine détenu dès leur jeunesse par les individus, plus que par leurs revenus. C'est la théorie développée par l'économiste Thomas Piketty dans son ouvrage best seller "Le Capital au XXIe siècle". "Il n’existe pas de mouvement naturel vers la réduction des inégalités”, souligne-t-il. Cet enseignant de l'EHESS fustige un «capitalisme patrimonial" mettant en péril la mobilité sociale et la méritocratie qui fondent la démocratie.

Aux Etats-Unis, l'économiste Gregory Clark a même développé une théorie selon laquelle la mobilité sociale dépend du patrimoine génétique. Il l'expose en détails dans l'ouvrage "The son also rises". Au gré de ses travaux portant sur plusieurs générations à travers les siècles, dans des pays aux régimes politiques aussi divers que la Chine, les Etats-Unis ou l'Inde, il a étudié la mobilité sociale à partir des noms de famille des aristocrates. Conclusion: le statut social des générations n’évolue que très peu et que les noms des familles de l’élite conservent leurs avantages à travers le générations, comme l'expliquait Slate début 2014.

Une théorie qui en fait bondir certains. "Un patrimoine génétique s’observe chez des gens âgés, qui ont déjà une certaine expérience sociale, c'est-à-dire chez des adultes. Chez l’être humain, on ne peut isoler le génétique, un gène s’exprime dans un milieu, tous les biologistes vous le diront. (…) En France, tous les biologistes sérieux diront qu’il est complètement ridicule d’imaginer qu’on puisse isoler le rôle du capital génétique chez l’adulte" assenait Marie Duru-Bellat dans une interview accordée à Atlantico en février 2014. 

D'autres explications du phénomène existent.

Le rôle de l'école en débat

Cette défaillance d'égalité des chances en partie expliquée, dès lors, où aller chercher des solutions pour améliorer la situation et éviter une société faite d'individus "favorisés" et des "laissés pour compte"?

Peut-on compter sur l'école pour gommer les inégalités ? La question fait débat. L'OCDE publiait en 2010 une étude consacrée à la mobilité intergénérationnelle dans laquelle elle mentionnait: "Les politiques qui soutiennent l’accès à l’éducation des individus issus de famille défavorisées promeuvent la mobilité intergénérationnelle." L'idée d'un renforcement des moyens éducatifs pour les tous petits, avant 3 ans, se défend au vue des résultats d'une étude d'octobre 2014, menée par les économistes Isabelle Sawhill et Richard Reeves de la Réserve fédérale de Boston, et intitulée "Egalité des chances, définitions, tendance et interventions". On y apprend notamment que l'impact du soutien scolaire est d'autant plus prononcé que l'enfant est jeune. A 5 ans, ceux des classes sociales défavorisées en ayant bénéficié rattrapent (et dépassent même légèrement) les enfants des classes aisées, à 11 ans ils les rattrapent presque, par contre à l'âge de 19 ans, l'écart demeure très important, il est trop tard. (voir ce graphique).

Selon la sociologue Marie Duru-Bellat, la formation initiale ne peut pas tout. Il convient de développer la formation en continue tout au long de la vie active. "Ce qui caractérise la France, c’est qu’on a très peu de formations continues, et c’est un facteur de l’anxiété des jeunes. Ils ont l’impression qu’ils jouent toute leur vie à 20 ans, s’ils ratent leurs études, ils sont finis".

De son côté, le sociologue Louis-André Vallet souligne le rôle ambigüe de l'éducation. "Elle est à la fois le promoteur de la mobilité sociale et aussi un véhicule important de la reproduction sociale d'une génération à la suivante. L'inégalité des chances devant l'école est une réalité. Le lien entre origine et position sociale s'explique pour partie par l'intermédiaire de l'éducation. Dans les sociétés modernes les positions occupées dépendent du niveau d'éducation atteint mais celui-ci dépend lui même du milieu d'origine", décrit-il.

La solution du plein emploi ?

Enfin autre possibilité évoquée: mener une politique publique favorable au plein emploi. "Une politique de plein emploi améliore considérablement les capacités des plus démunis à élever leur niveau de vie, même si la mobilité est réduite, la sortie de la pauvreté est favorisée. Le plein emploi c’est une situation on chacun peut quitter son travail du jour au lendemain en pouvant avoir confiance d’en trouver un autre le lendemain. C’est le renversement du pouvoir entre employeur et salariés. Ce qui signifie que la notion de mérite peut y prendre un peu plus de sens", expliquait Atlantico dans l'interview susmentionnée.

Le synthèse gouvernementale attendue pour ce vendredi matin présente un éclairage sur les options politiques envisagées par l'exécutif pour atténuer les difficultés de mobilité sur le territoire hexagonal.

Adeline Raynal

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