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Christine Lagarde annulation de la dette zone euro Europe BCE Covid-19
Christine Lagarde annulation de la dette zone euro Europe BCE Covid-19
©Fabrice COFFRINI / AFP

BCE

Annuler les dettes publiques détenues par la BCE pour reprendre en main notre destin… ou en perdre le contrôle ?

Cette dernière idée (en date) de quelques économistes peut bloquer toute la stratégie de reprise de la zone, au risque de la faire éclater.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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L’idée enfle depuis quelque temps, les signatures affluent de plusieurs pays, de France surtout : « annuler les dettes publiques détenues par la BCE ». Voilà donc 100 signatures d’économistes, venant d’une dizaine de pays européens, au bas d’un appel largement publié le 5 février. Et ce n’est pas fini !

Ce n’est pas fini, car l’idée des signataires se veut plus généreuse qu’un refus de payer. On lit en effet : « annuler les dettes publiques détenues par la BCE pour reprendre en main notre destin ». Le moyen est, si l’on veut, indirect ou imprécis : « annuler » les dettes publiques que détient chaque Banque centrale nationale, par exemple la Banque de France… à moins que ce ne soit : «  les transformer en dettes perpétuelles sans intérêt ». Au choix ? En même temps, ceci permettant sans doute cela, le projet se veut plus audacieux encore que généreux : les États s’engageraient en effet à investir l’équivalent de ce qui vient d’être annulé dans « la reconstruction écologique et sociale ». Sans beaucoup plus de précisions, 2 500 milliards d’euros seront ainsi les bienvenus, compensant ceux qui viennent de s’effacer. Mais ce n’est pas tout : viennent diverses propositions pour une Europe plus solidaire et écologique, et sans doute fédérale. Ce sont : « protectionnisme écologique et solidaire, réformes fiscales visant à réduire le niveau des inégalités et à changer les comportements, impulsion donnée aux banques d’investissement et de réforme des règles relatives aux aides d’État… passage à la majorité qualifiée en matière fiscale ». On l’a compris : le seul et vrai blocage vient de la finance. 

Par rapport à cette proposition, il ne sert pas à grand-chose de se lancer dans une série de querelles, et pourtant... Car c’est là le contraire de la politique de la Banque centrale européenne qui est demandé, le quantitative easing, ce portage de la dette publique par la BCE, sans date ni montant précis, qui permet de faire baisser les taux d’intérêt à long terme pour faire repartir l’ensemble.

La querelle économique vient d’abord. En effet, si la France annule les 600 milliards d’euros de dette publique française (sur un total de 2 000) que détient actuellement la Banque de France, en contrepartie d’obligations publiques françaises d’un montant supérieur, elle se met en perte. En 2019, elle « gagne » en effet 4 milliards d’euros, ce qui n’est pas mal pour 40 milliards de fonds propres (au sens large), mais ce qui est très peu sur un total de bilan de 1 140 milliards d’euros ! Les signataires de la lettre notent certes qu’une banque centrale peut avoir des fonds propres négatifs, c’est vrai dès lors qu’elle est crédible. Mais le serait-elle encore, trahissant ses engagements et entourée d’autres banques centrales plus en perte qu’elles, pour émettre ensemble une même monnaie ? Il faudra en effet que l’État recapitalise la Banque de France (et les autres), mais de combien, compte tenu de la perte de crédibilité de l’euro ? Que vaudront alors les titres publics détenus par les ménages français (et autres en zone euro), sachant que les titres publics siamois, détenus par la Banque centrale nationale ne vaudraient plus rien ? Et que va-t-il se passer en Grèce ou, plus encore en Italie où la BCE a acheté encore plus de titres par rapport à la taille du pays, compte tenu de leurs difficultés ? Un effet domino à l’intérieur de la zone euro : c’est ce que l’on veut ?

La querelle financière vient alors. On nous dit que le quantitative easing soutient indûment la bourse, donc alimente des bulles éventuelles, qu’il fait trop baisser les taux, donc alimente des fusions-acquisitions dangereuses et permet à des entreprises zombies de survivre, le tout en soutenant les prix du logement, sinon en les faisant monter. Mais il ne sert à rien de critiquer non pas l’envers du quantitative easing sur la bourse et les prix du logement, car c’est son idée même : lutter contre la déflation en soutenant des « effets richesse ». Le risque majeur actuel a plusieurs noms techniques : déflation, trappe à liquidité, effondrement de la vitesse de circulation de la monnaie, mais il correspond à une seule réalité : la baisse auto-entretenue de l’activité et de l’emploi. C’est ce que l’on veut ?

Suit la querelle technique : comment gérer les différences entre pays plus ou moins en difficultés permanentes et endettés, Italie encore, comment mettre tout ceci en œuvre en pleine nervosité des marchés financiers et compte-tenu des difficultés bien connues de mise en œuvre de toute décision européenne, en pleine pandémie ? Au moment où les États-Unis se sortent d’affaire, une bataille entre les pays membres de la zone euro : c’est ce que l’on veut ?

Mais il s’agit de ne pas trop s’énerver, comme le fait un peu Christine Lagarde, Présidente de la BCE dans le Journal du Dimanche le 7 février ! « L’annulation de cette dette est inenvisageable. Ce serait une violation du traité européen… Si l’énergie dépensée à réclamer une annulation de la dette par la BCE était consacrée à un débat sur l’utilisation de cette dette, ce serait beaucoup plus utile ! A quoi sera affectée la dépense publique ? Sur quels secteurs d’avenir investir ? Voilà le sujet essentiel aujourd’hui » réagit-elle vertement. Blanchard a jugé l’idée « idiote », d’autres parlent de « charlatanisme » : les qualificatifs volent en tous sens.

En fait, plus grave, « annuler les dettes publiques détenues par la BCE pour reprendre en main notre destin » conduit au résultat inverse, par incompréhension de la stratégie à très long terme de la BCE dans le contexte géopolitique actuel. On connaît pourtant le contexte : en pleine révolution industrielle de l’informatique, la lutte entre États-Unis et Chine, pour le leadership mondial. Il ne peut donc y avoir de solution hors une « Europe puissance ». Donc la BCE n’a d’autre choix que de soutenir les stabilités économiques et sociales des membres de la zone euro à partir du renforcement de leur stabilité financière. Elle ne peut donc que réduire autant que possible les taux courts et longs, pour permettre aux entreprises et aux banques de se renforcer, dans un contexte d’endettement supérieur. Bien sûr, elle taxe les épargnants en titres publics, mais elle sauve aussi la valeur de leurs actifs. Bien sûr, en ayant renforcé les capacités productives de la zone euro et les capacités d’accompagnement des États, elle a renforcé l’union en l’unissant. C’est une tâche de très longue haleine, qui a déjà évité le pire en 2008, en 2012 et actuellement encore. Ce n’est donc pas au moment où une lueur apparaît, au moment où l’Europe parle enfin de « puissance » et d’ « autonomie stratégique »  qu’il faut ruiner 70 ans d’efforts, qui ne sont pas finis.

« Annuler la dette », c’est « annuler l’Europe », même si l’on avance de bonnes intentions. Ne pas comprendre l’histoire la fait toujours rater.

Jean-Paul Betbeze

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