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Ces mutants du XXIe siècle qui refusent de vieillir
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Amortalité

Ces mutants du XXIe siècle qui refusent de vieillir

De Madonna à Elton John, en passant par tous ces anonymes qui refusent de vieillir, les "amortels" refusent leur âge et vivent leur existence comme si celle-ci était sans fin. Un phénomène de société au cœur de notre époque et aux nombreuses implications politiques et philosophiques...

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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Le désir d’immortalité, corollaire de l’angoisse de la mort, semble avoir toujours habité l’humanité, comme en témoigne l’épopée de Gilgamesh, la plus ancienne œuvre littéraire connue, vieille de plus de trente-cinq siècles. Au terme de ses aventures, le héros de cette épopée, Gilgamesh, se lance dans une quête de la vie immortelle, sans parvenir à s’en approprier le secret. Le message est clair : la sagesse réside dans l’acceptation par l’homme de sa finitude, c’est-à-dire de sa condition de mortel.

De l'immortalité à "l'amortalité"

Au sein des sociétés modernes et sécularisées, la vie éternelle a cessé d’être une perspective crédible. Le prolongement de la vie, en revanche, est devenu un projet réaliste, accrédité par les progrès spectaculaires de l’espérance de vie accomplis au cours des deux derniers siècles. Nous n’avons cependant pas quitté l’horizon de la vie finie : si nous vivons avec l’espérance de traverser la vie en évitant ou en surmontant les diverses maladies qui nous menacent, nous savons aussi qu’aucun être humain ne peut guère survivre au-delà de 120 ans. Pour qu’il en soit autrement, il faudrait vaincre le mécanisme du vieillissement. Une révolution scientifique qui accomplirait ce prodige transformerait radicalement la condition humaine. L’être humain deviendrait alors, non pas immortel, mais « amortel » : la vie humaine serait indéfiniment prolongée, sans limite assignable par avance, tout en restant susceptible d’être brisée par accident - à l’image de la vaisselle de grand-maman, que l’on peut conserver indéfiniment à condition de ne pas la casser (ce qui finit toujours par arriver).

L’amortalité, ainsi comprise, demeure pour le moment une utopie scientiste. Elle a ses sectateurs, tels ce biologiste de Cambridge, Aubrey de Grey, auteur d’un livre sur la fin du vieillissement. On reste toutefois, dans le registre de la religiosité séculière : la croyance en l’amortalité est certes une croyance rationnelle – c’est de la science que l’on attend le salut – et laïque – seule existe pour nous la vie ici-bas, ce pourquoi nous voudrions pouvoir ne jamais la perdre – mais elle transcende la finitude de « l’ici et maintenant » : obsédés par la perspective plausible d’une humanité émancipée du vieillissement, les aspirants à l’amortalité semblent paradoxalement oublier qu’ils n’ont qu’une vie, et que celle-ci sera probablement trop courte pour qu’ils puissent bénéficier des effets du progrès scientifique éventuel dans lequel ils placent tous leurs espoirs. En son temps, celui des débuts de la révolution scientifique moderne dont il était partie prenante, le jeune Descartes espérait que ses propres travaux lui permettraient de vivre cent ans ; à la fin de sa vie, déçu de n’avoir su trouver les moyens de conserver la vie, il confessa sagement s’en remettre à un moyen ancien mais bien plus sûr, celui de « ne pas craindre la mort ». Ainsi va la vie des hommes : ils peuvent travailler aux progrès futurs de l’humanité, mais il est rare qu’ils soient en situation d’en récolter eux-mêmes les fruits.

Vers une confusion des âges

Il se pourrait néanmoins que la perspective de l’amortalité, même chimérique, nous permette de penser la tendance à la confusion des âges de la vie qui caractérise notre époque. C’est l’hypothèse sur laquelle repose un livre fort intéressant d’une journaliste anglaise, Catherine Mayer [1], dans lequel celle-ci suggère d’appeler « amortels » les mutants contemporains qui donnent le sentiment de vivre « sans âge ». L’avant-garde de l’humanité serait constituée par ces stars du cinéma ou de la musique qui se sont fabriquées une plastique séduisante sur laquelle le temps paraît n’avoir aucune prise, et qui vivent sans tenir compte des normes de comportement qui commandaient naguère de « faire son âge ». Pour les « amortels », l’important est de choisir sa vie sans se soucier ni de son âge ni de sa fin : on peut, si on le veut, décider comme Madonna d’adopter un enfant à 50 ans, ou, comme Elton John, de devenir père pour la première fois à 62 ans. Dans cette perspective, la retraite est bien entendu une ineptie : il importe de faire ce que l’on aime - de rester actif et créatif - jusqu’au terme de sa vie.

Les « amortels » acceptent l’augure d’une vie longue et prétendent vivre celle-ci de la même manière depuis la fin de l’adolescence jusqu’à la mort, en sautant autant que faire se peut l’étape du vieillissement et du déclin. C’est à l’évidence le spectacle qu’offrirait une société de véritables amortels, telle que l’on pourrait l’imaginer en faisant un peu de science-fiction [2] : non seulement la vieillesse serait abolie, mais l’enfance et l’adolescence se trouveraient fortement relativisés, voire complètement oubliées après un ou deux siècles d’existence : la problématique des âges de la vie, liée à la conscience de la finitude, cesserait alors d’avoir la moindre signification. On peut se demander si nous n’abordons pas dès aujourd’hui les rivages de cette vie sans âge, si la révolution de la vie longue - en attendant celle qui rendra les hommes réellement amortels - n’implique pas nécessairement une telle relativisation des âges de la vie, associée à la lutte obstinée contre les effets du vieillissement.

Amortalité : les dangers politiques et philosophiques

De toute évidence, le business de l’amortalité a de beaux jours devant lui. Par-delà les excès et les ridicules du jeunisme, il convient de reconnaître la légitimité de cette volonté de « bien vieillir » qui gagne peu à peu du terrain. La banalisation de l’accès au grand âge, en effet, contraint chacun de nous à intégrer la perspective de la longévité : la prévention des maux du vieillissement prend une place de plus en plus importante dans nos vies, régimes et activités physiques constituant à nos yeux, avec sans doute une part irréductible d’incertitude et d’illusion, les moyens de prolonger autant que possible la vie adulte – c’est-à-dire de conserver suffisamment de vitalité pour donner un sens à la quantité de temps gagné sur la mort.

Le recul de la mort laisse cependant apparaître deux dangers, l’un politique, l’autre existentiel et philosophique. Au plan politique, le risque est de voir se développer l’inégalité des ressources – culturelles et économiques – permettant de bien vieillir. Dans une société vieillissante, le clivage le plus visible sera peut-être un jour celui des « vieux » et des « sans âge ». On peut d’ores et déjà observer que le pays où l’on trouve l’avant-garde des « amortels », les États-Unis, est aussi celui où s’amorce une régression de l’espérance de vie ; les pays où celle-ci est la plus longue – le Japon, par exemple, ou les pays scandinaves – ressortissent à un modèle qui valorise la solidarité.

Le risque existentiel qui menace les « amortels » réside dans la tentation de vivre comme s’ils ne devaient jamais mourir. L’occultation de la finitude est en effet illusoire. D’une part, la « rallonge » dont nous espérons disposer, si elle bouleverse notre représentation des âges de la vie, ne détruit pas pour l’heure l’idée selon laquelle une vie humaine revêt toujours la forme d’un récit  - pourvu d’un début, d’une fin, et qui passe par ces grandes étapes que sont l’enfance, la jeunesse, la maturité, le déclin et la mort. D’autre part, quand bien même une révolution scientifique nous ferait définitivement basculer dans l’ère de l’amortalité, elle n’éliminerait pas la possibilité de voir la vie – la nôtre ou celle de nos proches – se briser à n’importe quel moment. La sécurisation et l’allongement de la vie rendent la pensée de la mort moins vive. La conscience d’être mortel demeure pourtant un bien précieux : elle est au fondement de l’antique exigence philosophique d’apprendre à aimer la vie sans craindre la mort. 


[1] Amortality. The Pleasures and the Perils of Living Agelessely (Vermilion, 2011).

[2] Ce que fait par exemple Jean-Christophe Ruffin dans son roman Globalia (Gallimard, 2004).

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