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Allocution présidentielle : le macronisme ne fonctionne pas ? Menons le plus vite et plus loin
©Thomas SAMSON / AFP

Nouvelle gouvernance

Allocution présidentielle : le macronisme ne fonctionne pas ? Menons le plus vite et plus loin

Le chef de l’État a prononcé ce dimanche 14 juin un discours touchant à la fois à la sortie du confinement et aux grande orientations de la suite de son quinquennat. Qu’en penser ?

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Le discours prononcé ce dimanche 14 juin par Emmanuel Macron est plus intéressant par la manière dont le Président a évoqué les perspectives que par ce qui a été annoncé comme éléments pratiques. On relèvera quatre éléments : la maintenant habituelle dépossession du Gouvernement de ses réussites ; la perspective économique systématiquement « européiste » ; la volonté de récupérer la majorité silencieuse – ou au moins de ne pas se couper d’elle – tout en donnant des signaux en faveur des revendications en cours de la part des minorités agissantes ; enfin ce progressisme creux et grandiloquent qui est sa marque de fabrique.

Mais que peut-on dire des annonces pratiques ?

Quelles auraient pu être faites par d’autres, ou, au moins, que d’autres auraient pu y être plus associés. Dans la présentation de l'évolution de la situation, Emmanuel Macron grille une fois encore la priorité à ses ministres – et notamment au premier d’entre eux - en annonçant la mise en œuvre de mesures qui sont de leur ressort… et que ces derniers auront sans doute bien de la peine à réaliser. S'il est en effet facile d'annoncer que tout le territoire, sauf la Guyane et Mayotte, passe en zone verte, et que les cafés et restaurants pourront donc ouvrir partout, s’il est presque aussi facile d'annoncer la reprise des vols à destination des pays européens d'abord, de l'ensemble des pays à l'exception de ceux fortement touchés par la pandémie ensuite, affirmer comme il vient de le faire de but en blanc qu'à partir du 22 juin tous les élèves devront être pris en compte comme d’habitude par l'Éducation nationale semble en effet matériellement irréalisable en respectant ces fameux gestes d'arrière dont on sait combien ils lui tiennent à coeur.

Mais c’est, et il l'a dit à plusieurs reprises, que l'objectif est de pouvoir permettre une reprise du travail, les écoles ayant ici vocation à servir de garderies – car il est bien évident en effet que ce n'est pas ce que les élèves vont apprendre entre le 22 juin et le début des vacances d'été qui va leur apporter quelque chose. Le Président cède ici aux demandes des milieux économiques et place son gouvernement devant le fait accompli – à ses ministres maintenant de tenter de mettre cela en musique

Justement, l’économie a été un des éléments importants de ce discours ?

Si le Président n’a pas renié ce qu'il a appelé un choix « humaniste », celui de faire primer la santé sur l'économie, et s’il s’est félicité du fait que pendant le confinement, au plus fort de l’épidémie, non seulement les institutions - Premier ministre, gouvernement, parlement, élus de terrain – mais aussi les acteurs des services essentiels aient fait preuve de leur sens des responsabilités, il considère qu’il est temps maintenant de relancer une économie « forte, écologique, souveraine et solidaire » qui nous permette de « maîtriser notre destin » et de retrouver notre indépendance. Mais cela, « en France et en Europe », car si Emmanuel Macron a dit souhaiter éviter les licenciements, créer de nouveaux emplois ou penser à la jeunesse, et être prêt à mettre pour cela de l’argent sur la table, cela ne peut se faire selon lui qu’avec ce qu’il appelle l’Europe, en réalité avec l’Union européenne, et la crise est pour lui un moyen d’accélérer l’intégration de cette dernière. Pour lui en effet, le récent accord franco-allemand permettant aux deux pays d’emprunter en commun serait un « tournant historique », à même de consolider une Union européenne indépendante et souveraine face à la Chine, aux États-Unis et au « désordre mondial ». Le tropisme européen qui est central chez Emmanuel Macron, lié à son rapport privilégié à l’Allemagne – le fameux mythe du « couple franco-allemand » moteur de l’Union -, reste donc bien présent : c’est à peine s’il consent du bout des lèvres à reconnaître qu’au début de la crise l’Union n’aurait pas été spécialement performante, mais la relance de notre économie passe donc sous les fourches caudines de cette dernière.

Le Président a su ensuite trouver les mots pour défendre des valeurs républicaines spécifiquement françaises…

Effectivement, après avoir sauvé l'économie en la replaçant dans le cadre européen, Emmanuel Macron tente ni plus ni moins que de sauver l'unité de la République. Il fait appel pour cela, d'abord, au « patriotisme républicain » et prétend à un exercice d’équilibre. Selon le Président, qui reprend ici les grandes critiques habituelles de certains lobbies antiracistes, les diplômes et les qualités ne suffissent pas à ceux qui subissent toujours en France des discriminations en raison « de leur nom en leur adresse ou de leur couleur de peau », et la lutte contre ces discriminations serait toujours d’actualité. Pour autant, le Président a aussi parlé, pour évoquer sans le dire certains excès récents, d'un « combat dévoyé », dévoyé par un « communautarisme » qui pourrait déboucher sur un véritable « séparatisme ». Premier équilibre donc, le second portant cette fois sur le travail de mémoire : Emmanuel Macron a affirmé avec force qu’il n’était pas question d'effacer les traces de l'histoire de France – des statues aux noms de rues sans doute -, mais simplement de savoir regarder cette dernière « avec lucidité ».

Dans les deux cas, on remarquera l’ambiguïté de l’équilibre prétendument installé. La louable lutte contre les discriminations peut en effet conduire à l’instauration de discriminations positives qui ne tiennent pas plus ou pas mieux compte des qualités et des compétences des individus que les discriminations négatives : dans les deux cas la place des origines des individus devient première. Quant à la question de la prise en compte de l’histoire, la regarder « avec lucidité » implique pour certains d'insister de manière forte sur les zones d'ombre elle comporte - comme absolument toute histoire – au risque de fragiliser l’intégration de nouvelles composantes de la nation, et même parfois son image sur la scène internationale en usant par exemple de manière inconsidérée de l’expression de « crime contre l’humanité » !

Et l’on saisit mieux ici la tactique présidentielle : il s’agit, par des formules fortes qui n’engagent au mieux qu’au maintien de l’existant, de rallier une majorité silencieuse qui n’en peut mais des délires de minorités ethniques, en ayant l’air de ne rien céder, tout en ouvrant de manière suffisamment claire les portes pour que les partisans des thèses multiculturalistes, indigénistes ou décoloniales comprennent qu’ils pourront sans grand problème continuer leur travail de déconstruction.

La seule limite serait en fait que cette déconstruction ne devra seulement pas passer par la forme violente, le Président ayant rappelé, là encore pour rassurer une majorité silencieuse qui, comme le chien de Pavlov, salive automatiquement devant certaines formules, que « l’ordre républicain » devait être respecté. C’est ici la reprise de la tactique qui a fonctionné avec l’usage de la force contre les Gilets jaunes, ralliant au moment des élections européennes les idiots utiles de la droite au macronisme, et nul doute que la déclaration martiale du Président aura le même effet pour les municipales qui viennent !

Mais le Président a aussi annoncé une nouvelle gouvernance…

Annoncé, oui, et en quels termes ! C’est le dernier axe envisagé par le Président, ce qu'il appelle « les nouveaux équilibres des pouvoirs ». Une page nouvelle doit être écrite dans l’histoire de nos institutions, qui va permettre de donner « à la fois des libertés et des responsabilités » à ceux qui décident « au plus près » des citoyens. Que cela s’appelle la décentralisation, et qu’elle ait été mise en œuvre au moins depuis 1981, ne semble pas avoir effleuré l’hôte de l’Élysée, qui, de toute manière, en reste comme souvent à la vaste fresque, se contentant, en bon progressiste, d’aligner les formules pompeuses touchant au changement. C'est ainsi qu’il s’agit de « dessiner un nouveau chemin » car « chacun doit se réinventer » et que l’on doit « collectivement faire différemment ».

Mais « faire différemment » implique forcément, dans la logique progressiste présidentielle, faire quelque chose de neuf, de nouveau, puisqu'il ne faut surtout pas « revenir en arrière ». En fait, il y a dans la pensée d’Emmanuel Macron une sorte de « cliquet anti-retour » typique de la pensée progressiste. Lorsque le progressiste fait face à une difficulté, à un échec, il ne remet jamais en cause ses bases modernistes, il ne se dit jamais qu’il serait peut-être allé trop vite, et qu’il lui faudrait peut-être pour corriger le tir revenir à certaines règles qui avaient fait leur preuves auparavant ; au contraire, si échec il y a c’est toujours parce qu’il n’est pas allé assez vite et/ou assez loin.

C’est pourquoi, pour faire face au nouveau « défi historique », les Français ne devraient plus simplement « penser printemps », comme les y appelait le candidat de 2017, mais avoir « ensemble cette volonté de conquérir cette énergie du jour qui vient ». Et une formule présidentielle, martelée à dessein, résonnait comme une menace glaçante : « Cela ne s'arrêtera pas ».

Pour retrouver l'analyse de Anita Hausser sur l'allocution du président de la Répulique, cliquez ICI

Pour retrouver le décryptage de Vincent Tournier et d'Arnaud Benedetti sur le discours du chef de l'Etat, cliquez ICI 

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