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Alexandre Benalla : scandale d’Etat en raison des agissements du collaborateur d’Emmanuel Macron ou de la tentative de l’Elysée d’étouffer l’affaire ?
©CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Action ou vérité ?

Alexandre Benalla : scandale d’Etat en raison des agissements du collaborateur d’Emmanuel Macron ou de la tentative de l’Elysée d’étouffer l’affaire ?

Les Français, pourtant habitués à admettre le mensonge comme l’un des outils de la vie politique, semblent cette fois bien moins tolérants, à l’instar des citoyens américains.

Olivier Rouquan

Olivier Rouquan

Olivier Rouquan est docteur en science politique. Il est chargé de cours au Centre National de la Fonction Publique Territoriale, et à l’Institut Supérieur de Management Public et Politique.  Il a publié en 2010 Culture Territoriale chez Gualino Editeur,  Droit constitutionnel et gouvernances politiques, chez Gualino, septembre 2014, Développement durable des territoires, (Gualino) en 2016, Culture territoriale, (Gualino) 2016 et En finir avec le Président, (Editions François Bourin) en 2017.

 

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Corentin  Sellin

Corentin Sellin

Professeur agrégé d'histoire CPGE. Spécialiste de politique américaine. Il est le co-auteur des EtatsUnis et le monde (1823-1945) aux Editions Atlande (2018).

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Atlantico : Dans l’affaire Alexandre Benalla, n’a-t-on pas l’impression que le scandale d’Etat tient moins aux agissements du collaborateur d’Emmanuel Macron qu’à la tentative de l’Elysée d’étouffer l’affaire, à l’utilisation d’une communication politique rodée en décalage avec la réalité ?

Olivier Rouquan : ll y a un peu des deux. Dans un premier temps, il a été considéré que l’affaire en elle-même était secondaire. Ce qui n’est pas le cas. Mais il est vrai que ce qui a d’abord interpellé, c’est en effet le comportement, la gestion, la communication de l’Elysée, bien plus encore que celle du ministère de l’Intérieur, d'ailleurs. 
Mais avec les nouvelles révélations, on se rend compte que l’affaire en tant que telle est grave, et on en arrive à un cocktail très explosif. Il y a à la fois une gestion qui choque, ne serait-ce du fait de la volonté manifeste d’étouffer l’affaire. Et c’est d’autant plus choquant que le nouveau pouvoir, le pouvoir macronien, a fondé une partie de sa légitimité sur sa volonté de rigueur morale, sur la volonté de renouveler les principes, se revendiquant d’une vraie transparence… Il y a le fait important qu’Emmanuel Macron lui-même dans sa communication veut incarner une forme de rigueur sur le plan moral. Donc là, avec cette affaire, il y a un grand écart qui n’est pas tenable, qui choque. Ni Jacques Chirac ni François Mitterrand ne se plaçaient sur ces thèmes dans la posture du donneur de leçon. Le décalage est en effet en lui-même très choquant. Sur le fond, on voit cependant bien que l’affaire est aussi très grave, qu'elle renvoie à des principes informels de la pratique du pouvoir, aux traitements réservés à certains membres de l’entourage présidentiel qu’on croyait relever d’autres époques.

L'affaire Benalla met particulièrement en cause la communication de l'exécutif. Une telle affaire se serait-elle déroulée de la même façon dans un pays comme les Etats-Unis ?

Corentin Sellin : Aux Etats-Unis, une telle affaire aurait été gérée différemment, pour plusieurs facteurs. D’une part, et même si le tumulte de l’ère Trump a pu produire une impression de la confusion, la communication présidentielle a un organigramme très clairement défini avec la fonction bien identifiée de press secretary (porte-parole de la Maison Blanche) qui est le seul à pouvoir donner quotidiennement lors de conférences de presse les positions officielles de la Maison Blanche. Cette confrontation quotidienne avec la presse accréditée à la Maison Blanche qui peut devenir très conflictuelle en cas d’actualité chaude sert de première interface entre le président et l’opinion. Mais d’autre part, Truman à la fin des années 1940, avec la diffusion des médias de masse (radio puis télévision), a popularisé par sa formule venue du poker The buck stops here (qu’on pourrait traduire par « la défausse s’arrête ici ») l’idée que le président des Etats-Unis doit toujours assumer en personne et expliquer aux citoyens étatsuniens ses actions ou ses difficultés. Et depuis lors, en cas de scandale, le président s’exprime directement pour apaiser les inquiétudes. Le  «modèle » contemporain du genre est la déclaration télévisée solennelle de Reagan en mars 1987 lors du scandale de l’Irangate (livraison clandestine d’armes à l’Iran pour la libération des otages au Liban). Après avoir choisi un long silence pour laisser la justice pénale et parlementaire faire son travail, face à la chute de sa popularité, Reagan avait repris la main en reconnaissant être à l’origine de l’échange armes contre otages tout en précisant que « son cœur et ses meilleures intentions » lui disaient que ce n’était pas vrai.

Qu'est-ce qui choque dans le rapport à la vérité dans l'affaire Benalla ?

Olivier Rouquan : Il y a cette volonté d’assourdir l’écho, de dissimuler les choses. Et on se rend compte progressivement qu’en plus cela serait la haute administration de l’Elysée qui serait concernée, ce qui est véritablement sidérant. Le mensonge. Il n’y a pas à proprement parler un changement de culture, ou un basculement dans une culture à l’anglo-saxonne. Le problème vient du fait que le nouveau pouvoir a fondé du partie de sa légitimité sur son ambition de proposer un nouveau monde qui serait débarrassé des erreurs d’antan. Et comme cela ne se passe pas comme cela, ça choque. 

La France renoncerait-elle à une forme de tolérance vis-à-vis du mensonge, qu’elle semblait accepter quand il s’agissait de ses anciens hommes d’Etat mais qui ne passe plus depuis quelques années, comme l’a montré par exemple la désapprobation générale vis-à-vis des mensonges de Jérôme Cahuzac, et encore plus l'affaire Benalla ?

Olivier Rouquan: On sort de 25 ans de problèmes, que cela soit lié au financement de la vie politique ou d’autres types affaires. Il y a 6 ans, François Hollande est arrivé en pleine conscience au pouvoir, et de ce point de vue il a été exemplaire. Le moindre écart de ses collaborateurs a été suivi d’une sanction, ce qui lui a posé des problèmes politiques internes d’ailleurs. Mais de ce point de vue il y avait une conscience des exigences des Français, qui ne cherchent en effet plus à comprendre, parce qu’ils constatent qu’il y a trop d’échecs sur des politiques publiques majeurs. Le niveau d’exigence se reporte donc fortement sur ce genre de choses, sur la déontologie politique. Et le niveau de défiance politique est resté très fort, avant comme après l’élection d’Emmanuel Macron. L'affaire actuelle montre l’effet tout relatif de cette « nouvelle génération politique » qui prétend changer de façon de faire de la politique. Nous vivons un moment charnière, car si l’opinion prête vraiment une oreille à cette affaire, si elle n’est pas encore trop en vacances, la chance que pouvait avoir ce pouvoir de redonner un élan à la démocratie et aux valeurs démocratiques sera passée. Cette affaire va alors faire de gros dégâts, et cela sera un retour brutal au climat qui prévalait auparavant.

Quelle différence y a-t-il entre le rapport qu'entretient la politique américaine à la vérité et le rapport à la vérité qu'entretient la politique française ? Diriez-vous que la France vit sur ce point ces dernières années une américanisation de politique française ?

Corentin Sellin : Il est de coutume de dire que le mensonge est un péché mortel dans une politique étatsunienne pétrie de morale religieuse protestante tandis qu’il serait plus accepté dans la France sécularisée. C’est un cliché qu’il convient de préciser. Le délit de parjure a surtout aux Etats-Unis débordé le cadre du faux témoignage dans une procédure judiciaire pour être retenu lors des auditions parlementaires de témoins sous serment par le Congrès (arrêt Sinclair v USA de 1929 de la Cour Suprême). Le parjure et l’ « outrage au Congrès » (quand un témoin refuse de venir témoigner par exemple) ayant été précocement définis comme crime et délit, ils ont codifié une vie politique où le mensonge n’est pas acceptable sauf s’il est admis et si l’on cherche à se faire pardonner. Dans l’affaire de l’Irangate précédemment citée, l’amiral Poindexter, ancien conseiller à la Sécurité nationale de Reagan, fut condamné en première instance judiciaire pour avoir menti et fait obstacle au Congrès et non pour sa participation au scandale. Plus connu des Français, en 1999, l’un des deux chefs d’accusation d’impeachment pour Bill Clinton était le parjure pour avoir menti au Grand Jury sur la nature exacte de sa relation avec Monica Lewinsky. Et même acquitté, il s’excusa d’avoir menti devant le peuple américain. Avec les gains de pouvoir d’enquête des commissions parlementaires françaises par les lois de 1977 et de 1991 qui ont élargi leurs prérogatives par rapport à l’ordonnance de 1958, et la criminalisation accrue du mensonge sous serment (première condamnation d’un témoin avec le médecin Michel Aubier en juin 2017), on a en effet, une américanisation du rapport politique au mensonge et au parjure.

Ne pourrait-on pas considérer que l'importance de la parole vraie aux Etats-Unis est sur le déclin avec l'arrivée de Donald Trump ?

Corentin Sellin : Donald Trump représente une double rupture par rapport au mensonge dans la politique étatsunienne. D’une part, il entend casser le rôle de contrôle de vérification exercé par la presse depuis le Watergate et nie toute obligation de transparence pour le représentant politique face à elle. Le bras de fer, gagné pour l’heure par Trump, sur la non- publication de ses déclarations d’impôt est un signe de ce combat en cours. D’autre part, Trump veut imposer en permanence son récit, où le mensonge devient fait alternatif, en supprimant le rôle premier des médias et en se l’arrogeant. C’est lui qui dit sa vérité via son compte Twitter, devenu média de référence pour ses partisans, et c’est la presse qui devient « fake news ». Cependant,  il est à noter que, même durant sa longue carrière dans les affaires, Trump s’est toujours gardé le plus possible de devoir déposer sous serment afin d’éviter d’être comptable de ses dires.

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