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Alerte monde contesté : 1968- 2018 : le retour du péril jeune (mais lequel cette fois-ci...) ?
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Sous les pavés, le XXI siècle

Alerte monde contesté : 1968- 2018 : le retour du péril jeune (mais lequel cette fois-ci...) ?

Le contexte politique actuel est notamment émaillé de mouvements sociaux et du blocage de certaines universités. Mais comment évaluer le potentiel actuel d'un match retour de la jeunesse, 50 ans après le fameux "mai 1968" ?

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Atlantico : Dans un contexte politique actuel agité par un mouvement social et le blocage de certaines universités, résonnant ainsi avec mai 68, appuyé également par divers mouvements aux Etats-Unis (marche contre les armes, contestation des professeurs), comment évaluer le potentiel actuel d'un match retour de la jeunesse, 50 ans après mai 1968, en France ?

Eric Deschavanne : Le cinquantenaire de 1968 ne doit pas faire illusion : le monde dans lequel nous vivons n’est plus celui de 1968. Faire un rapprochement au motif qu’il y a des grèves ou une poignée d’étudiants qui s’agitent n’a aucun sens d’un point de vue historique. Il est d’ailleurs significatif que l’on ne compare pas l’agitation étudiante avec les multiples mouvements lycéens et étudiants qui ont eu lieu depuis 1968 (et dont l’existence est un des effets de 68) : on oublie tous ces mouvements (que l’on avait parfois en leur temps comparé à 68) dans la mesure où ceux-ci n’avaient aucune portée historique. L’agitation actuelle n’en a pas davantage. L’un des aspects de 68 fut par exemple la dimension culturelle et sociétale de révolte contre l’autorité. Après 50 ans de laxisme, le désordre universitaire fait partie du paysage : les manifs ou les blocages ne sont plus des événements mais des petits rituels ; ils expriment un nouvel « habitus », les mœurs du temps. En profondeur, sur le plan des valeurs et des opinions, on ne mesure pas de fracture générationnelle susceptible de fournir la trame de fond et l’identité d’un mouvement de masse de la jeunesse.

Vincent Tournier : Il règne effectivement comme un parfum de Mai-68. L’événement est dans l’air du temps, mais il faut savoir raison garder. La référence à Mai-68 est systématiquement mobilisée lorsqu’il y a des troubles dans les universités car il s’agit d’un événement mythique, une sorte de modèle idéal pour tout apprenti révolutionnaire. Donc, nombreux sont ceux qui rêvent de rejouer la même partition, un peu comme les acteurs de Mai-68 ont sans doute eux-mêmes rêvé de rejouer la Résistance (comme en témoigne le slogan CRS-SS). Si on s’en tient à une analyse objective, la situation actuelle est bien différente. A la fin des années 1960, la France vivait une phase de mutation rapide et profonde, passant d’une société rurale et traditionnaliste à une société urbaine et consumériste. C’est l’époque où les Français découvrent le confort matériel, la liberté sexuelle et la télévision. C’est aussi une période traversée par la sécularisation (le concile de Vatican II se termine en 1965). La sécurité sociale et la prospérité économique ont créé un sentiment de sécurité qui facilite l’expression de revendications.

Pour autant, on ne doit pas nier qu’il existe des convergences avec la période actuelle. Aujourd’hui comme hier, on retrouve un fort attrait pour l’engagement radical et la critique des institutions, le tout sur fond de malaise universitaire lié à la croissance des effectifs. Les tensions sont palpables. Les passions sont très fortes, il y a une hyper-sensibilité sur certains sujets au point que le débat devient parfois impossible. Les voix dissidentes n’ont pas droit au chapitre et font l’objet de fortes pressions. Cette logique d’exclusion et d’intimidation n’est pas sans rappeler le climat de la Guerre froide. On voit aussi revenir des affrontements physiques entre des groupuscules d’extrême-droite et d’extrême-gauche, phénomène qui avait quasiment disparu après les années 1970. Par ailleurs, comme hier, la question coloniale est un paramètre très important : dans les deux cas, il y a des polarisations très fortes qui se constituent autour de la critique l’Occident et des Etats-Unis, avec une idéalisation des populations non-occidentales. C’est une sorte de néo-tiersmondisme, qui idéalise certaines populations comme les migrants, les musulmans ou les Palestiniens. Ce néo-tiersmondisme est peut-être encore plus problématique que celui des années 1960 parce que, cette fois-ci, il concerne aussi des populations qui se sont installées en Occident et qui entendent développer leurs propres modes de vie. Bref, ce contexte est donc à la fois différent et proche de celui qu’on a connu voici 60 ans, ce qui signifie qu’il est difficile de savoir comment les choses vont évoluer.

Quels sont les chaînons manquants pour un renouvellement d'un mouvement de ce type ? Alors qu'une étude menée sur 250 000 jeunes par Sciences-Po à la fin 2016 révélait que 63% d'entre eux étaient prêts à "une révolte de grande ampleur", les thématiques ici en jeu sont-elles en mesure de capter cette insatisfaction ? La défiance de la jeunesse vis à vis "des" politiques n'est-il pas un écueil à un mouvement du type de celui de 1968 ?

Vincent Tournier : Précisons que l’étude que vous citez a certes interrogé beaucoup de jeunes, mais qu’elle repose sur un échantillon qui n’est pas représentatif. Donc il faut prendre des pincettes pour interpréter les résultats. Il faut aussi se méfier des sondages qui interrogent les gens sur leurs intentions : si vous demandez par exemple aux jeunes s’ils ont l’intention de s’engager dans une association, ils sont très nombreux à répondre positivement, mais peu le font en réalité.

Cela dit, il est vrai qu’on observe dans les enquêtes un déclin de l’attachement aux valeurs démocratiques, ce qui est assez nouveau. Une telle évolution paraissait impensable il y a quelques années, ce qui montre qu’un changement s’est produit.

Ce malaise démocratique peut-il déboucher sur un mouvement de type insurrectionnel ? Les sciences sociales sont bien en peine de répondre parce que, contrairement aux scientifiques qui peuvent analyser avec précision les réactions chimiques, elles ne savent pas quels sont les ingrédients exacts qui sont susceptibles de déboucher sur une réaction explosive. Parfois, on s’attend à quelque chose, et il ne se passe rien ; et inversement, il peut se produire quelque chose alors que personne ne s’y attend. Aujourd’hui, certains ingrédients sont bien présents, mais d’autres ne le sont pas. En particulier, un élément semble faire totalement défaut : c’est l’existence d’une idéologie mobilisable contre le pouvoir. En Mai-68, les manifestants pouvaient mobiliser deux types d’idéologie : l’une était de nature libérale-libertaire, l’autre de nature anti-capitaliste et anti-occidentale. C’est d’ailleurs parce que ces deux idéologies se sont trouvé un ennemi commun en la personne du général de Gaulle que la mobilisation a pu prendre de l’ampleur, le gaullisme étant accusé d’être à la fois autoritaire, nationaliste et pro-capitaliste. Aujourd’hui, le contexte est très différent : d’une part l’idéologie libérale-libertaire est maintenant au pouvoir, ce qui coupe l’herbe sous les pieds des contestataires, d’autre part l’idéologie communiste anti-capitaliste souffre d’un profond discrédit depuis la chute du Mur de Berlin. Finalement, la seule idéologie anti-libérale et anti-occidentale qui est actuellement disponible sur le marché des idées est l’islamisme. Il est clair que cette idéologie exerce une attraction certaine dans les populations issues de l’immigration, mais on imagine mal que le reste de la jeunesse puisse y adhérer pleinement au point de vouloir l’installer au pouvoir. Une partie importante de la jeunesse entend certes prendre la défense de l’islam en se persuadant qu’il s’agit d’une religion persécutée, mais cette défense peut difficilement aller plus loin qu’une préoccupation un peu générale. Certains jeunes peuvent vouloir prendre la défense des musulmans ; ils peuvent même trouver des vertus à l’islam ; mais de là à y voir une idéologie émancipatrice, porteuse de droits et de libertés, surtout pour les femmes, il y a un pas que peu vont sans doute se risquer à franchir.

Eric Deschavanne : L’expression « révolte de grande ampleur » aurait beaucoup amusé en 1968. On parlait alors de « révolution ». Rétrospectivement, on juge que 68 fut une révolte de grande ampleur, mais un esprit lucide comme Raymond Aron se vit longtemps reprocher de n’avoir rien compris au mouvement de mai pour avoir écrit un livre de réflexion à son sujet, intitulé précisément « La révolution introuvable », soulignant notamment la dimension bavarde, festive et peu sérieuse du mouvement étudiant. En 68 on parlait de révolution alors qu’il s’agissait d’une révolte ; aujourd’hui, on parle de révolte pour évoquer une insatisfaction qui se traduit par une myriade de petites indignations individuelles.

La réponse à la question que vous formulez est dans la question elle-même : il n’existe pas de « thématique » fédératrice susceptible de capter l’insatisfaction. Dans le domaine social, le cadre qui a naguère permis la formation d’une « conscience de classe » comme disait les marxistes – à savoir l’usine – n’existe plus. Le rapport « classe contre classe » a disparu. La division en classes se superpose désormais avec la fracture géographique métropole/périphérie (périurbain et ruralité) : cela ne favorise pas les confrontations sur le terrain. La lutte des classes existe toujours mais elle s’est métamorphosée. L’ère des manifestations de masse dans les rues, des grèves générales et des occupations d’usine est définitivement derrière nous. De plus, la fracture sociale se double d’une fracture culturelle générée par l’immigration de masse. A l’insécurité économique et sociale, plus importante que jamais, il faut ajouter l’insécurité culturelle. L’insatisfaction s’exprime désormais à travers les phénomènes d’opinions - sondages relayés par les médias, réseaux sociaux, etc. – et par le « dégagisme » ou la « révolte populiste » dans les urnes quand arrive les élections. L’éclatement du paysage politique et l’épuisement du clivage gauche/droite témoignent cependant de la difficulté de faire émerger des conflits structurés sur la base de lignes de fractures bien identifiées.

Le gouvernement prend-il la mesure d'une telle possibilité de mouvement social "jeune" ? Quels sont les risques auxquels il s'expose ?

Eric Deschavanne : Ce gouvernement est confronté à des mouvements sociaux qui sont de même nature depuis quatre décennies : des grèves de fonctionnaires contre les réformes « libérales » d’adaptation à un univers économique au sein duquel la concurrence se fait plus pressante ; des mouvements de lycéens et d’étudiants désœuvrés qui peuvent intervenir à tout moment sous n’importe quel prétexte. Emmanuel Macron ne propose substantiellement rien d’autre que ce que ses prédécesseurs projetaient de faire, mais il semble vouloir se distinguer par sa détermination à faire, passant outre les mouvements de contestation. En matière de politique éducative, cela se traduit par la mise en chantier de réformes qu’aucun des gouvernements précédents depuis 30 ans – terrorisés à l’idée de mettre les lycéens ou les étudiants dans la rue (selon la fameuse théorie du dentifrice qu’on ne sait plus comment faire rentrer dans le tube) - n’aurait osé mettre en œuvre.

Le risque est d’avoir un mouvement de l’ampleur du mouvement contre le CPE, ou un mouvement de lycéens peut-être pas massif mais impossible à contrôler et accompagné de violences, comme cela s’est produit lors de la réforme du Bac proposée lorsque François Fillon était ministre de l’éducation en 2005. Cela dit, il me semble qu’il existe une grande lassitude dans l’opinion à l’égard de ces mouvements de lycéens et d’étudiants. Ceux-ci ont perdu beaucoup de crédit, et ce pour trois raisons : 1) ils sont purement protestataires, destinés à bloquer des réformes ; à la différence du mouvement de mai 68, précisément, il n’existe aucune caractéristique positive par laquelle on pourrait les identifier ; 2) la marginalisation politique de la gauche se traduit par le déclin du discours dominant sur la jeunesse et sur l’éducation en vigueur depuis 68 (jeunisme, égalitarisme, pédagogisme libertaire) ; 3) l’expression des lycéens et des étudiants contestataires est devenue la meilleure publicité en faveur de la nécessité de réformer le système éducatif : non seulement il n’existe plus aucune aptitude à formuler la protestation dans un discours idéologique cohérent (même délirant) - comme c’était encore le cas en 1968 et dans les années qui ont suivi – mais le moindre tract est désormais truffé de fautes d’orthographe.

L’accueil favorable de l’opinion au réformisme décomplexé de Jean-Michel Blanquer est peut-être à cet égard le symptôme que quelque chose est en train de changer, aux dépens de la légitimité de ces mouvements de « jeunes ». En 1986, le mouvement étudiant a eu raison du ministre de l’éducation Alain Devaquet, qui avait comme Blanquer le profil d’un professionnel de l’éducation proposant une réforme raisonnable. Il sera intéressant d’observer si l’histoire se répète ou si véritablement quelque chose a changé.

Vincent Tournier : On peut présumer que le gouvernement analyse la situation, envisage les différents scénarios possibles et tient compte de tous les paramètres avant de prendre ses décisions. En même temps, il ne dispose pas forcément d’une marge de manœuvre considérable. Par exemple, sur la réforme de la SNCF, il est sous la contrainte des engagements vis-à-vis de l’Europe qui obligent à aller vers une libéralisation du rail : or, la majorité actuelle se voulant pro-européenne, on ne voit pas comment elle pourrait changer d’objectifs. De même, sur les universités, puisque le gouvernement ne veut pas augmenter les budgets, on ne voit pas quelle option il lui reste à part introduire un mécanisme d’orientation-sélection des étudiants.

Pour autant, y a-t-il réellement un risque de mouvement social, notamment chez les jeunes ? La grogne des universités reste circonscrite à quelques universités qui comptent parmi les plus prolétarisées de France comme l’université Toulouse-Le Mirail (devenue Jean-Jaurès pour faire oublier le lien avec le quartier sensible) ou les universités de Saint-Denis et de Tolbiac. Dans ces endroits, les étudiants sont est en situation de paupérisation et comprennent que leurs chances de réussite sont faibles, ce qui nourrit le ressentiment.

Mais ces situations restent limitées. Les actions coup de poing qui sont menées ici ou là sont plutôt un signe de faiblesse : elles confirment que le gros des troupes ne suit pas, surtout dans les lycées. La radicalisation des militants ne rend pas forcément service à leur cause, surtout dans le contexte des attentats terroristes. Par exemple, est-ce que le fait d’inscrire sur un mur de l’amphi de Tolbiac « un bon flic est un flic mort » est une bonne stratégie ? La culture anti-flic est très présente parmi les militants mais elle constitue un repoussoir pour beaucoup d’étudiants. Car c’est justement l’autre élément de la situation actuelle : il faut en effet tenir compte du fait que, pour une grande partie de la gauche associative et militante traditionnelle, le problème principal est ailleurs. Il concerne le communautarisme, la laïcité, la violence. On vient par exemple d’assister à une mobilisation des enseignants du lycée de Stains, lesquels dénoncent un climat devenu irrespirable. Pour ces enseignants, Parcourssup est un problème bien moins important que les violences qui les empêchent de travailler. Or, après plusieurs jours de grèves, ils viennent tout juste d’obtenir, outre une ridicule cellule de soutien psychologique et quelques patrouilles policières, de conserver un poste de surveillant. La difficulté du mouvement étudiant est bien là : les problèmes qui se posent ailleurs apparaissent bien plus importants. C’est ce qui fait toute la différence avec Mai-68. Pour une partie de la Seine-Saint-Denis, la question de la sélection à l’université risque de devenir rapidement le cadet des soucis si les collèges et les lycées ne sont même plus en mesure de fonctionner correctement et d’amener les élèves jusqu’au bac.

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