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Afghanistan, Tchétchénie et Syrie : une croisade russe contre l’islam sunnite ?
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Alliance trompeuse...

Afghanistan, Tchétchénie et Syrie : une croisade russe contre l’islam sunnite ?

Depuis le début du conflit syrien, la Russie s'est distinguée par son accord "caché" avec le président Bachar el-Assad. Une complicité qui n'est pas sans rappeler l'alliance qui existe déjà avec l'Iran. Si la Russie n'est pas considérée comme un ennemi de l'islam, il n'en demeure pas moins que sa position pro-chiite risque d'ébranler à l'avenir ses relations avec les pays pro-sunnites.

Fabrice Balanche

Fabrice Balanche

Fabrice Balanche est Visiting Fellow au Washington Institute et ancien directeur du Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient à la Maison de l’Orient.

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Le soutient que la Russie apporte au régime syrien et à l’Iran ne risque-t-il pas de lui aliéner le monde arabe et plus généralement le monde musulman sunnite ? C’est le message que lui envoie depuis une année les pétromonarchies du Golfe et les pays occidentaux. Les uns invoquant des raisons religieuses, les autres accusant la Russie d’être en porte à faux avec la marche de l’histoire.

Ces critiques n’ébranlent pas la volonté russe de soutenir les pays pro-iraniens (Liban-Syrie-Irak-Iran) au Moyen-Orient face à l’alliance Arabie Saoudite-Qatar-Turquie, qu’il est préférable de qualifier ainsi plutôt que d’axe chiite face à l’axe sunnite. Certes, ces deux alliances recoupent une réalité confessionnelle, mais il serait caricatural de considérer que les chiites sont forcément attirés par l’Iran tandis que les sunnites penchent irrémédiablement vers l’Arabie Saoudite ou la Turquie. Les antagonismes de classe, le nationalisme, les idéologies et les intérêts stratégiques apportent de la complexité à cette opposition essentialiste qu’il ne faut pas pour autant rejeter.

A mesure que le conflit en Syrie s’oriente vers une guerre civile communautaire, avec le soutien des pays sunnites qui mobilisent la population précisément au nom de l’Islam sunnite, la Russie apparaît comme la puissance complice d’un dirigeant chiite (les alaouites sont une branche du chiisme) qui massacre des musulmans sunnites. L’appel au Jihad est beaucoup plus mobilisateur que les principes démocratiques, dont la plupart des combattants de l’Armée Syrienne Libre ne connaissent pas le sens, et les pétromarchies du Golfe ne font pas plus de cas que les régimes syriens et iraniens.

La Russie, à l’époque de l’URSS, a pu expérimenter la force de la mobilisation religieuse en Afghanistan, où les moudjahedins, avec le soutien logistique des pays occidentaux et financiers des pays arabes du Golfe, ont conduit à l’échec la puissante Armée Rouge, dans un scénario qui ressemble assez à la situation syrienne aujourd’hui, à la différence que les Russes ne se risqueront pas à envoyer de troupes pour défendre le régime de Bachar el Assad. Ils préfèrent, comme les Occidentaux, se battre jusqu’au dernier syrien
.

Il est donc plus difficile de mobiliser les masses sunnites contre la Russie au nom de l’Islam, car elle n’intervient pas directement. Elle a sans doute retenu cette leçon du conflit en Afghanistan et des déboires occidentaux en Irak et également Afghanistan. Paradoxalement c’est toujours l’Occident qui fait figure d’envahisseur, qui plus est par son soutien à Israël, que la Russie, puissance orthodoxe certes, mais qui compte près de 20% de musulmans dans sa population, en grande majorité sunnites. Elle utilise le levier du christianisme orthodoxe pour mobiliser certains réseaux, comme en Syrie ou au Liban, mais elle n’en fait pas un axe fort de sa politique, seule la realpolitik guide ses pas à l’intérieur comme à l’extérieur. La Tchétchénie aujourd’hui est dirigée par un proche de Vladimir Poutine qui a rétabli la Charia, obligeant toutes les femmes à se voiler et proscrivant la consommation d’alcool.

Cependant le Président Ramzan Kadyrov s’affiche moins comme un représentant de l’Islam que celui des Tchétchènes. Le facteur religieux a perdu son importance rapidement en Russie après la chute de l’URSS, les anciens regroupements quasi islamiques commencèrent à se positionner en tant que défenseurs des intérêts des minorités, indépendamment des origines confessionnelles de celles-ci. Néanmoins l’Islamisme est présent, dans le Nord du Caucase à travers le wahabisme, constitué par des jeunes revenus de madrasas dans les pays arabes ou de combattants, en concurrence avec l’Islam traditionnel. Il constitue un facteur de déstabilisation dans le Sud de la Russie qui explique en partie l’exaspération des dirigeants russes à l’égard de l’Arabie Saoudite et du Qatar.

L’invasion soviétique de l’Afghanistan dans les années 1980 et les guerres de Tchétchénie dans les années 1990, ont été effacé des mémoires arabes et musulmanes par celles de l’Occident et le soutien affiché à Israël. La Russie n’apparaît pas aujourd’hui comme un ennemi de l’Islam, à la différence du « communisme athée » de l’Union Soviétique. Mais là encore, cela n’était le fait que des mouvements islamistes, car le soutien de l’URSS à la cause palestinienne lui attirait plutôt la sympathie des masses arabes.

La montée en puissance des Frères Musulmans et des groupes salafistes depuis une vingtaine d’années, et surtout leur arrivée au pouvoir en Tunisie et en Egypte avec le soutien du wahabisme saoudien et qatari, risquent de modifier la relative indifférence des musulmans à l’égard de la Russie
. Al Jeziraa la qatari et Al Arabya la saoudienne n’ont pas jusqu’à présent lancé des campagnes contre « l’islamophobie russe », mais les médias panarabes pourraient entrer en action si la situation géopolitique l’exigeait vraiment.

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