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Damien Abad après la première réunion hebdomadaire du cabinet du nouveau Premier ministre français au Palais de l'Elysée à Paris, le 23 mai 2022.
Damien Abad après la première réunion hebdomadaire du cabinet du nouveau Premier ministre français au Palais de l'Elysée à Paris, le 23 mai 2022.
©LUDOVIC MARIN / AFP

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Affaire Abad : présomption d’innocence ou respect de la parole des femmes ? Ce que la philosophie peut nous apprendre face aux dilemmes politiques

Damien Abad, ministre des Solidarités, est accusé de viols par deux femmes. Lundi 23 mai, il se déclare innocent et exclut de démissionner. La philosophie peut-elle nous aider à trancher entre la présomption d'innocence et le respect de la parole des femmes ?

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien.

Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).

 

 

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Sabine Prokhoris

Sabine Prokhoris

Sabine Prokhoris est philosophe et psychanalyste. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Le Sexe prescrit : La différence sexuelle en question (Aubier 2000), L’Insaisissable Histoire de la psychanalyse (Puf, 2014) et Au bon plaisir des « docteurs graves » : À propos de Judith Butler (Puf, 2017); Le Mirage #MeToo (Cherche Midi; 2022)

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Atlantico : A peine nommé, Damien Abad est sous le feu des critiques. Il est accusé de viols. Le gouvernement semble pris entre deux feux d’un côté l'importance de la présomption d’innocence de l’autre le respect de la parole des femmes. Comment réussir à arbitrer ce type de dilemme ? 

Sabine Prokhoris : Une remarque d’abord. L’agenda est grossier, cela n’aura échappé à personne. Comment déstabiliser l’exécutif à peine nommé, cela à trois semaines des élections législatives ? Très simple : en envoyant l’artillerie lourde de #MeToopolitique, sous le haut commandement de Mediapart, et sous l’autorité de « L’observatoire des violences sexistes et sexuelles », instance militante fondée par entre autres par l’activiste Alice Coffin, une élue de la République qui écrit dans Le Génie lesbien qu’elle pense « ne pas finir sa vie sans avoir blessé physiquement un homme », sans que nul ne s’en soit jamais ému. Personne ne devrait être dupe de la manœuvre. Pourtant elle fonctionne à merveille : immédiatement Olivier Faure et Sandrine Rousseau, touchant unisson, exigent la tête du ministre.

Le gouvernement, par la voix de sa porte-parole, dit certes que c’est à la justice de trancher – or aucune action judiciaire n’est en cours –, mais surtout croit bon de déclarer son immense respect du « courage » des femmes qui « osent parler ». Voilà le « dilemme » que vous évoquez : plutôt les contorsions d’un « en même temps » bancal. Car il s’agit en réalité d’un faux dilemme, servi à l’opinion, dans lequel se piègent, avec un embarras évident, la Première Ministre et le gouvernement.

Pour ce qui est du respect de la présomption d’innocence en effet, celle-ci, en droit français et jusqu’à nouvel ordre ne s’applique que dans le cadre d’une procédure judiciaire. Elle ne protège pas celui qui se voit accusé publiquement dans les  médias. C’est un paradoxe, qui signifie que celui qui fait l’objet d’une plainte est mieux protégé par le droit que celui contre lequel il n’y en a pas. Vous voyez bien que cela rend possible, en toute impunité, n’importe quelle accusation publique – sauf plainte en diffamation ou en en dénonciation calomnieuse, toujours très compliquée. Et de toute façon le mal aura déjà été fait. C’est un vrai problème. 

Quant au « respect de la parole des femmes », le code de procédure pénale prévoit le respect de la parole des deux parties. Respect n’étant évidemment pas synonyme d’adhésion a priori à la teneur sacralisée de ce qui serait dit par l’une ou l’autre, mais signifiant simplement que l’on doit recueillir le plus exactement possible la parole des uns et des autres. À condition bien sûr qu’il y ait procédure pénale. J’ajoute que dans un tel cas, le code de procédure pénale exige le respect du secret de l’enquête et de l’instruction. Rien de tel en l’occurrence. Et sur les allégations bruyantes de « victimes » auto-proclamées, l’on jette en pâture à l’opinion la vie privée d’un homme. 

Le « respect de la parole des femmes » comme un mantra au motif que ce sont des femmes, et qu’elles se disent « victimes » donc diraient nécessairement vrai, je ne sais pas ce que cela veut dire. Pourquoi faudrait-il davantage la « respecter » que la parole de qui se défend ? Je ne vois pas. Personne n’a empêché ces accusatrices de porter plainte après tout. Alors ? Il suffirait d’accuser sur Mediapart pour que tous doivent s’incliner ? C’est de ce monde de furie extra-judiciaire que nous voulons ?

En outre, quoi que les éléments de langage obligés du néo-code pénal #MeToo répètent ad nauseam du « courage » des « victimes, je ne suis pas convaincue du caractère respectable de discours d’accusation aussi stéréotypés, qui font sans vergogne appel au voyeurisme des foules – dans le cas présent c’est flagrant, à lire les détails particulièrement crus étalés à plaisir dans la presse. La femme et féministe que je suis n’adhère certainement pas à ce genre de posture indigne.

Bertrand Vergely : Ce n’est pas au gouvernement d’arbitrer ce genre de situations ni à nous mais à la justice. En attendant qu’elle le fasse, la sagesse réside dans ce qui se fait actuellement sur la base  du respect, de l’écoute et du temps. Ainsi, il convient de respecter tout le monde, les plaignantes comme le présumé coupable. Par ailleurs, il convient de donner la parole à tout le monde en écoutant les femmes mais aussi le présumé coupable. Enfin, il faut prendre son temps et ne pas précipiter les choses en voulant tout de suite trancher. On aimerait pouvoir  dire qui a tort, qui a raison, qui est coupable qui ne l’est pas. Il ne faut pas céder à cette tentation. Que de dégâts on cause quand on précipite les choses. Après, il est impossible de revenir en arrière. Il faut ainsi tenir ce paradoxe: la meilleure façon de juger consiste à ne pas juger en laissant la justice faire son travail. Elle est payée pour cela. C’est à elle de trancher et à personne d’autre.

La cour de cassation a récemment débouté Pierre Joxe et Eric Brion, pour leurs poursuites en diffamation contre les deux femmes qui les accusent de violences sexuelles. La plus haute juridiction de l’ordre judiciaire a estimé que la cour d’appel avait eu raison de considérer que les propos des deux accusatrices reposaient « sur une base factuelle suffisante » pour leur reconnaître « le bénéfice de la bonne foi ». Cette ligne de crête est-elle la bonne ? 

Sabine Prokhoris : Il s’agit  de deux affaires bien distinctes, que la paresse de l’argumentation de la Cour de cassation, cédant probablement à la vulgate #MeToo du « continuum des violences sexistes et sexuelles », conduit à faire se confondre dans l’opinion.

Éric Brion, victime du hashtag  #Balancetonporc, n’a jamais nié avoir prononcé lors d’une soirée arrosée la phrase vulgaire dont il a eu le tort de s’excuser, fournissant ainsi la moitié de la « base factuelle suffisante ». La moitié seulement, car il est faux qu’il se soit comporté en « harceleur sexuel ». Ladite base factuelle n’est alors jugée « suffisante » qu’abusivement. Le voici désormais devenu l’emblème des « violences sexuelles », ce qui est non seulement absurde, mais proprement insultant pour les véritables victimes de violences sexuelles.

Quant à Pierre Joxe, accusé d’agression sexuelle sur Twitter, puis dans L’Express, par Alexandra Besson, la façon dont la Cour d’appel a établi la « base factuelle suffisante » est pour le moins légère. Elle  repose notamment en effet, en violation du code de procédure pénale, sur des propos tenus par le père de la jeune femme se référant à un témoignage anonyme sur une affaire tout aussi anonyme, sans rapport direct avec les allégations de l’accusatrice. Tant pis. La Cour de cassation, juge du droit, entérine de tels accommodements avec le droit, cela au nom du (prétendu) « débat d’intérêt général » de la « libération de la parole des femmes », c’est-à-dire de la profération publique d’accusations en roue libre.

La « liberté d’expression » invoquée en balance aux dommages subis par les diffamés – l’un a vu sa vie détruite, l’autre se retrouve aujourd’hui présumé coupable d’une infraction sexuelle sans moyen de se défendre – devient ainsi le cache-misère de l’inféodation pure et simple de la Cour à l’activisme de #MeToo. Ce permis de diffamer délivré « souverainement » par la plus haute instance judiciaire de la République – cette licence donnée aux sentences de mort sociale prononcées contre les supposés « porcs » –, est une inquiétante abdication judiciaire.


L’édiction d’une règle claire, qui s’applique systématiquement - “un ministre mis en examen doit démissionner” par exemple - pourrait-elle être de nature à améliorer la situation en proposant une procédure claire sur les enjeux et moins laisser de place à l’émotionnel ? 

Sabine Prokhoris : Ce qui serait de nature à améliorer la situation – mais je ne suis pas optimiste sur ce point – ce serait plutôt un courage politique qui manque singulièrement sur ces sujets. C’est-à-dire siffler la fin de la récréation : en l’occurrence, sans craindre de blasphémer #MeToo, dire qu’il n’y a pas de sujet, puisque aucune plainte n’a été déposée, et que les méthodes douteuses de Mediapart – d’autres titres ne sont pas en reste – sont inacceptables. Point à la ligne. Mais la classe politique tout entière à l’exception, c’est triste à dire, d’Éric Zemmour, dûment secondée par la plupart des grands médias, sans parler des réseaux numériques, est tétanisée par le mouvement #MeToo, croyant – à tort – servir ainsi la cause des femmes et l’intérêt général. 

Aucune « règle claire » ne viendra à bout du goût du sang, surtout s’il se pare des atours de la « morale » et d’une vertueuse empathie pour les « victimes systémiques » (du « patriarcat »). C’est particulièrement frappant avec #MeToopolitique, plus encore peut-être avec #MeToomédias, à voir les meutes qui s’acharnent avec zèle ces temps-ci contre PPDA. Les Dieux ont soif … Il faut relire ce grand roman d’Anatole France. 

Bertrand Vergely : Cette règle est compliquée en raison des cas de figure qui peuvent se présenter. Sauf erreur, Éric Dupont Moretti est mis en examen pour prise illégale d’intérêts. Il ne démissionne pas et sa décision de ne pas démissionner est approuvée par le Président de la République et la Première Ministre puisque, ancien ministre du gouvernement Castex il est reconduit dans le nouveau gouvernement. Sans doute que la mise en examen dont il fait l’objet n’est pas jugée comme étant suffisamment grave pour qu’il lui soit demandé de démissionner. À l’inverse, on imagine mal un ministre mis en examen pour viole ou tentative d’assassinat demeurer au gouvernement. Une fois de plus la règle montre ses vertus. Il y a la règle certes, mais il y a les contextes dans lesquels elle s’applique. De sorte, qu’il y a toujours la règle de la règle et pas simplement la règle. On dit que les exceptions confirment  les règles. C'est vrai. Comme il  n‘y a pas de règle sans règle de la règle, la règle est la règle parce qu’elle ne s’impose pas tout le temps de façon unilatérale. Le fait que parfois une règle ne s’apique pas est le signe de son bon fonctionnement.

Contexte mis à part, que nous dit la philosophie sur la manière dont-il est possible de faire face aux dilemmes politiques comme celui ?

Bertrand Vergely : On ne sera pas étonné d’avoir comme réponse à cette question le rappel que la sagesse recommande d’être sage. Coupable? Pas coupable? Quand un coupable est pris sur le fait et qu’il lui est impossible de nier les faits, la question ne se pose pas. Comme les faits sont avérés, il n’y a pas dilemme. Comme il n’y a pas dilemme, il n’y a pas à juger. Quand il est question d’accusations, il en va autrement. Là, la prudence s’impose. Avant d’accuser et de condamner, il convient de voir. Que s’est il passé ? Qui a fait quoi et pourquoi ? On juge bien parce que l’on ne juge pas avant de pouvoir juger. D’où la justesse qui recommande, non pas de ne pas juger, il faut juger, mais de ne pas juger trop vite. Pour juger, il faut savoir. Quand on ne sait pas, mieux vaut se taire. Nous vivons actuellement un moment historique important. La parole des femmes se libère. Trop souvent retenue, étouffée, refoulée à cause de la peur et de la difficulté de dire, soudain cette parole n’a plus peur et ose. Un problème se pose toutefois. S’il yn a des paroles de femmes qui sont crédibles, certaines, ne le sont pas. Ce hiatus au sein de la parole provient d’un flou. Le viole est devenu tellement large que l’on ne sait plus ce qu’il faut entendre par là. Un harcèlement, une tentative sont ils des viols? Une jeune fille de 14 ans a une affaire amoureuse avec un écrivain connu. Quand ils ont des relations sexuelles, elle est consentante. Des années plus tard, elle déclare dans un livre avoir l’impression d’avoir été violée. Elle était sous emprise, dit elle. Y a-t-il eu viol ou pas? L’écrivain jure que non, la jeune fille devenue une femme jure que oui.Quand il n’est pas physiquement avéré, où commence le viol ? Qui donnera la réponse  ? Comment la donner? Comme on dit au ministère de la Justice: affaire à suivre. 

Sabine Prokhoris : Déjà peut-être de ne pas nous laisser emberlificoter dans de faux dilemmes. Ensuite, et surtout, d’apprendre à faire montre de discernement, de distance critique face aux doxas militantes empreintes d’irrationalité et de mépris total du droit de tous, qui imposent aujourd’hui leurs pratiques et leurs discours délétères sur des sujets aussi essentiels.

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