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L'ancien président américain Donald Trump, le 6 janvier 2021, près de la Maison Blanche à Washington, à l'occasion de son discours devant ses partisans, avant l'invasion du Capitole.
L'ancien président américain Donald Trump, le 6 janvier 2021, près de la Maison Blanche à Washington, à l'occasion de son discours devant ses partisans, avant l'invasion du Capitole.
©BRENDAN SMIALOWSKI / AFP

Un an après l’assaut sur le Capitole

6 Américains sur 10 considèrent que la démocratie est en danger aux Etats-Unis. Mais à quel point l’est-elle réellement ?

Selon un sondage NPR/Ipsos, 64% des Américains pensent que la démocratie est « en crise » aux Etats-Unis. La société américaine est plus polarisée que jamais, un an après l'invasion du Capitole par des partisans de Donald Trump.

André Kaspi

André Kaspi

André Kaspi, est agrégé d'histoire, spécialiste de l'histoire des États-Unis. Il a été professeur d'histoire de l'Amérique du Nord à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et directeur du Centre de recherches d'histoire nord-américaine (CRHNA). Il a présidé notamment le comité pour l'histoire du CNRS.

 

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Gérald Olivier

Gérald Olivier

Gérald Olivier est journaliste et  partage sa vie entre la France et les États-Unis. Titulaire d’un Master of Arts en Histoire américaine de l’Université de Californie, il a été le correspondant du groupe Valmonde sur la côte ouest dans les années 1990, avant de rentrer en France pour  occuper le poste de rédacteur en chef au  mensuel Le Spectacle du Monde.  Aujourd’hui il est consultant en communications et médias et se consacre à son blog « France-Amérique ».

Il est aussi chercheur associé à  l'IPSE, Institut Prospective et Sécurité en Europe.

Il est l'auteur de Mitt Romney ou le renouveau du mythe américain, paru chez Picollec on Octobre 2012.

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Atlantico : Dans un sondage Ipsos NPR, 6 Américains sur 10 considèrent que la démocratie est en danger aux Etats-Unis. Les évènements du 6 janvier dernier sont particulièrement présents dans les esprits. Dans quelle mesure y-a-t-il actuellement une menace sur la démocratie américaine ? Qu’est ce qui fragilise actuellement la démocratie américaine ?

André Kaspi : Je pense que ces 6 Américains n’appartiennent pas à la même tendance. Il y a parmi eux des Républicains et des Démocrates et ils n’ont pas la même opinion de la démocratie. 

Pour les Républicains, la démocratie est en danger. 70% d’entre eux pensent qu’il y a eu des fraudes lors des élections présidentielles. De l’autre côté, les Démocrates sont persuadés que des groupes animés par les républicains et poussés par Donald Trump ont essayé de modifier les résultats en envahissant le Capitole pour forcer les élus à ne pas certifier les chiffres qui avaient été envoyés par les 50 États. 

Vu de l’extérieur, peut-on dire que la démocratie américaine soit menacée ? Il y a des tendances dangereuses, conspirationnistes, complotistes… Certaines menaces peuvent peser sur la démocratie et la société américaine est profondément divisée. Pourtant, les institutions fonctionnent et je ne pense pas que la démocratie soit en danger et que les institutions vont s’effondrer. 

Gérald Olivier : NPR, la national public radio est l’équivalent de France Inter chez nous, c’est plus une officine de propagande qu’un média d’information. Sur cette même question l’institut Rasmussen, plus conservateur, place la barre au-dessous de 50%. Ironie à part, ce qu’il me semble important de souligner est que s'il y a aujourd’hui une menace contre la démocratie aux Etats-Unis elle provient autant, sinon plus, de ceux qui veulent imposer un parti unique, le parti démocrate, après avoir imposé une pensée unique, le « wokisme », que des quelques énergumènes déboussolés qui ont envahi le Capitole il y a un an.

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Depuis un an, les médias américains dominants sont abondamment revenus sur cette journée, avec une seule et même interprétation, a savoir que c’était une attaque concertée contre la démocratie, voire une tentative de coup d’Etat ! Ce qui est ridicule. Mais à l’arrivée, ils n’ont convaincu qu’un Américain sur deux, c’est-à-dire leur camp. Le camp adverse considère que c’est une manifestation qui a dégénéré, dans laquelle les participants eux-mêmes ont été emportés sans trop savoir ce qu’ils en attendaient… Ce n’est pas en faisant des selfies sous le dôme du Capitole que l’on change le résultat d’une élection ou que l’on menace sérieusement la démocratie.  

Néanmoins, on peut considérer en effet que la démocratie américaine est aujourd’hui en danger. Il y a deux menaces dominantes.

D’abord, une crise de confiance entre les Américains moyens et leurs élus et le système politique en général, c’est-à-dire les institutions. Les Américains font traditionnellement plutôt confiance à leurs administrations locales mais se méfient de l’administration fédérale. Le Congrès n’a jamais une grosse cote de popularité. Or récemment on a vu en Virginie des parents d’élèves découvrir que la commission scolaire agissait dans le dos des parents pour changer le contenu des programmes scolaires. Cela a provoqué un tollé monumental. Et l’administration Biden, par la voix du garde des Sceaux, a pris le parti de la commission scolaire, contre les parents ! Alors que les membres de ce type de commission sont des élus, responsables devant leurs électeurs… C’est symptomatique du climat de méfiance, voir de défiance, qui règne entre les Américains et ceux qui les gouvernent. Si les citoyens n’ont plus confiance dans leurs élus, et que les élus estiment pouvoir dicter leur conduite aux citoyens, le système ne fonctionne plus.  

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La deuxième menace touche à l’uniformité de vues entre le parti Démocrate et les médias dominants. Une démocratie ne se limite pas à un citoyen, un vote. La liberté de pensée, d’expression et la liberté de la presse sont essentielles. Les médias ont un rôle important vis-à-vis du pouvoir et vis-à-vis des citoyens. Aux Etats-Unis, l’idée que la presse pouvait être objective et distinguer les faits des opinions a toujours prévalu. Aujourd’hui cette idée est morte. Terminée. La presse papier et télé est acquise aux idées de gauche et agit comme un mégaphone au service de l’idéologie dominante et de la propagande du parti et donc aujourd’hui de l’administration. Il y a bien quelques dissensions au sein cette presse, mais elles ne constituent pas une forme de pluralité idéologique. Toute pensée qui sort de l’idéologie égalitariste, « droit-de-l'hommiste » et « woke » est bannie. Il en va de même sur les réseaux sociaux. Trump a été banni de Twitter tout comme beaucoup d’autres conservateurs, et les mensonges de droite sont traqués à la loupe, alors que les mensonges de gauche, sont érigés en axiome.

A l’arrivée, les Américains conservateurs regardent Fox News et vont sur Rumble ou Gettr, chacun vit dans sa sphère, sans communiquer avec ceux du camp adverse, cela aussi est une menace contre la démocratie.

Le sondage de NPR souligne que ce sont principalement les Républicains qui ont le sentiment que la démocratie est menacée et que nombre d’entre eux n’ont toujours pas accepté le résultat de l’élection de 2020. A quel point est-ce toujours prégnant ?

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Gérald Olivier : Les Démocrates considèrent que Trump et ses supporters sont une menace contre la démocratie. Parce que le premier est pour eux un dictateur en puissance et que les seconds sont des idiots accrochés à « la Bible et à leur fusil » comme avait dit avec un mépris non dissimulé Barack Obama. Les Républicains et en particulier les supporters de Trump considèrent que les Démocrates sont prêts à tout pour s’approprier le pouvoir, y compris truquer les élections. Pour l’immense majorité des électeurs de Donald Trump, il ne fait aucun doute que le scrutin présidentiel de 2020 a été émaillé de fraudes et de manipulations. Ils sont d’accords avec Trump quand celui-ci dit qu’on lui a volé l’élection. Et rien ne les fera changer d’opinion. Maintenant ces gens font le dos rond, ils ne défilent pas tous les jours dans la rue, ils ne brûlent pas les commissariats et les commerces de leur quartier, comme le font les gauchistes. Ils acceptent et subissent mais n’en pensent pas moins

Le problème est que toute la lumière n’a pas été faite sur cette élection. Les Démocrates ont voulu entériner le résultat plutôt que jouer la transparence. A mon sens, il aurait fallu faire un peu comme en 1877 et mettre en place une commission d’enquête du Congrès pour faire la lumière sur les interrogations de fraude, notamment par le biais du vote par correspondance, avant la confirmation du résultat. Entre le 4 novembre 2020 et le 6 janvier 2021 c’était possible… Cela n’a pas été fait. Les interrogations sur la légitimité du scrutin vont donc demeurer… et seront présentes à l’esprit lors des prochains scrutins, législatifs et présidentiels.

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Le sondage montre également une forte division partisane sur les évènements du 6 janvier : les Républicains y voient plutôt une manifestation qui a dégénéré quand les Démocrates y voient une tentative de coup d'État. Est-ce une sorte de concentré des clivages du pays ?

Gérald Olivier : Cet évènement était catastrophique à tous les points de vue et notamment pour Donald Trump. Les supporters de Trump sont tombés dans le piège de la violence après plusieurs mois de tensions et de contestations. Effectivement cet assaut est dépeint comme un coup d’état manqué, par exemple sur CNN, alors que d’autres n’y voient qu’une farce tragi-comique. L'événement était grave mais ce n’était pas un coup d’état. La plupart des manifestants n’étaient pas armés, ils n’ont pas menacé les parlementaires, etc. Les institutions ont été perturbées pendant trois heures, puis tout a repris son cours et Biden a été régulièrement confirmé cette nuit-là par le Congrès. Les institutions ont tenu et les manifestants ont échoué. Et Trump a échoué et il a échoué d’autant plus qu’il a permis à ses adversaires de résumer ses quatre ans de présidence à cette seule journée. Ce n’est pas par hasard si les médias américains rediffusent en permanence les images de cet assaut. C’est là où pour moi il y a eu un piège tendu à Trump et à ses supporters et où  ils sont tombés. Ils ont offert à leurs adversaires les arguments pour décrédibiliser leur cause. D’ailleurs Nancy Pelosi la présidente de la  chambre des représentants a mis en place une commission spéciale, officiellement pour faire la lumière sur les évènements, mais en fait pour faire condamner Trump.  Sa commission est composée des 7 démocrates et 2 républicains qu’elle a elle-même choisis. Bref elle est composée à 100% d’adversaires de l’ancien président et fonctionne à sens unique.  

L’idée bien sûr est d’empêcher qu’il se représente en 2024. C’est bien sûr la grande question. Il demeure le grand favori au sein du camp républicain et le candidat préféré de la base. Mais il est loin d’être sûr qu’il soit le meilleur candidat, au vu du rejet qu’il suscite chez certains électeurs et de ceux qu’il fédère contre lui.  

Le mouvement qui se déroule actuellement aux États-Unis s’inscrit-il dans la lignée des précédentes crises de l’histoire américaine ? 

André Kaspi : Les États-Unis ont vécu des crises profondes. Je pense aux mouvements qui se levaient contre la guerre au Vietnam, je pense aux émeutes urbaines, aux assassinats de Kennedy, de Martin Luther King… Tous ces événements ont profondément secoué l’histoire américaine. A titre d’exemple, dans les années 1960, des émeutes éclataient dans de nombreuses villes à travers le pays. Les États-Unis sont actuellement troublés et la société n’est pas unie. Comme lors des crises précédentes, elle saura se relever. 

On parle souvent de polarisation de la société américaine. Ce phénomène pourrait-il dégénérer ? 

André Kaspi : C’est tout à fait possible. Il ne faut pas oublier que dans cette société, les armes circulent librement. Il y a des centaines de millions d’armes à feu en circulation et cela représente un véritable danger. On a pu le constater après la mort de George Floyd à Minneapolis. Un déchaînement de violence est donc tout à fait possible et on peut considérer que la société ne reste pas pacifique ad vitam aeternam. Cette société subit d’ailleurs les ravages du Covid-19. Il y a, à l’heure actuelle, plus de morts imputables au Covid que lors de la guerre du Vietnam. Cette situation, tout comme la situation sociale et politique, provoque un malaise palpable. De plus, le président Biden est contesté et ne parvient pas à faire passer ses réformes. Il doit également assumer des revers spectaculaires comme la débandade de Kaboul. Pour autant, je ne pense pas que nous devrions être catastrophés par la situation car les États-Unis ont connu des crises bien pires. 

De votre point de vue, quelles institutions sont actuellement les plus fonctionnelles ? Celles qui au contraire sont plus à la peine ?

André Kaspi : Le Sénat fonctionne correctement, même s’il est divisé. Le constat est identique pour la Chambre des Représentants. La Cour Suprême joue également un rôle exceptionnel dans le système américain. Elle est composée de 9 juges et 6 sont considérés comme conservateurs. Pour autant, les arrêts qu’ils ont prononcé jusqu’à présent n’ont pas engendré de révolution, même si les observateurs craignent leur future décision sur l’avortement. Les institutions fédérales fonctionnent, celles des États également, même si certains événements se transforment sporadiquement en scandales. De manière générale, ces institutions restent en bonne santé. 

On entend souvent un argument qui consiste à dire que les institutions désavantagent certaines minorités. A quel point est-ce véridique ? 

André Kaspi : La société américaine donne beaucoup d’importance à la notion de race. Si on compare la situation des Afro-américains aujourd’hui et il y a une cinquantaine d’années, les progrès sont notables. L’ancien président Barack Obama est d’ailleurs un homme noir. Si on se souvient de la ségrégation raciale qui avait lieu dans les années 1960, c’est absolument spectaculaire. 

Les tensions s’expliquent car certains mouvements demandent plus de droits et essayent de trouver leurs extensions et leur influence sur l’idée du racisme systémique qui marquerait la société. Bien que personne ne puisse nier que la société américaine est raciste, elle est profondément multiraciale. Encore une fois, je ne pense pas qu’elle puisse éclater de ce point de vue. 

Un politologue canadien du nom de Thomas Homer Dixon a estimé que les États-Unis pourraient devenir une dictature d’extrême droite d’ici 2030, à la suite d’un second mandat de Donald Trump. Constat possible ou simple scénario catastrophe ? 

André Kaspi : J’aime rappeler que les historiens sont très forts pour raconter les événements passés mais beaucoup moins bons pour prévenir l’avenir. Autrement dit, je suis incapable de savoir ce qu’il se passera en 2030. On peut pour autant émettre des hypothèses. Admettons que Trump soit réélu en 2024. Pour cela, il faudrait déjà qu’il soit candidat. Que les Républicains considèrent que ses idées soient bonnes, pourquoi pas. Pour autant, je ne suis pas certain qu’ils désirent une nouvelle candidature. Il est bien trop tôt pour établir un tel constat. 

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