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5G : le bras de fer politique de l’Occident face au géant chinois Huawei
5G : le bras de fer politique de l’Occident face au géant chinois Huawei
©Andrew Harnik / POOL / AFP

Bonnes feuilles

5G : le bras de fer politique de l’Occident face au géant chinois Huawei

Sébastien Dumoulin publie « La guerre mondiale des ondes : le roman d’espionnage de la 5G » aux éditions Tallandier. En vingt ans, Huawei est devenu le numéro 1 mondial des télécoms. Mais faut-il confier son réseau 5G - qui pilotera les usines, véhicules et villes de demain - à une entreprise chinoise ? Accusé d'être un cheval de Troie du Parti communiste, Huawei est la cible depuis 2018 d'une attaque sans précédent des Etats-Unis. Extrait 2/2.

Sébastien Dumoulin

Sébastien Dumoulin

Sébastien Dumoulin, journaliste aux Échos, est spécialiste de l’actualité des télécoms et des plates-formes numériques. 

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Les attaques contre Huawei se heurtent au même écueil. Si le groupe ne s’inscrit pas dans les canons occidentaux à bien des égards, nul n’a jamais apporté les preuves de ses prétendus comportements répréhensibles. Et c’est à juste titre que le groupe de Shenzhen dénonce un procès d’intention. Car c’est bien ce dont il s’agit. Fin janvier 2020, Robert Strayer et un collègue du Département de la justice, venu l’assister dans sa tournée d’avertissement sur la 5G, ne s’en cachent même pas. Face aux journalistes réunis à l’ambassade américaine à Paris, ils affirment le plus simplement du monde ne pas avoir besoin d’un smoking gun – le pistolet encore fumant qui signe le crime et constitue la preuve irréfutable de la culpabilité d’un suspect – pour dénoncer Huawei. « Si vous attendez un smoking gun, vous pouvez finir par vous faire tirer dessus, balaient les envoyés de Washington. C’est pour cela qu’il s’agit d’une question, plus vaste, de confiance. Et non de savoir si, oui ou non, ils ont déjà fait telle ou telle chose. »

La phrase a le mérite de la clarté. La présomption d’innocence n’a pas lieu de s’appliquer. Et, pour l’administration américaine, cela ne tient pas tant au fonctionnement de Huawei qu’à la nature du système politique chinois. Un des arguments qui revient en boucle est celui selon lequel, quand bien même Huawei ne voudrait pas faire les quatre volontés de Pékin, la législation chinoise le lui impose. En 2017, la Chine a en effet voté une « loi sur le renseignement national », dont les termes de l’article  7 sont sans appels : « Toutes les organisations et citoyens doivent soutenir, coopérer et collaborer au travail du renseignement national et garder secrètes les opérations de renseignement national dont ils ont connaissance. L’État protégera les organisations et les citoyens qui soutiennent, coopèrent et collaborent au travail du renseignement national. » Les Américains y voient la preuve que Huawei serait obligé de s’exécuter si Pékin lui demandait d’utiliser ses produits comme chevaux de Troie pour espionner ou saboter des infrastructures à l’étranger.

Le groupe chinois, lui, le nie farouchement. Dans une section appelée « Mythbusters » (« Briseur de mythes ») de son site institutionnel européen, l’entreprise tente de répondre méthodiquement à tout ce qu’elle considère comme des allégations mensongères à son encontre. L’un des cinq « mythes » est précisément l’assujettissement de Huawei à la loi chinoise sur le renseignement national. Le groupe assure que le texte « n’a aucune légitimité hors de Chine » et que des garde-fous existent dans le document. De fait, l’article 8 précise que le renseignement doit être mené « dans le cadre de la loi, en respectant et protégeant les droits de l’homme et en sauvegardant les droits et intérêts légitimes des personnes et organisations ». Pour que seule son analyse juridique ne fasse pas foi, Huawei renvoie au commentaire très officiel de Yang Jiechi. En février 2019, ce membre du Bureau politique du PCC a saisi la tribune de la prestigieuse Conférence de Munich sur la sécurité pour affirmer publiquement que « la loi chinoise n’exige pas des entreprises qu’elles installent des backdoors ou recueillent des renseignements ». Le groupe assure aussi à longueur d’interviews qu’il n’a jamais reçu une telle demande en trente ans d’existence et qu’il refuserait de s’y plier le cas échéant. Ren Zhengfei martèle qu’il s’y opposerait personnellement, quitte à aller derrière les barreaux. « Même si j’allais en prison, les conditions ne seraient pas aussi dures que dans d’autres cellules, plaisante le patron. De plus, tous les dîners y sont gratuits, donc ce n’est pas un problème pour moi, et je ne m’en fais pas du tout. »

Malgré cet apparent détachement, les critiques du système chinois dans son ensemble sont bien difficiles à contrer pour Huawei. Et elles sont de moins en moins voilées. Quelques mois après avoir placé le groupe sur la liste noire des États-Unis, un haut responsable du Département d’État le reconnaît ouvertement lors d’une conférence sur « l’action multilatérale sur les technologies sensibles » : « Le défi que présentent les géants technologiques chinois comme Huawei n’est pas, avant toute chose, un problème particulièrement “technique”, même s’il a naturellement des aspects techniques importants. Fondamentalement, c’est un défi politique et géopolitique. » En 1992, le conseiller politique de Bill Clinton, James Carville, avait affiché dans son bureau le célèbre message « It’s the economy, stupid ! » (« C’est l’économie, idiot ! ») pour souligner la priorité absolue de la campagne. Un quart de siècle plus tard, les fonctionnaires américains pourraient adapter la formule et l’épingler aux murs : « It’s the ideology, stupid ! »

Quand ils effectuent leurs tournées européennes, les diplomates du Département d’État le rappellent aux autorités, aux opérateurs télécoms ou à la presse. « Ce que la Chine considère comme des motifs de sécurité nationale est bien plus large que dans les démocraties occidentales », répètent-ils. Certes, les États-Unis, comme les pays européens, mènent des opérations d’espionnage, mais « il ne s’agit pas de réprimer les oppositions politiques ou les minorités ethniques et religieuses, d’intimider les personnes qui dénoncent le régime ou même de pratiquer l’espionnage industriel […]. En Chine, c’est le cas. Et cela dérive du fait qu’il s’agit d’un État léniniste à parti unique ». Pour les diplomates américains, c’est une question systémique. Il y a bien des dérapages en Occident, mais ils sont limités par nombre de garde-fous, tels que des partis d’opposition, une presse libre, des tribunaux indépendants, une transparence générale du gouvernement… « Rien de tout cela ne s’applique en Chine », plaide le Département d’État.

Ironiquement, c’est une affaire qui a plus qu’embarrassé les autorités américaines qui leur sert désormais de passeport de vertu  : celle qui a vu, début 2016, Apple s’opposer frontalement, et jusque devant les tribunaux, au ministère de la Justice. Le FBI exigeait alors de la firme à la pomme qu’elle déverrouille l’iPhone de Syed Farook, l’un des deux terroristes se réclamant de l’État islamique responsable de la mort de quatorze personnes dans une fusillade à San Bernardino, près de Los Angeles, en décembre  2015. Pour les besoins de l’enquête et de la lutte antiterroriste, la justice réclamait à Apple une backdoor dans ses téléphones. Sa crainte était que les données ne soient effacées automatiquement après la saisie de dix mauvais mots de passe, et la juge californienne Sheri Pym demandait l’« assistance technique raisonnable » d’Apple. Le patron de l’entreprise, Tim Cook, n’avait pas eu de mots assez durs pour dénoncer aussitôt un « abus de pouvoir » aux implications « effrayantes » et expliqué qu’« entre de mauvaises mains, ce logiciel, qui n’existe pas, pourrait déverrouiller n’importe quel iPhone. Même si nous pensons que les intentions du FBI sont bonnes, le gouvernement aurait tort de nous forcer à créer une porte dérobée pour pénétrer les téléphones ». Quelques semaines plus tard, le combat judiciaire prenait fin. Le FBI avait réussi à accéder à l’iPhone de Syed Farook sans l’aide d’Apple. Cette issue scabreuse n’est pas ce que met en avant le Département d’État, quatre ans plus tard, mais bien le fait qu’Apple ait eu la possibilité d’attaquer son gouvernement. « Vous ne trouverez pas un seul exemple d’une entreprise chinoise qui ait assigné le gouvernement chinois en justice parce qu’elle pensait que le gouvernement avait fait une demande injustifiée de coopération sur des questions de sécurité ou de renseignement, assure un porte-parole du Département d’État. Aux États-Unis, ce genre de dossiers remplit plusieurs étagères. »

Dès lors, faut-il confier son réseau 5G – celui qui pilotera les usines, les véhicules, les villes de demain – à une entreprise qui ne s’inscrit pas dans le cadre démocratique et libéral occidental ? Pour les États-Unis, la réponse est non. Et tous les moyens sont bons pour le faire comprendre. Le Département d’État a même tourné un petit clip vidéo intitulé « Whose 5G can you trust ? » (« À la 5G de qui pouvez-vous faire confiance ? »), dans lequel il appelle à boycotter Huawei qui, non content de « violer les sanctions pour soutenir des régimes oppressifs comme celui de l’Iran » et de « voler de manière répétée la propriété intellectuelle », est tenu d’« obéir secrètement et de fournir des renseignements au Parti communiste chinois ». Le tout sur des images de mains s’échangeant furtivement des papiers ou des machines comptant des liasses de billets. La réalisation manque de subtilité, mais le message est clair. Dans le même registre kitsch, le téléfilm diffusé au Canada à l’automne 2019 sous le titre Les Griffes du dragon rouge est encore plus étonnant. L’intrigue de cette fiction de 54  minutes est « inspirée de faits réels », puisqu’il y est question de l’arrestation à Vancouver de la directrice financière et fille du fondateur du géant chinois Huashing, qui va provoquer l’enquête d’une intrépide journaliste et les représailles impitoyables de Pékin. Plus que les sous-entendus du scénario ou les performances des acteurs, c’est le nom du producteur qui retient l’attention. Il s’agit de Steve Bannon, le sulfureux ex-conseiller de Donald Trump, qui qualifie Huawei de « plus grave menace sur la sécurité nationale que nous [les Américains] ayons jamais affronté ».

Survivre, survivre, survivre

« Le plus fameux slogan de notre entreprise est  : Survivre, survivre, il faut survivre », scande Ren Zhengfei. Le patron sait de longue date qu’un conflit ouvert avec les États-Unis est inéluctable. De son propre aveu, il a juste été surpris par son timing. « À cause de l’arrestation de Meng Wanzhou, le détonateur a été déclenché à l’avance » –  environ deux ans plus tôt qu’escompté, explique-t-il fin mai  2019 à la presse chinoise. L’effet des sanctions américaines commence à se faire sentir dès 2019. La croissance des revenus ralentit, affichant 19 % sur l’année contre près de 20 % un an plus tôt. Huawei estime à 12 milliards de dollars les recettes qui se sont envolées. Et le groupe sait qu’il a mangé son pain blanc. En 2019, nombre de ses téléphones haut de gamme en boutique étaient encore équipés de la suite applicative de Google. Le pire est à venir. D’ailleurs, la page de garde du rapport annuel 2019 n’est plus ornée de simples lignes de couleur, mais d’une image de phare dans la tempête. Dans un message de bonne année envoyé début 2020 à tous les employés du groupe, le vice-président tournant Eric Xu ne le cache pas  : « Ce sera une année difficile » et « la survie sera notre première priorité », écrit-il, avant d’expliquer la nécessité de se séparer de 10 % des managers les moins efficaces et de réduire ou fusionner les équipes. Ren Zhengfei peut bien se féliciter publiquement que la crise assainisse et soude le groupe, les voyants passent progressivement du vert à l’orange. Sur les neuf premiers mois de 2020, la croissance de Huawei n’atteint plus que 10 %. Sur le troisième trimestre, moins de 4 %. Le groupe cède des actifs : sa filiale de câbles sous-marins mi-2019 et, surtout, sa deuxième marque de smartphones, Honor, à l’automne 2020. Celle-ci représentait plus d’un quart des ventes de téléphones du groupe. Le consortium d’acteurs chinois qui a mis la main sur cette pépite n’a pas communiqué la somme payée, mais elle devait être rondelette. Pour le géant des télécoms, l’idée n’est pas tant de récupérer du cash que de permettre à ces activités de prospérer hors de son giron. Sans l’étiquette « Huawei », peut-être Washington les laissera-t-il tranquilles…

Le groupe n’a pas peur des mesures chocs. Pour sortir de la nasse, Ren Zhengfei fait à l’automne 2019 un geste inouï. Le fondateur de Huawei propose de vendre sous licence sa technologie 5G à des groupes tiers. « Nous sommes prêts à accorder une licence exclusive à une entreprise américaine, étant donné que les États-Unis n’ont pas de technologie 5G, contrairement à l’Europe, au Japon et à la Corée du Sud », assure le septuagénaire à la chaîne CNBC, ajoutant que seraient inclus dans cet accord le code source, les logiciels et peut-être même le design des puces de Huawei. Le patron se dit « certain de gagner la course à la 5G » et ouvert à laisser les États-Unis accéder à toutes ses trouvailles, ce qui permettrait à Huawei de « financer encore plus d’innovations ». Mais aucun prix ne sera jamais communiqué, et l’hypothèse d’une telle sortie par le haut est vite oubliée.

Pour ne pas laisser la situation lui échapper, Huawei mise aussi, plus que jamais, sur sa diplomatie du porte-feuille. À Paris, rendez-vous est par exemple donné à la presse un jeudi matin de février  2020 à l’hôtel Shangri-La. Liang Hua, le président et discret numéro 2 de Huawei, a fait le déplacement dans la capitale française. Il a une annonce d’importance à faire. Huawei va construire sa première usine hors de Chine et a retenu l’Hexagone pour l’implanter. Le lieu reste à déterminer, mais l’Alsace tiendrait la corde. « La première phase de cet investissement représente 200  millions d’euros, entre le terrain, les bâtiments et les équipements. À la clé, il y aura la création de 500 emplois directs », assure le dirigeant, devant une grosse dizaine de journalistes. Officiellement, le gouvernement se félicite chaudement de ce choix, mais aucun représentant de l’exécutif ne s’est déplacé. Selon une source ministérielle, Bercy voit dans l’annonce « un énorme coup de pression » alors que les modalités d’application de la loi « anti-Huawei » ne sont pas encore connues.

Un autre signe fort montre que Huawei a conscience de la gravité de la situation. Pour la première fois, le groupe chinois riposte en justice et attaque le gouvernement américain en 2019. Un cap est franchi. Huawei avait toujours déploré officiellement les attaques de l’administration et du Congrès, mais il n’avait jamais poussé les portes d’un tribunal pour s’en plaindre – sans doute préoccupé par la mauvaise publicité que cela n’aurait pas manqué de lui valoir et soucieux de se ménager la possibilité d’accéder un jour au marché américain. Avant même que l’entreprise ne soit placée sur la liste noire du Département du commerce, Huawei dégaine une première plainte en mars  2019 et demande à une cour fédérale du Texas de déclarer anticonstitutionnelle la loi qui empêche les administrations américaines et leurs sous-traitants de se fournir chez Huawei ou ZTE, pour des motifs de sécurité nationale. Dix-huit mois plus tard, dans un long jugement de 57 pages, le groupe de Shenzhen sera sèchement débouté. Croyait-il en ses chances ? Ou était-ce une question de principe ? Alors que ses marchés exports – et notamment l’Europe – sont pour la première fois sérieusement menacés, il est vital de défendre la réputation du groupe et de porter un contre-discours haut et fort devant les tribunaux et à coups de conférences de presse monstres. En décembre  2019, le groupe réitérera la manœuvre, en attaquant cette fois la décision du régulateur américain de priver de fonds fédéraux les petits opérateurs ruraux qui seraient équipés d’antennes chinoises, toujours au motif de préserver la sécurité nationale. Astucieusement, il se fait le défenseur des marginalisés de la connectivité. « Des opérateurs de toute l’Amérique rurale, dans des petites villes du Montana, du Kentucky et des fermes du Wyoming choisissent de travailler avec Huawei parce qu’ils respectent la qualité et l’intégrité de nos équipements », déclare le directeur juridique de Huawei, appelant le régulateur à ne pas mettre un terme à l’effort commun pour connecter ces communautés.

L’offensive ne se limite pas à l’administration américaine. Les foudres juridiques de Huawei s’abattent au même moment en France sur une journaliste de France 5, la société de production de son émission C à vous et l’une de ses invitées, la chercheuse française Valérie Niquet, responsable du pôle Asie à la fondation pour la recherche stratégique. Au cours de l’émission du 7 février 2019, intitulée Huawei : qui a peur du géant chinois ?, Valérie Niquet répond sans ambiguïté à la question de l’animatrice de la table ronde « Qui dirige Huawei ? » : « Il n’y a pas d’entreprise vraiment capitalistique au sens où on l’entend en Chine. Et dans chaque entreprise chinoise ou étrangère, il y a un comité du parti communiste qui fait partie de la direction. » Huawei réagira avec trois plaintes pour diffamation publique. Devant le tollé médiatique, après que la publication spécialisée La Lettre A a révélé l’existence de la procédure, le groupe précisera tout de même ne viser que « les auteurs des propos diffusés » et non les médias, ajoutant que « Huawei respecte leur indépendance et la liberté de la presse ». L’effet désastreux en termes d’image ne dissuadera pas le groupe d’intenter d’autres actions en justice, notamment en Suède pour contester son exclusion du marché de la 5G, sans succès.

A lire aussi : La facture de la guerre des ondes face à l’offensive de Huawei sur la 5G

Extrait du livre de Sébastien Dumoulin, « La guerre mondiale des ondes : le roman d’espionnage de la 5G », publié aux éditions Tallandier.

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