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Emmanuel Macron prononce le discours de clôture lors de la conférence technologique annuelle "Inno Generation" organisée par Bpifrance à Paris, le 7 octobre 2021.
Emmanuel Macron prononce le discours de clôture lors de la conférence technologique annuelle "Inno Generation" organisée par Bpifrance à Paris, le 7 octobre 2021.
©BENOIT TESSIER / POOL / AFP

Investissements

30 milliards pour France 2030 : l’Etat comprend-il ce qu’il peut vraiment faire sur le front des technologies d’avenir ?

Emmanuel Macron dévoile ce mardi son plan d’investissement d’une trentaine de milliards d’euros baptisé France 2030. Ce plan a pour objectif de "bâtir la France de 2030 et de faire émerger dans notre pays et en Europe les champions de demain qui, dans les domaines du numérique, de l’industrie verte, des biotechnologies ou encore dans l’agriculture, dessineront notre avenir". L'Etat a-t-il les outils pour créer un climat d’innovation favorable ?

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot est économiste, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste des marchés de capitaux. Il a poursuivi une double carrière de stratégiste de marché dans le secteur financier et d’expert économique sur la zone euro et les marchés émergents pour divers think tanks.

Sur la zone euro, ses études traitent des divergences économiques, de la BCE, du jeu politique européen, de l’Allemagne et des questions industrielles.

Parallèlement à ses travaux, il enseigne l’économie de l’Union européenne dans le cadre de l’IRIS-Sup. Il est diplômé de l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace (SupAéro) et de l’Ecole d’économie de Toulouse.

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Atlantico : Emmanuel Macron doit dévoiler ce mardi son plan d’investissement d’au moins 30 milliards pour France 2030. Sur le front des technologies d’avenir, quel doit être le rôle de l’État ? A-t-il les outils pour créer un climat d’innovation favorable ?   

Rémi Bourgeot : On peut évidemment se réjouir de cette prise de conscience claire de l’enjeu du rattrapage technologique. Si la question de la méthode suivie par l’appareil administratif et du ciblage des secteurs est cruciale, les lignes bougent bel et bien au gré de la guerre technologique mondiale. Les Etats interviennent désormais sans considération pour les débats qui ont paralysé l’idée même d’une politique industrielle ces quatre dernières décennies. Avec la multiplication des pénuries critiques dans les chaînes d’approvisionnement depuis la pandémie, la guerre technologique et les taux ultra-bas, l’heure est maintenant à l’annonce de programmes d’investissement massifs.

La Chine investit, par exemple, des montants visiblement illimités pour tenter de rattraper les Etats-Unis, la Corée et Taïwan dans l’ultra-miniaturisation des semi-conducteurs. On se rend compte enfin que la frontière entre conception et production est relative dans ce secteur comme dans beaucoup d’autres, et tous les grands acteurs cherchent à développer les usines du futur, dont la construction coûte a minima 20 milliards l’unité. Le géant Intel a été capable de renverser sa stratégie en quelques mois avec un nouveau patron, en concertation avec les agences gouvernementales. Certains verrous ont ainsi aussi sauté à la Commission européenne, où Thierry Breton met en place un projet de soutien de 145 milliards à l’horizon 2030 pour remettre l’Europe dans la course.

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Le soutien étatique est simplement indispensable et inhérent à ces secteurs de pointe. La question cruciale n’est pas tellement de savoir si l’Etat doit s’impliquer que celle de la méthode à suivre.

L’initiative France 2030 va-t-elle dans le bon sens ?  

Cette initiative est indispensable pour la France. Tous les secteurs évoqués sont essentiels, qu’il s’agisse du numérique et de l’intelligence artificielle en particulier, du spatial, des biotechnologies, de l’hydrogène, du nucléaire ou de l'agriculture. Il sera crucial de voir quelle orientation est poursuivie précisément sur chacun de ces secteurs dans la durée, et avec quels acteurs industriels, mais surtout dans quelle mesure celle-ci sera motivée par une compétence technologique adaptée et une libération du carcan administratif. Les forces industrielles françaises ont tendance à reposer sur des compétences avancées qui se sont consolidées il y a plus de quarante ans. Nos compétences scientifiques ont été bien moins utilisées depuis.

C’est ainsi que l’on voit très peu de nouveaux acteurs parmi les plus grandes entreprises françaises et que nos entreprises historiques sont menacées par les entreprises technologiques qui émergent dans le monde. Le spatial, qui est évoqué dans les annonces, en est un exemple révélateur. Ariane est dangereusement menacée par la très jeune SpaceX pour des raisons liées notamment à la rigidité de la structure managériale française, qui ne parvient pas à adapter son offre technologique en mobilisant les compétences pourtant poussées de ses équipes scientifiques.

Quelle que soit la bonne volonté de l’État, la capacité de développer des technologies de pointe n’est-elle pas, in fine, dans les mains des entrepreneurs ?  

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L’implication de l’Etat, lorsqu’elle est réussie, relève en fait d’une coopération étroite et d’un va-et-vient des profils entre universités, agences gouvernementales, grandes entreprises et start-ups. Aucune de ces composantes ne se suffit à elle-même. C’est ainsi que les Etats-Unis n’ont en réalité jamais abandonné leur politique technologique et ont continué à mener la course de la conception, dans la durée et avec une certaine continuité, malgré le vain zig-zag des idéologies économiques et l’hémorragie des sites de production. De la même façon, c’est pour cela que la Chine paye encore aujourd’hui les conséquences tragiques de la Révolution culturelle dans tous les secteurs où elle s’efforce de rejoindre le peloton de tête sur les techniques les plus avancées. Cela requiert une fiabilité extrême que l’on ne peut construire que sur des décennies de tâtonnements et de développement des compétences humaines.

Les compétences technologiques des administrations ont eu tendance à stagner un peu partout dans le monde ces dernières décennies, mais le cas français est un peu plus inquiétant que la plupart des pays développés. Les milieux issus de la haute fonction publique ont pris en main l’appareil industriel de plus en plus directement à partir des nationalisations des années 1980 en réduisant le champ d’action des ingénieurs, mais se sont progressivement dégagés de l’élaboration d’une vision stratégique.

Ce paradoxe s’est par ailleurs combiné à une crise éducative préoccupante. La gestion des entreprises industrielles en France ne peut ainsi être appréhendée indépendamment de celle de l’appareil d’Etat. Il est nécessaire de reconstruire une culture scientifique au sein des administrations autant publiques que privées pour libérer la réflexion technique de ce carcan.

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Si l’État tient véritablement à agir, choisir un ou deux domaines plutôt que de faire du saupoudrage de moyens n’est-il pas une stratégie plus judicieuse ?  

L’annonce d’un programme massif permet de souligner clairement l’importance de l’enjeu technologique et de créer une certaine mobilisation. Pour autant, l’élaboration d’une stratégie doit avant tout reposer sur une analyse secteur par secteur en s’en donnant les moyens humains et il faudra pouvoir peser les arguments sur chacune des orientations. L’idée d’une concertation n’est pour autant pas suffisante si elle a lieu entre acteurs politiques ou associatifs, éventuellement opposés sur l’échiquier idéologique, mais qui risquent de communier dans certains effets de mode.

Par exemple, dans le débat crucial sur l’hydrogène, une sorte d’unanimisme a marginalisé la réflexion technique, qu’il s’agisse des questions essentielles de l’intensité énergétique de la production d’hydrogène ou des conséquences de la condensation dans son utilisation. Au niveau de désindustrialisation actuel et de retard dans l’organisation technologique, l’enjeu essentiel reste celui des compétences, en les développant mais surtout en leur offrant des débouchés. On peut espérer que l’étape suivant l’annonce de ce programme consistera à laisser plancher des équipes d’ingénieurs et techniciens divers sur les dossiers proposés par l’administration, de façon à éclairer le débat puis de trancher par-delà les modes, pour entrer dans le concret d’une politique de réindustrialisation.

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